Victor Duruy, ministre de l’Instruction publique

Auteur(s) : DARGENT Raphaël
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Professeur des fils de Louis-Philippe, notable universitaire aux idées libérales, Victor Duruy n’avait a priori rien pour devenir l’une des principales figures du Second Empire. Un attachement à la personne de Napoléon III allait en décider autrement, et faire de l’historien bien plus qu’un pont entre François Guizot et Jules Ferry : un grand ministre de l’Instruction publique.

C. Bornemann, Victor Duruy (1811-1894), historien © RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / image RMN-GP

Né le 10 septembre 1811 dans une famille ouvrière, Victor Duruy, malgré des débuts médiocres, parvient à force de travail à réussir une scolarité brillante et à intégrer l’École normale en 1830, école qu’il quitte major de promotion trois ans plus tard, avant d’être reçu à l’agrégation. Charles Duruy, qui prône l’ascension sociale par la culture et par l’effort, peut être fier : s’ouvre pour son fils une longue carrière de professeur.

L’historien libéral

Victor Duruy est d’abord affecté au collège royal de Reims, mais c’est à Paris, auprès de Michelet, son ancien professeur à l’École normale, qu’il souhaite revenir. L’opportunité se présente quand le ministre François Guizot lui propose d’être le professeur des deux fils du roi Louis-Philippe, les ducs d’Aumale et de Montpensier, au lycée Henri IV. Le couple royal l’accueille avec bienveillance aux Tuileries ou à Neuilly. De février à août 1835, puis à nouveau en 1836- 1837, Victor Duruy remplace Michelet à l’École normale pour les conférences de deuxième année et lui fait office de secrétaire. Mais la collaboration n’a qu’un temps, le jeune professeur préférant travailler à ses propres ouvrages. La divergence entre les deux hommes est également politique : Michelet apparaît à Duruy trop farouchement républicain et « socialiste ». En tant qu’historien, Duruy participe à la collection de manuels scolaires lancée par le libraire Chamerot et, en 1843, publie une Histoire des Romains, ouvrage qui lui vaut une grande notoriété et la croix de la Légion d’honneur de la part du ministre Narcisse-Achille Salvandy. Promu professeur d’histoire au lycée Saint-Louis en 1845, il accepte la proposition de Louis Hachette de réformer les manuels d’histoire alors en usage dans les établissements, ouvrages qu’ils jugent ennuyeux. Avec son éditeur, il lance ensuite une grande collection d’Histoire universelle pour laquelle quarante- huit ouvrages sont prévus, mais le succès n’est pas au rendez-vous et, en 1855, la collection doit s’arrêter au grand désarroi de l’historien. Attaché personnellement aux Orléans, il condamne la révolution de 1848 qu’il considère comme « la moins légitime des révolutions », et ouvre « la porte aux utopies malsaines qui, battant en brèche la famille et la propriété, les deux bases sur lesquelles la société repose, allaient faire couler le sang, mais non pas réussir ». Lors des journées de juin, il fait partie de ceux qui craignent le péril rouge et réclame l’ordre. Par ailleurs, il critique une Constitution qu’il estime bâclée et des mesures sociales qu’il juge coûteuses et dangereuses pour la paix sociale. Pour lui, la question sociale doit se régler par l’éducation et par la charité, non par la révolution. C’est pourquoi, lors des élections de décembre 1848, il choisit de voter pour Cavaignac, l’homme qui a rétabli l’ordre en juin. Il estime alors Louis-Napoléon Bonaparte comme étant trop lié aux milieux cléricaux et il craint son ambition.
Pendant dix ans, entre 1848 et 1858, la carrière de Duruy semble bloquée. Les conservateurs et les cléricaux qui se succèdent à la tête de l’Université, comme les ministres Falloux, Fortoul et Parieu, refusent qu’il soit promu. Le Conseil supérieur de l’Instruction publique n’autorise pas son Abrégé de l’histoire de France à être utilisé par les élèves et les professeurs ; le journal L’Univers fustige son Histoire sainte et critique son rationalisme et son anticléricalisme. Le ministère condamne d’ailleurs ce dernier ouvrage et en fait supprimer certains passages. En octobre 1854, le Conseil impérial de l’Instruction publique refuse à nouveau l’Abrégé de l’histoire de France et Fortoul convoque Duruy afin de lui reprocher les « vivacités regrettables » de l’ouvrage. Partisan du libéralisme bien qu’adepte d’un exécutif fort, Duruy a condamné le coup d’État du 2 décembre 1851 et voté « non » au rétablissement de l’Empire. En février 1855, il est nommé professeur d’histoire au lycée Bonaparte. Après le remplacement d’Hippolyte Fortoul par Gustave Rouland à la tête du ministère, il sollicite une chaire à la Sorbonne, mais elle lui est refusée. Fin 1858, l’ascension de Victor Duruy est bel et bien stoppée. C’est alors que, par un heureux hasard, son destin va basculer.

Une rencontre déterminante

L’historien est contacté par un de ses anciens élèves, devenu aide de camp du maréchal Randon, afin qu’il rédige une brochure pour vanter l’action de ce dernier en Algérie. Duruy accepte de rédiger la brochure mais pas de la signer. Un peu plus tard, en mai 1859, Randon, devenu ministre de la Guerre, lui demande de se rendre aux Tuileries : Napoléon III, qui travaille à sa vie de Jules César, souhaite rencontrer l’historien auteur d’une Histoire des Romains ! L’entretien se déroule fort bien mais n’a pas de suite immédiate. En tout cas, les impressions sont bonnes de part et d’autre, même si l’Empereur ne tient pas compte des jugements de son invité. En janvier de l’année suivante, Gustave Rouland convoque à son tour Duruy et lui réclame, de la part de l’Empereur, un mémoire historique sur les États pontificaux. Il s’acquitte de sa tâche avec rigueur et Napoléon III apprécie. En février 1861, il est nommé inspecteur académique de Paris et obtient une chaire à l’École normale supérieure. Mais ces promotions, si elles sont le fait de l’Empereur, commencent à agacer le ministre, qui considère Duruy comme un arriviste. Les relations entre les deux hommes se tendent. D’autant plus que le nouvel inspecteur ne se gêne pas pour critiquer son administration et suggérer d’autres réformes. Un an plus tard, l’historien obtient cette fois le poste d’inspecteur général et la chaire d’histoire à Polytechnique. L’Empereur le sollicite à nouveau afin d’avoir son avis, cette fois sur la question de la postérité des grands hommes. En décembre 1862, Napoléon III, qui veut décidément se l’attacher, lui fait proposer de remplacer Mocquart, son secrétaire, qui doit quitter son poste. En fait, l’Empereur souhaite que l’historien relise les épreuves de son histoire de Jules César. Duruy accepte et, pendant trois mois, jusqu’en mai 1863, les deux hommes s’entretiennent en réalité de bien d’autres sujets, comme si le souverain sondait son interlocuteur. En juin, Duruy repart en province pour reprendre ses habituelles visites d’établissements scolaires. Et c’est à Moulins, le 23 juin, qu’un message téléphonique de son gendre lui annonce qu’il vient d’être nommé ministre. La surprise est grande ! Quelques heures plus tard, le préfet de l’Allier confirme la nouvelle et le félicite. Duruy se rend aussitôt à Fontainebleau. Interrogeant l’Empereur sur les motifs de ce choix inattendu, il s’entend répondre un laconique et rassurant « Ça ira bien ». « Je n’ai jamais reçu de l’Empereur d’autres instructions que ces paroles », commentera l’intéressé. À cinquante et un ans, l’historien est désormais ministre secrétaire d’État à l’Instruction publique. Il va s’illustrer à ce poste par l’audace et l’ampleur de ses réformes.

La volonté de réformer

Si Napoléon III fait appel à lui, c’est certainement en vertu d’une proximité d’esprit. Ernest Lavisse écrit que l’Empereur trouva en l’historien « le sincère sentiment démocratique, la générosité d’instincts, la foi aux idées, le patriotisme idéaliste qui étaient en lui-même, et le même amour philosophique de l’humanité ». Napoléon III obéit aussi à des motivations politiques : la poussée libérale aux élections de mai 1863 l’incite à montrer un signe d’ouverture en direction des républicains en nommant quelqu’un comme Duruy. Quant au nouveau ministre, c’est autant la personnalité de l’Empereur que la perspective d’une évolution plus libérale du régime qui le séduit. Les deux hommes échangent nombre de lettres dans lesquelles Duruy, ministre résolu, fixe ses objectifs, cherche à convaincre et – c’est nécessaire – rassure le souverain sur le caractère progressif des réformes envisagées. C’est que l’ampleur des projets du nouveau ministre comme sa ligne anticléricale peuvent inquiéter ! Dès le 7 juillet 1863, lors de la session ordinaire du Conseil impérial de l’Instruction publique, Duruy répond avec emphase à Mgr Parisis qui s’enquiert de ses intentions : « Ce que je veux faire, Monseigneur ? Le contraire de ce que vous avez fait ! Où je veux aller ? À la lumière et non pas aux ténèbres ! » C’est peu dire que le programme de Duruy est vaste. Dans une lettre confidentielle à l’Empereur, il en trace d’emblée les grandes lignes : réformer l’enseignement secondaire classique, redynamiser l’enseignement supérieur, élargir – à défaut de généraliser – l’enseignement primaire, organiser l’éducation des filles.
Concernant l’enseignement secondaire, ses initiatives sont nombreuses : il décide d’étendre les programmes d’histoire jusqu’au Second Empire, crée un concours général et l’agrégation pour les langues vivantes, renforce l’enseignement musical, réorganise le cursus scolaire en rendant obligatoire la scolarité de la sixième à la troisième en supprimant « la bifurcation » instaurée en 1852 (système qui obligeait les collégiens à choisir des filières différentes après la quatrième avec des baccalauréats distincts). Pour lui, il s’agit de promouvoir l’enseignement classique pour le plus grand nombre. Ceci dit, le ministre est bien conscient de la nécessité d’adapter l’enseignement au monde moderne : il préconise donc la mise en place d’un « enseignement secondaire spécial », qui laissera toute sa place aux sciences et, centré sur des aspects pratiques ou techniques, permettra de former les cadres de l’industrie et de l’économie françaises. Concernant l’enseignement supérieur, Duruy annonce à Napoléon III son intention de secouer « la mollesse somnolente » du haut enseignement. Dès octobre 1863, il demande à l’Empereur l’autorisation de préparer un projet de loi établissant la liberté de l’enseignement supérieur, principe auquel il est attaché. Il souhaite aussi relancer le mouvement de conférences libres et publiques, à condition – c’est là une condition qui plaît au souverain – qu’on n’y aborde pas de questions politiques. Concernant l’enseignement primaire, le ministre fait le constat que près d’un enfant sur cinq ne fréquente pas l’école et que plus de huit cents communes en sont dépourvues. Il s’agit donc de créer des établissements et d’encourager à la fréquentation scolaire. Il s’agit aussi de revaloriser le métier d’instituteur. Il veut que le pays soit « fier de ses maîtres de l’enfance qui lui coûtent si peu et lui rendent tant de services ». L’objectif du ministre est triple : moral, utilitariste et civique. Moral, car l’éducation doit permettre de moraliser les classes laborieuses ; utilitariste, car il faut dynamiser l’industrie nationale ; civique, puisque l’enseignement primaire est le pendant du suffrage universel dans l’exercice de nouveaux droits. Une grande enquête est lancée à cet effet en mars 1864 sur la situation de l’enseignement primaire ; le ministre s’astreint à de nombreuses visites en province afin de juger par lui-même et concrètement. Fin décembre de la même année, il soumet à l’Empereur un projet d’obligation de l’enseignement primaire de sept à treize ans, et de gratuité, partielle ou totale de cet enseignement. Napoléon III approuve le projet, mais l’opposition est forte au sein du gouvernement. Rouher, en tête, juge le projet coûteux. Duruy tente de rassurer le souverain : « La France dépense vingt-cinq millions pour une préfecture, cinquante ou soixante pour un Opéra et elle ne peut en dépenser sept ou huit pour l’instruction du peuple ! » Face à l’opposition, Duruy met sa démission dans la balance, démission que refuse l’Empereur, lequel tente de le réconcilier avec Rouher. Le principe de l’obligation est abandonné, mais la question du financement reste problématique (est-ce à l’État ou aux communes de financer cet enseignement ?). Duruy, partisan d’un financement par l’État quand les communes ne le peuvent, a certes le soutien de l’impératrice Eugénie, mais l’examen de la loi au Corps législatif est repoussé.

« Trop ou trop peu »

Ce débat sur l’enseignement primaire révèle combien Victor Duruy va devoir batailler durant son ministère pour faire accepter sa volonté de réforme. Ses collègues le jugent trop libéral et le considèrent parfois comme un parvenu qui doit sa promotion à sa seule proximité avec l’Empereur. Mais, surtout, le ministre se trouve en butte à une double opposition : celle des libéraux d’une part, la plupart républicains, qui estiment qu’il ne va pas assez loin dans ses réformes ; celle des conservateurs d’autre part, presque tous cléricaux, qui combattent des projets jugés révolutionnaires et dangereux. « Trop ou trop peu », disent les critiques. Conservatisme ou progressisme, autorité ou liberté, c’est le dilemme dans lequel est pris le Second Empire, régime qui prétend transcender les clivages ; à cet égard, les réformes de Duruy constituent une bonne illustration de la nécessaire mais difficile synthèse à laquelle aspire le bonapartisme. Sur tous les autres sujets évoqués, Victor Duruy va devoir lutter car aucune réforme ne va de soi. L’Empereur lui-même n’est guère favorable aux projets de liberté de l’enseignement supérieur et de relance des conférences libres. Pour les conférences, Duruy obtient pourtant à force de persuasion un espace à la Sorbonne et celles-ci, très nombreuses, rencontrent un franc succès. Mais, malgré une sélection prudente des intervenants, la plupart des ministres regardent ce dispositif avec suspicion. Quant à la presse catholique, elle est souvent en désaccord avec le ministre. « L’affaire Renan », qui débute en février 1862 avec la publication par l’historien au Collège de France d’une Vie de Jésus fort polémique, oblige le ministre, après qu’il eut tenté de trouver les voies d’un accommodement, à révoquer son collègue sous la pression de l’Église et des autres membres du gouvernement. Autre point de friction avec l’Église : l’organisation d’un enseignement scolaire féminin. Le 30 octobre 1867, Duruy envoie une circulaire aux recteurs dans laquelle il annonce son intention de retirer cet enseignement des mains de l’Église. Il préconise d’instaurer dans le cadre de l’Université un cursus payant de trois ou quatre ans pour les filles de bonne famille. L’Église réagit vivement par l’intermédiaire de Mgr Dupanloup, qui publie deux brochures dans lesquelles il dénonce le projet comme une tentative de perversion des jeunes filles. Duruy ne s’en laisse pas compter mais, en janvier 1868, le Saint- Siège condamne officiellement le projet. Notons que dans ce débat tendu, le ministre a obtenu le soutien personnel de l’Impératrice, qui envoie ses nièces à la Sorbonne. Cela ne suffit pas : les cours secondaires pour jeunes filles sont un échec. Quant à la liberté de l’enseignement supérieur, les débats, qui rebondissent, sont houleux et le projet est également enterré. Duruy peut néanmoins se targuer d’un beau succès avec la mise en place de l’enseignement secondaire spécial. Malgré des débats rudes entre conservateurs et républicains, le 21 juin 1865, Napoléon III promulgue la loi créant cet enseignement. Autre succès à mettre à l’actif du ministre : la relance des cours d’adultes qui permet de lutter contre l’analphabétisme. Reste la réforme de l’enseignement primaire dont on débat finalement au printemps 1867. Une loi de compromis est adoptée le 11 mars, promulguée le 10 avril, loi qui est loin de satisfaire pleinement Victor Duruy mais qui marque une avancée très notable et prépare le terrain aux lois Ferry de 1881 et 1882. La loi Duruy encourage toutes les communes à financer une ou plusieurs écoles en leur permettant de lever un impôt extraordinaire, et oblige les communes de plus de cinq cents habitants à entretenir à leurs frais une école publique de filles. L’histoire et la géographie deviennent matières obligatoires et le sort des instituteurs est revalorisé.
Victor Duruy oeuvre aussi pour stimuler la recherche, en plein accord avec la volonté de l’Empereur. Le 31 juillet 1868, deux décrets sont promulgués, l’un qui crée les laboratoires de recherche universitaire, l’autre qui fonde l’École pratique des hautes études. Enfin, soucieux de promouvoir la gymnastique à l’Université, le ministre fait promulguer début 1869 un décret qui la rend obligatoire dans les établissements secondaires, les lycées impériaux et les collèges communaux. En dépit des oppositions et des tensions entre partis opposés, Victor Duruy réussit, tant bien que mal, et grâce la plupart du temps à l’appui de l’Empereur et de l’Impératrice, à mener de grandes réformes. Il doit certes faire des concessions et ne va pas toujours aussi loin qu’il le veut. À la tête de son ministère, il sait faire preuve d’ouverture mais aussi de fermeté, comme quand il doit gérer, à partir de 1865, l’agitation à Paris d’une certaine jeunesse étudiante et lycéenne de plus en plus hostile au régime. Preuve de l’importance de la politique entreprise sous son ministère, le budget de l’Instruction publique passe de 26 à 37 millions de francs entre 1863 et 1869. Cette politique n’est point possible sans le soutien de Napoléon III et de l’impératrice Eugénie, et Victor Duruy en est tout à fait conscient. En bien des occasions, le couple impérial est son meilleur recours. Si l’ultime évolution parlementaire du régime lui coûte finalement sa place au gouvernement, il restera jusqu’au bout fidèle au souverain qui lui a fait confiance.

« Je suis avec l’Empereur ! »

Quand parviennent les élections générales de 1869, Victor Duruy n’est guère populaire. Lui-même n’a pas envie de prolonger son ministère : l’homme est usé par des années de lutte. Des drames personnels, comme le décès de son épouse Élisa, l’ont parfois plongé dans des moments d’abattement. Le 12 juillet 1869, il fait ses adieux au Conseil impérial de l’Instruction publique, remercie chacun et souhaite longue vie à l’Empereur. En réponse, Napoléon III, dans une lettre personnelle, se dit « désolé de [se] séparer d’un ministre qui avait [sa] confiance et qui avait rendu de grands services à l’instruction publique. […] Si la politique n’a pas d’entrailles, le souverain en a et il tient à vous exprimer ses regrets. » Il obtient une place au Sénat et est invité à accompagner l’impératrice Eugénie à l’inauguration du canal de Suez. Il s’implique également en faveur de la réforme constitutionnelle de mai 1870, même si plus tard il regrettera ce choix, estimant que la libéralisation – qu’il avait tant souhaitée pourtant – fut une « abdication politique ». C’est qu’avec l’âge le souci de l’ordre l’emporte finalement chez lui sur celui de liberté. S’il approuve la déclaration de guerre à la Prusse, il pleure sur le 4 septembre. Au moment de la défaite de Sedan, son patriotisme s’exprime sans retenue : il intègre avec ses fils les bataillons volontaires de la Garde nationale. Il fustige histoire second empire 60 ensuite la Commune de Paris et rejoint les Volontaires de la Seine afin de participer à la répression de la Semaine sanglante. Enfin, il garde contact avec la famille impériale en exil, faisant à de nombreuses reprises le voyage de Chislehurst, assistant aux funérailles de Napoléon III puis à celles du Prince impérial. Il correspond jusqu’à sa mort avec l’impératrice Eugénie. Partisan du recours à l’appel au peuple, il finit cependant par se rallier – par défaut – à la République, une restauration impériale s’avérant impossible. Les élections de 1876 marquent la fin de sa carrière politique et il poursuit celle d’historien avec succès, bénéficiant des plus grands honneurs, intégrant l’Académie des Inscriptions et Belles- Lettres, celle des Sciences morales et politiques avant de rejoindre l’Académie française en 1884. Il meurt le 25 novembre 1894. « Sous quelque gouvernement que ce soit, la meilleure des politiques et la plus utile à ceux qui la font, c’est la bonne gestion des intérêts du pays », estimait Victor Duruy. Sans doute est-ce ce pragmatisme qui plut aussi à Napoléon III et qui lui permit d’être un grand ministre de l’Instruction publique. Attaché au libéralisme mais soucieux d’ordre, l’historien était ainsi à l’image de son souverain. Fidèle jusqu’au bout, il aurait pu en somme déclarer haut et fort à la fin de sa vie, ce qu’il avait déclaré à son entrée au ministère : « Je suis avec l’Empereur et le pays le sait bien ! ».

 

Historien, Raphaël Dargent a publié des biographies de Catherine de Médicis, Anne d’Autriche, Marie-Antoinette et Napoléon III. Aux éditions Éveil et Découvertes (coll. « racontée aux enfants »), il est également l’auteur des albums consacrés à Charlemagne, Saint Louis, Jeanne d’Arc, Louis XIV et de Gaulle.

Bibliographie indicative

Victor Duruy, L’administration de l’Instruction publique de 1863 à 1869, Delalain, 1870 ; Notes et souvenirs 1811-1894, Hachette, 1901, 2 vol.
Jean-Charles Geslot, Victor Duruy. Historien et ministre, préface par Jean-Yves Mollier, Presses Universitaires du Septentrion, 2009.
Ernest Lavisse, Un ministre. Victor Duruy, Armand Colin, 1895.
Jean Rohr, Victor Duruy, ministre de Napoléon III. Essai sur la politique de l’Instruction publique au temps de l’Empire libéral, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1967.

 

Encadré : Duruy, Périclès et de Gaulle
Dans le monde napoléonien et même au-delà, Duruy figure comme une exception, Napoléon III et les membres de la famille impériale ayant surtout montré leur intérêt pour le monde romain. Grâce à Vincent Azoulay, un helléniste professeur d’histoire ancienne à Paris-Est Marne-la-Vallée, et à la nouvelle édition de son Périclès. La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme, on découvre le rôle tenu par Victor Duruy dans « la fabrique du mythe péricléen ». L’auteur relève en particulier comment, en 1851, le jeune peintre François-Nicolas Schifflart (1825-1901) présente, sujet totalement nouveau, un Périclès au lit de mort de son fils […] la même année que Victor Duruy publiait chez Hachette la première édition de son Histoire grecque, où Périclès recevait une attention exceptionnelle. » Et de poursuivre : « Affirmant son dédain pour Sparte, réduite à une “simple machine de guerre”, l’historien français célébrait avec une vigueur inédite l’Athènes bourgeoise et son chef incomparable : “Jamais homme n’eut dans Athènes un pareil pouvoir ; et […] jamais pouvoir ne fut acquis et conservé par des voies plus pures.” Périclès, sans titre particulier, sans commandement spécial, et “par la seule autorité de son génie et de ses vertus”, fut “aussi maître dans Athènes et plus noblement qu’Auguste dans Rome”. L’idéalisation était portée à son comble puisque Duruy allait jusqu’à légitimer la politique impérialiste de la cité : “De toutes ces dominations brisées, une seule était regrettable, celle d’Athènes et de Périclès. Tant qu’elle avait duré, il y avait eu moins de cruautés et d’injustices, plus d’éclat et de prospérité que la Grèce n’en avait jamais connu.” Cependant, cet éloge n’allait pas jusqu’à la célébration du système démocratique en tant que tel. Car, pour l’auteur, les Athéniens s’apparentaient à une élite, “une aristocratie élevée par ses goûts, son élégance, sa culture intellectuelle et l’habitude du commandement, au dessus de la condition ordinaire des autres peuples”. Ce n’était donc pas la “populace ignoble” qui gouvernait la cité mais une aristocratie de 15 000 citoyens. De ce point de vue, l’argumentation de Duruy était parfaitement compatible avec le régime autoritaire mis en place, l’année même de la première édition, par Louis-Napoléon Bonaparte. » Il apparaît également intéressant de constater la trace laissée par Victor Duruy dans l’historiographie française : « Cette représentation idéalisée de l’Athènes péricléenne ne triompha pas sans résistance dans le milieu intellectuel français : tout à sa dévotion pour Sparte, le philologue Charles Nisard (1808-1890) livra un compte rendu acerbe de l’ouvrage, accusant son auteur de vouer à Athènes “une admiration juvénile”. Cependant, la situation évolua rapidement dans les années qui suivirent, lorsque Duruy obtint un magistère incontesté sur le monde scolaire. Après avoir gravi tous les échelons du système éducatif, il put diffuser ses thèses par le biais de manuels — tel son Abrégé d’histoire grecque pour la classe de cinquième, paru en 1858 et réédité à maintes reprises. Devenu inspecteur général de l’enseignement secondaire (1862-1863), puis ministre de l’Instruction publique (1863-1869) sous le Second Empire, il eut tout le loisir d’imposer sa vision de la Grèce dans les collèges et lycées français. L’avènement de la Troisième République paracheva cette lente conversion du regard. Alors que Napoléon III restait fasciné par César […], Gambetta voyait dans l’Athènes péricléenne une caution pour le nouveau régime républicain. » Dans le même esprit, on dispose d’un témoignage concernant le général de Gaulle lecteur assidu de Victor Duruy. C’est son petit-fils Yves qui l’a récemment produit dans Un autre regard sur mon grand-père Charles de Gaulle. Après avoir mentionné à plusieurs reprises l’édition de 1913 de son Histoire universelle retrouvée dans le grenier de Colombey avec beaucoup de notes — notamment sur le volume consacré à l’histoire grecque — de celui qui se trouvait alors prisonnier en Allemagne, il relève : « Vous étiez un tout jeune officier désespéré par la captivité, lisant tout ce qui vous tombait sous la main, connaissant bien l’histoire romaine par votre éducation, mais illuminé par la pensée qu’apporta la Grèce à la naissance de notre civilisation. Vous semblez avoir trouvé dans le berceau de notre culture une bonne part de votre philosophie politique ultérieure. » Yves de Gaulle cite ensuite une longue page de son grand-père, reprenant certains des mots mêmes de Duruy, ainsi que le résumé chronologique et le plan suivi par l’ancien ministre de Napoléon III. Voilà qui montre une influence exercée bien au-delà de son temps.

Jean Étèvenaux

Vincent Azoulay, Périclès. La démocratie athénienne à l’épreuve du grand homme, Paris, Armand Colin, 2016 [édition revue et augmentée par rapport à celle de 2010].
Yves de Gaulle, Un autre regard sur mon grand-père Charles de Gaulle, Paris, Plon, 2016.

Titre de revue :
Revue du Souvenir napoléonien
Numéro de la revue :
508
Numéro de page :
pp. 54-60
Mois de publication :
Juillet-août-septembre
Année de publication :
2016
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