Une chronique de Thierry Lentz – Restes du général Gudin : coup de bicorne aux scientifiques de la Police nationale

Auteur(s) : LENTZ Thierry
Partager

Nul n’ignore plus, du moins je le pense, que les restes (initialement présumés) du général Gudin, commandant la 3e division du Ier corps de la Grande Armée (maréchal Davout), mortellement blessé à la bataille de Valoutina Gora et inhumé à Smolensk en août 1812, ont été retrouvés au début de l’été par une équipe d’archéologues franco-russe. Depuis le début de ce mois, on est certain que le squelette exhumé est bien celui du divisionnaire. La presse s’en est largement fait l’écho, mais sans toujours préciser que l’identification définitive est due à la police scientifique française. Rendons à César la part qui lui revient. Et pour cela, faisons entrer sur la scène l’ADN mitochondrial*.

Une chronique de Thierry Lentz – Restes du général Gudin : coup de bicorne aux scientifiques de la Police nationale
Thierry Lentz © Eric Frotier de Bagneux

La Police nationale dispose en France de cinq laboratoires regroupés au sein de l’Institut national de la Police scientifique, établissement public créé en 2001 et placé sous la tutelle de la DGPN : Paris, Lille, Lyon, Toulouse et Marseille. C’est à ce dernier laboratoire, dirigé depuis 2017 par M. Bruno Sera, qu’a été confiée l’identification des restes du général Gudin. Car l’équipe de Marseille compte dans ses rangs un savant spécialiste de l’ADN mitochondrial, passionné d’enquêtes historiques. En plus de son travail judiciaire, M. Alain Stevanovitch, c’est son nom, a en effet déjà étudié des hommes préhistoriques, des reliques, des soldats des deux guerres mondiales et quantité d’autres restes humains reliés à des affaires ou des questionnements anciens. L’homme des very cold cases en quelque sorte. On imagine qu’il a dû être mis en appétit, si l’on ose dire, lorsque lui fut annoncé qu’un fémur et une dent récupérés près de Smolensk allaient lui être remis pour analyse et identification. Son étude n’avait pas qu’un intérêt intellectuel : les gouvernements français et russe paraissent vouloir rendre au général Gudin l’hommage qu’il mérite et il était essentiel de confirmer l’identité de l’exhumé de Smolensk, plus sûrement en tout cas qu’avec les seuls éléments archéologiques et historiques relevés sur place.
Qui dit ADN, dit recherche de membres de la famille pour pouvoir effectuer des comparaisons. Gudin a aujourd’hui plusieurs descendants identifiés : Albéric d’Orléans, souvent cité, mais aussi son père et ses frères (il n’est donc pas le « seul » descendant, comme on le lit parfois). On aurait pu prélever sur eux quelques cellules… mais, pour plus de sûreté et des raisons scientifiques qui seraient trop longues à expliquer (et que je ne suis pas sûr d’avoir parfaitement comprises… mais, enfin, on voit bien), notre Nimbus marseillais a préféré passer par les parents contemporains du général, au plus proche de lui. Plusieurs sont inhumés au cimetière de Saint-Maurice-en-Aveyron. Le caveau fut donc ouvert et des restes prélevés. La nature des sols du cimetière permit de récupérer des ossements relativement bien conservés de la mère et d’un frère de Gudin. La « carte » de leur ADN mitochondrial put être établie. Parallèlement, le scientifique parvint à établir celle de l’exhumé de Smolensk, en dépit cette fois du mauvais état des ossements. Il « ne restait plus » (facile à dire) qu’à comparer. Après, tout de même, un mois de travail et de multiples vérifications, la comparaison s’avéra concluante à 99,9 %. Le 0,1 % de doutes est quant à lui largement dissipé par les constatations sur place et les documents. Joli succès de l’alliance entre la méthode historique et les sciences annexes, en l’occurrence bien utiles.
Alain Stevanovitch a donc pu apporter la preuve scientifique que les restes retrouvés près de Smolensk sont ceux du général de division César Charles Étienne Gudin de La Sablonnière (1768-1812). De la belle ouvrage dont la Police nationale et sa branche « police scientifique » peuvent être fières, même si on ne les a pas entendus claironner leur satisfaction.
Nous avons voulu aujourd’hui le faire pour eux. Bravo et merci.

Thierry Lentz, directeur de la Fondation Napoléon
Novembre 2019

* L’ADN mitochondrial est issu d’une structure présente dans les cellules  : la mitochondrie, productrice d’énergie. Cet ADN a pour particularité d’être distinct de l’ADN du noyau cellulaire, d’être transmis par la mère et de ne pas être altéré par les mutations. Il est donc particulièrement adéquat pour établir une généalogie génétique.

Partager