Une chronique d’Éric Teyssier : un véritable phénomène de société

Auteur(s) : TEYSSIER E.
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Comme quelques milliers de Français, je pratique assidument la reconstitution historique napoléonienne. Ainsi, cinq ou six fois l’an, en France et en Europe, je coiffe mon bonnet d’ourson de grenadier du 37e régiment de ligne. Certains de nos compatriotes portent un regard condescendant envers ces grands enfants qui se « déguisent ». Ce type de jugement marque en fait une profonde méconnaissance vis-à-vis d’un véritable phénomène de société.

Né il y a plus d’un demi-siècle aux USA, cette pratique émerge véritablement en France dans les années 2000. À présent, toutes époques confondues, ce sont des milliers de passionnés qui s’adonnent  à cette passion de l’Histoire vivante. Professeur d’histoire à l’université, cette activité m’apporte un regard concret sur les réalités de l’époque. En effet, comment parler d’histoire militaire sans avoir chargé un mousquet ? Mais au-delà de l’Histoire, il y a aussi l’humain. Dans de nombreuses manifestations, j’ai pu côtoyer des dizaines de groupes qui rassemblent des gens de tous âges, appartenant à des milieux sociaux très différents. Parmi eux, il y a bien sur quelques égarés qui cherchent à s’inventer une vie. Mais, par une forme de sélection naturelle, ces derniers sont rapidement éliminés par des associations de plus en plus soucieuses de leur image. Au-delà de leurs origines et de la période qu’ils font revivre, ces reconstituteurs ne sont jamais « déguisés » et ils ont tous en commun la passion de l’Histoire. Ils y sont venus par des chemins différents mais, une fois dans leur groupe, tous parviennent à forger des liens d’amitiés où les distinctions sociales disparaissent sous l’uniforme de l’unité qu’ils font revivre.

Certains se demanderont malgré tout « à quoi ça sert ? ». Il est vrai que dans nos sociétés devenues « nomades » et « connectées », ces passionnés transpirant sous des uniformes d’un autre temps bousculent quelques certitudes. En ces temps où l’histoire doit être universelle, et celle de la France repentante, certains soupçonneront même de dangereux nostalgiques. En fait, la plupart de ces bénévoles  tentent simplement de comprendre ce que leurs ancêtres ont vécu avant eux. Ils cherchent aussi et surtout à partager cette passion avec le plus grand nombre. Sur ce point, le succès est au rendez-vous car le public vient toujours plus nombreux pour assister à ces reconstitutions. Les enfants sortent un moment du monde virtuel des tablettes et les adultes de la télé. Certes, en France, les institutions regardent encore cela avec dédain. Pourtant, de plus en plus d’étudiants d’histoire rejoignent ces groupes. Ils seront les historiens de demain. En ayant touché du doigt certaines réalités, ils transmettront d’autant mieux cet héritage à leurs élèves. Ils donneront ainsi à l’Histoire vivante ses lettres de noblesse, loin des fantasmes que leur prêtent certains. Sous l’habit veste bleu de la Révolution et de l’Empire, ils retrouveront aux bivouacs leurs homologues en habit rouge, vert ou blanc. Ensemble, ils échafauderont une Europe d’autant plus pacifique qu’ils connaîtront son Histoire conflictuelle. Une Europe qui saura mieux où elle va en sachant d’où elle vient…

Éric Teyssier est maître de conférences HDR en Histoire à l’université de Nîmes. Grenadier au 37e de ligne, il fait partie de l’Association « Le chant du départ ».             

Février 2018

Eric Teyssier en uniforme © Marilyn Paléri

 

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