Une écriture si singulière… le cas Napoléon

Auteur(s) : HOUDECEK François
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Lorsque l’on évoque le personnage de Napoléon, quelques images viennent immédiatement à l’esprit. Parmi celles-ci, une écriture graphiquement esthétique mais illisible reste dans toutes les mémoires de ceux qui ont vu un jour une lettre autographe du grand homme.

Document de Princeton, comprenant une lettre et un post-scriptum, tous deux de la main de Napoléon

Illisible pour ses collaborateurs eux-mêmes

L’impériale graphie est difficilement lisible, c’est le moins que l’on puisse dire. Certains contemporains qui eurent à travailler sur les missives autographes purent même parler non pas de transcription mais bien de traduction (L. Madelin, Lettres inédites de Napoléon Ier à Marie-Louise, Éditions des Bibliothèques nationales de France, Paris, 1935, p. XVII.), voire de déchiffrage… Las Cases n’eut-il pas l’impression de voir des « espèces d’hiéroglyphes » (Las Cases, Mémorial de Sainte-Hélène, présenté par Marcel Dunan, Paris, Flammarion, 1951, vol. I, p. 306.) lorsqu’il fut confronté pour la première fois à une lettre de Napoléon exhibée par Joséphine comme un objet de curiosité ? C’est à se demander ce que les destinataires de l’Empereur comprenaient réellement de la missive qu’ils recevaient…

Les anecdotes sont nombreuses de ceux qui eurent en main un écrit autographe et qui ne purent le lire. Dès le Consulat, la mauvaise graphie de l’homme d’État était connue de tous et sujet à sourire ou à gêne. Napoléon était conscient de cette faiblesse et, lorsque la remarque lui était faite, son premier geste d’humeur passé, il dictait à nouveau le texte qui n’avait pu être lu. Thibaudeau raconte ainsi que, sous le Consulat, le conseiller d’État Berlier fut envoyé pour demander à Napoléon des éclaircissements sur un projet de loi qu’il avait rédigé. Il essuya d’abord un sec « Croyezvous que je sache le lire moi-même ? », puis fut invité à prendre sous la dictée le texte incriminé (Mémoires de A.-C. Thibaudeau (1799-1815), Paris, Plon, 1913, p. 75.). Même les personnes les plus habituées comme l’indispensable Berthier séchaient parfois devant les graffitis impériaux. En octobre 1804, le major général se plaignit de ne pouvoir lire une annotation manuscrite sur une lettre du 27 septembre. L’Empereur lui renvoya quelques jours plus tard une missive précisant le mot de sa main qu’il n’avait pas pu lire (Fondation Napoléon, Correspondance générale de Napoléon Bonaparte [d’après Correspondance générale], Fayard, Paris, 2007, vol. IV, n° 9247 et 9305.).

Fain rapporte ainsi que « Napoléon écrivait très mal ; la vivacité de son esprit ne pouvait se soumettre à la marche de la main. Il ne traçait que des caractères imparfaits et n’achevait jamais ni le mot ni la ligne, passant du reste sans scrupule par-dessus toutes les exigences de l’orthographe ; enfin le désordre était tel qu’il avait lui-même la plus grande peine à se relire. » ( J. A. Fain, Memoires, Paris, Arléa, 2001, p. 42.)

L’analyse des documents concorde avec les dires du secrétaire. La graphie de l’Empereur est en effet très cursive et certains mots sont réduits à quelques lettres. Signe de grande nervosité, il devait en résulter une crispation de la main qui lui faisait tracer fort mal les caractères et écorcher le papier.

Le rythme de l’écriture est très variable, et influencé par les pensées et l’enthousiasme du moment. Parfois, les mots sont bien tracés et, quelques lettres plus tard, la main s’activant, les mots se lient entre eux et certaines lettres disparaissent dans un geste de la plume. Il peut à l’occasion s’appliquer, mais certaines lettres (« t », « p ») restent caractéristiques de son écriture et permettent de reconnaître la main de l’Empereur entre toutes. Certains cherchèrent (A. Ciana, Napoléon, autographes, manuscrits, signatures, Paris, Corrêa, 1939, p. 30.) une explication médicale en invoquant la myopie attestée de Napoléon qui au fil de temps aurait empiré (Il existe plusieurs témoignages de Napoléon au Conseil d’État utilisant une lorgnette pour distinguer les orateurs (L. Chardigny, L’homme Napoléon, Paris, Perrin, 1987, p. 10) et Ch.-O. Zieseniss (Napoléon et la cour impériale, Paris, Tallandier, 1980, p. 334) a découvert aux Archives nationales (O2 35) une facture de 1812 pour un « binocle » livré par la maison Lerebours pour le prix de 230 F.). C’est oublier que cette pathologie n’affecte que la vision de loin, et que de près Napoléon devait très bien distinguer la feuille de papier sur laquelle il écrivait.

Un enseignement pourtant rigoureux

La graphie du jeune homme ne fut pourtant pas toujours aussi mauvaise. En 1788, Napoléon se fit volontier « le secrétaire » de Laetitia dans les démarches que la famille engageait dans le but d’obtenir quelque argent du gouverneur de la Corse. L’écriture était alors ronde et lisible, et l’on y décèle toute l’influence des leçons d’écriture de ses professeurs.

Ce n’est que vers l’âge de neuf ans que Napoléon semble avoir eu ses premier cours d’écriture. En septembre 1778, Charles Bonaparte, soucieux de donner quelques rudiments à Joseph et Napoléon, engagea comme professeur Bernard Bounetou qui était alors fusilier au régiment de Vermandois (J. Durieux, « Un professeur de Napoléon, le fusillier Bounetou », Carnets de la Sabretache, 1908, pp. 115-120. Il sollicita à plusieurs reprises les bienveillances impériales que Napoléon lui accorda bien volontiers.). Ces enseignements ne durèrent que quelques semaines et, le 15 décembre 1778, Napoléon quitta l’île en compagnie de son frère aîné pour être placé au collège d’Autun. Dans cet établissement, Napoléon, qui ne parlait encore que le corse (ou le génois selon les versions), apprit les rudiments du français. Ce fut surtout à l’école militaire de Brienne, où il entra fin avril 1779, que les apprentissages furent les plus importants. À son entrée dans l’école champenoise, Napoléon parlait encore un français précaire. Pour combler ses lacunes, et lui permettre de progresser plus rapidement, le père Dupuy, principal en second et maître d’écriture de l’école, lui donna des cours particuliers. Napoléon resta très attaché au bon professeur qui, par la suite, fut consulté à plusieurs reprises pour des travaux littéraires. Devenu Premier consul, il le fit appeler à Malmaison et lui confia le titre honorifique de bibliothécaire avec un traitement annuel de 3 600 francs. L’ancien maître d’école, plus amateur de vin que de livre, mourut en 1807. Napoléon se trouva peiné de cette perte, chagrin dont il fit part à Joséphine (Correspondance générale, n° 14 702.) (F. Masson, Napoléon dans sa jeunesse (1769-1793), Librairie Ollendorff, Paris, s.d., pp. 62-63.).

Durant les quelque cinq années du séjour champenois, Dupuy ne fut pas le seul à enseigner la calligraphie au jeune garçon. Arthur Chuquet dit que le titulaire de la charge à Brienne était un certain Le Clerc qui exerçait encore en 1787 (A. Chuquet, La Jeunesse de Napoléon, Brienne, Paris, Armand Colin et cie, vol. I, p. 151.) et Masson cite deux autres noms, Merger et Gaspard de France. Outre ces hommes présents sur les organigrammes officiels de Brienne, deux autres personnages se présentèrent à Napoléon comme ayant été ses maîtres d’écriture. Sous le Consulat, un certain Dupré (Constant parle du retour de Lyon en 1802 (Mémoires intimes de Napoléon Ier par Constant son valet de chambre, Mercure de France, 1967, p. 98), tandis que le baron de Coston (Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte, Paris, Marc Aurel, 1840, vol. I, p. 31) parle de peu de temps après la proclamation de l’Empire.) sollicita le chef de l’État alors à Saint-Cloud, puis plus tard, le 8 août 1813, de passage à Rethel, le frère Istasse eut une démarche analogue. Napoléon répliqua à ce dernier une remarque amusée : « Va mon bon ami, tu as fait un bel écolier » (C.-É. Vial, L’adieu à l’Empereur, Journal de Marie-Louise, Paris, Vendémiaire, 2015, p. 139. Dupré aurait eu une remarque proche : « Quel fichu élève vous avez fait là. »), et comme à Dupré lui fit une gratification. Fain corrobore ces anecdotes en déclarant que l’Empereur versait une pension à son maître d’écriture mais que « jamais pension n’a été faite à titre plus gratuit » (J. A. Fain, Memoires, op. cit., p. 42.). Compte tenu de la mémoire exceptionnelle de Napoléon et des dires de Fain, on ne peut que penser que les deux hommes sont réellement intervenus dans l’éducation de l’ancien écolier de Brienne.

C’est entre 1791 et 1792 (Napoléon ayant vingt-deux ans) que l’écriture du jeune homme prit ce caractère graphique immédiatement reconnaissable. Déjà, en 1791, Napoléon voulut concourir pour le prix annuel de l’Académie de Lyon Son « Discours sur les vérités et sentiments qu’il importe le plus d’inculquer aux hommes pour leur bonheur » fut finalement rejeté au motif qu’il était « trop mal écrit pour retenir l’attention ». Dans ce genre d’exercice, forme et style sont un tout et le jury ne s’attarda pas sur le texte du jeune Bonaparte (« Discours sur la question proposée par l’académie de Lyon », Napoléon Bonaparte, OEuvre littéraire et écrits militaires, édition établie par Jean Tulard, Paris, Claude Tchou, t. II, p. 195.).

De profondes racines corses

D’autant que Napoléon était affublé d’un autre défaut scriptural : une orthographe fantaisiste et aléatoire. Lorsqu’il prenait la plume, les doubles consonnes disparaissaient ou apparaissaient aléatoirement, des « s » marquaient des pluriels imaginaires ou le son « o » pouvait être indistinctement orthographié par cette simple lettre ou bien par « au » ou « eau » (J. Tulard et Chantal de Tourtier-Bonazzi, Napoléon, lettres d’amour à Joséphine, Fayard, 1981, p. 36.). Certains purent penser, comme Chateaubriand, que sa mauvaise écriture masquait son orthographe désastreuse et un spécialiste moderne des troubles de l’écriture ne connaissant pas le scripteur en dirait probablement autant.

À Sainte-Hélène, l’Empereur exposa à Las Cases ce qu’il pensait de l’orthographe : « Un homme public et dans les grandes affaires, un ministre, ne peut, ne doit pas écrire l’orthographe. Ses idées doivent courir plus vite que sa main ; il n’a le temps que de jeter des jalons ; il faut qu’il mette des mots dans des lettres, et des phrases dans des mots ; c’est ensuite aux scribes à débrouiller tout cela. » (Mémorial de Sainte-Hélène, vol. II, p. 396.) Méneval nota cependant que, malgré ces règles qu’il ne voulait pas s’appliquer, il savait parfaitement « reprendre les fautes dans l’écriture des autres » (C. F. Méneval, Mémoires pour servir à l’histoire de Napoléon Ier, Paris, Dentu, 1894, vol. I, p. 420.), ce qui, on en conviendra, devait être particulièrement exaspérant. D’autant que ce problème ne se limitait pas aux noms communs qui, à l’oral, pouvaient être déformés – Chaptal donne notamment en exemple « rentes voyagères » pour « rentes viagères » (Comte Chaptal, Mes souvenirs sur Napoléon, Paris, Plon, 1893, p. 225.) – ou être inversés dans les phrases. Les noms propres étaient souvent également estropiés et ceux de ces familiers ne furent pas plus épargnés comme le nota plus tard le compagnon de Sainte-Hélène (Mémorial de Sainte-Hélène, op. cit., vol. II, p. 396.). On trouve dans cette transposition directe de l’oral à l’écrit une des clés probables de ce manque orthographique.

Par ailleurs, un apprentissage tardif du français ne permit pas au jeune homme d’oublier certains tics de langage venus du corse qu’il conserva ensuite toute sa vie. Ces « corsismes » se retrouvaient ainsi dans sa correspondance, et certaines formules traduisent, selon Chantal de Tourtier Bonazzi, les traces de son accent : « Senté » ou « Mentoue ». Il faut noter également qu’à Brienne son niveau de français le dispensa de cours de latin : certains, comme de Castres, élève en même temps que Napoléon (F. Puaux, « Souvenir de Brienne, Henri Alexandre Léopold de Castres de Vaux (1771-1832) », La Revue de Paris, t. I, 1905.), y virent une explication dans son faible niveau en orthographe.

Lettres manuscrites ou dictées ?

Dès 1793, Napoléon était parfaitement conscient de ces deux travers. Après Toulon, sa correspondance privée resta autographe – en 1795, Joseph Bonaparte reçut ainsi de nombreuses lettres de sa main –, mais toutes les lettres officielles furent rédigées par un secrétaire. Par la suite, Napoléon préféra dicter qu’écrire par lui-même : de ce fait, des plus de quarante mille lettres recensées, seules moins de 2 % sont écrites de la main de l’Empereur. Elles sont, en général, réservées pour les correspondances les plus intimes et, pour la plupart, adressées à des femmes. Les impératrices Joséphine puis Marie-Louise furent ainsi les destinatrices privilégiées de ces impériales missives.

Lorsque Napoléon était loin de son épouse, les lettres étaient journalières et, comme de nombreux militaires de la Grande Armée, il prenait le temps entre deux séances de travail de transmettre quelques nouvelles. À lire les lettres de 1797 ou de 1813, cette pause dans le rythme effréné de la gestion des affaires de l’armée ou de l’Empire apparaît non comme une contrainte pour l’homme d’État mais bien comme un moment de délassement et d’intimité. Cependant, Napoléon se fatiguait rapidement et les missives ne dépassaient que rarement une page, signe également que le temps lui était compté. Les affaires de cœur (ou de bagatelle) ne souffraient aucun intermédiaire : qu’il s’agisse d’Emma, Désirée ou Maria, Napoléon prenait également la plume pour tracer lui-même ses intentions et ses sentiments sur le papier. Une exception cependant dans cette liste : Christine de Mathis. Si la belle reçut de petits billets, ils ne nous sont pas parvenus. Nous connaissons cependant l’aventure de l’hiver 1809-1810, par les lettres de sa main que Napoléon envoya à sa sœur Pauline, entremetteuse de l’idylle.

Dans son travail quotidien, les lettres qu’expédiait Napoléon étaient rédigées par ses secrétaires successifs que furent Bourrienne, Méneval, Fain ou Rathery à l’Île d’Elbe. Mais lorsque il était éveillé avant ces hommes de l’ombre ou qu’il avait un message urgent à faire passer à un ministre, il écrivait lui-même le texte. Cette missive était ensuite soit envoyée sans être recopiée (Correspondance générale, vol. 4, n° 7 629.), soit recopiée (Ibid., vol. 9, n° 20 588.) avant d’être expédiée.

Si Napoléon écrivait peu, il signait en revanche la quasitotalité des lettres avant qu’elles ne fussent expédiées. Et avant d’apposer son impérial paraphe, il relisait les instructions que le secrétaire avait recopiées et mises en forme. Dans ce travail, il était fréquent que l’Empereur fît des corrections ou ajoutât un post-scriptum de sa main (Voir par exemple ibid., vol. 5, n° 10 837.). Ces interventions sont moins rares qu’il n’y paraît et, à parcourir la correspondance avec les ministres et les maréchaux, on se rend compte de la fréquence des corrections.

Une fois à Sainte-Hélène, dans cette « fabrique de l’histoire » (Mémoires de Napoléon, la Campagne d’Italie, édition présentée par Thierry Lentz, Paris, Tallandier, 2010, p. 15.) que fut la chambre de l’Empereur déchu, Napoléon prit la plume très souvent pour corriger ou amender les manuscrits de ses futurs mémoires qui étaient dictés en journée aux compagnons d’exil. Il rédigea également de sa main des pages entières sur l’art de la guerre ou le génie. Les derniers écrits de Napoléon furent le testament olographe et les codicilles, rédigés et signés entre le 15 et le 29 avril 1821. La portion de ces documents qui fut scellée le 27 (Le testament et les six premiers codicilles (Archives nationales). Le 7e codicille (copie, Archives nationales, fonds Murat) et le 8e (en partie autographe, Napoléon n’ayant pas la force de terminer, collection privée) furent rédigés les 27 et 29 avril et antidatés (J.-P. Babelon, Testament de Napoléon, Paris, Club du Livre, 1969).), en présence des exécuteurs testamentaires, contenait les deux dernières lettres signées de l’Empereur. Elles étaient adressées au trésorier La Bouillerie et au banquier Lafitte.

Cette écriture si singulière a été étudiée à maintes reprises par des graphologues qui tentèrent de percer la personnalité du grand homme. Elle est devenue, au fil du temps, un véritable cas d’école pour ceux que l’étude de la graphie passionne. Les documents portant l’écriture de Napoléon sont, depuis la fin de l’Empire, des objets de collection devenus des raretés que les passionnés s’arrachent à prix d’or. Cette écriture participe ainsi à plein de la légende et de la mythologie entourant le personnage de l’Empereur.

Titre de revue :
Revue du Souvenir napoléonien
Numéro de la revue :
506
Numéro de page :
pp. 12-17
Mois de publication :
janvier-mars
Année de publication :
2016
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