Une chronique de Thierry Lentz : Le volcan de Waterloo

Auteur(s) : LENTZ Thierry
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Les scientifiques, c’est bien connu, sont là pour découvrir et inventer. Mais quelques fois, on est en droit de se dire, dans un soupir : « Mais qu’est-ce qu’ils sont encore allés inventer ? ». Si l’on en croit la presse, un chercheur (qui aurait trouvé, donc il ne l’est plus) aurait « prouvé » que si Napoléon a été vaincu à Waterloo, c’est à cause de l’orage et que, si orage il y a eu, c’est à cause d’un volcan indonésien situé à quelques 13 000 kilomètres de là. Rien que ça. Une nouvelle « énigme » napoléonienne ?

Thierry Lentz © Eric Frotier de Bagneux

On ne jouera pas les Tazieff de poche, mais il n’est pas question de contester que le volcanisme joue un rôle dans le climat. El Niňo nous le prouve régulièrement, de même que quelques méga-éruptions de l’histoire. Si l’on en croit la presse et le nombre impressionnant de journalistes qui nous ont appelé entre le 25 août et le 10 septembre (période de basses eaux journalistiques), Napoléon lui-même aurait été victime d’un tel phénomène, et pas n’importe quand ni n’importe où : le 18 juin 1815, dans la fatale « morne plaine ». On nous dit que le géologue et planétologue Matthew Genge de l’Imperial College of London a « démontré » dans la revue Geology que le fameux orage de la nuit du 17 au 18 juin, qui força l’empereur à débuter la bataille plus tard qu’il ne l’aurait souhaité, était dû à une éruption volcanique ayant eu lieu en avril précédent en Indonésie, sur l’île de Sumbawa.

Et de fait, cette éruption est connue et même très étudiée. Le volcan Tambora est entré en formidable activité le 5 avril 1815, avec projections de lave, de cendres, fumées toxiques (jusqu’à 33 km d’altitude) et tout ce qui est habituel dans ce genre de situation. Sauf que l’explosion principale a été estimée à 10 000 fois (vous avez bien lu) celle d’Hiroshima. Résultat : environ 100 000 morts directs et des « aérosols soufrés » qui se sont mis à tourner autour de la Terre, parcourant ainsi notre planète et déréglant le climat. Et donc, si l’on en croit les chroniqueurs, deux mois plus tard, juste sur ce petit point de l’Europe occidentale, un orage se déchaîna, exactement lorsque Napoléon s’apprêtait à corriger les habits rouges !

Ne pouvant douter du sérieux de M. Genge -que je ne connais pas et dont je n’ai pas lu l’article, comme d’ailleurs 95% des publicistes qui ont publié à son sujet-, je parie qu’il n’a jamais écrit cela et que, comme tout scientifique, il a mis des conditionnels, des guillemets et prudemment énoncé des probabilités.

Tel n’a pas été le cas des commentateurs. Non seulement ils commentent mais, en plus, ils concluent en allant plus loin que le chercheur.

Sur le dérèglement climatique dû au Tambora, il n’y a pas de question : la mousson 1816 fut insuffisante et celle de 1817 trop abondante sur le sous-continent indien ; le printemps et l’été furent plus chauds en 1816 en Europe ; la Chine fut elle aussi touchée, etc. Le volcan fit des millions de victimes indirectes lors des crises frumentaires et des famines qui s’ensuivirent. C’est prouvé, il y a vingt livres de vulgarisation sur le sujet… dont aucun n’avait jusqu’alors relevé l’orage de Waterloo.

Soyons historiquement sérieux. Napoléon a bien sûr été retardé par l’orage mais celui-ci ne suffit pas à expliquer la défaite. Et quand bien même, que ce déluge ait été dû au volcan ne tient pas debout. Il aurait mis des mois à avoir des conséquences sur les régions limitrophes puis sur le continent européen…sauf autour de Bruxelles ! Voici de l’histoire au doigt mouillé, c’est le cas de le dire. Les effets de l’ennui journalistique, rien de plus.

Tous ceux qui sont allés plusieurs fois aux reconstitutions du 18 juin à Waterloo savent qu’ils ont une bonne chance de prendre quelques gouttes et même parfois plus. Il pleut, en juin, dans nos contrées lorsqu’il a fait trop chaud. Et il a plu de même le 18 juin 1815, ce qui empêcha l’attaque française à l’aube. Au même moment, Blücher se mettait en marche. Et ça, volcan ou non, Napoléon l’ignorait.

 

Thierry Lentz, historien, directeur de la Fondation Napoléon.
Décembre 2018

Titre de revue :
inédit
Mois de publication :
décembre
Année de publication :
2018
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