GRETRY, André, (1741-1813), compositeur

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Né à Liège (Belgique), le 8 février 1741, au n° 34 de la rue des Récollets, un élégant petit immeuble de type liégeois Louis XV (1), il était le second fils de François-Pascal Grétry, musicien d’église et professeur de violon et de Marie-Jeanne Desfossez.

Tout naturellement, son père lui enseigne les premiers rudiments de musique. En 1750, à peine âgé de 9 ans, le jeune garçon entre à la maîtrise de la collégiale Saint-Denis de Liège, où son père jouait dans l'orchestre comme premier violon. Il y reste dix ans, chante tous les dimanches à la grand-messe et suit l'enseignement de Renekin, organiste à Saint-Pierre et d'Henri Moreau, maître de chapelle à Saint-Paul.
Sur les conseils d'un chanoine de la cathédrale Saint-Lambert, le jeune Grétry se rend à pied à Rome, en compagnie d'un vieux contrebandier qui connaissait le chemin, d'un jeune chirurgien et d'un petit abbé. En 1760, il arrive à Rome, où il va rester plusieurs années (1761-1765). Logé au collège liégeois, il suit les leçons de Casali (1715-1792), maître de chapelle de Saint-Jean-de-Latran et du père Martini (1706-1784), le futur maître de Mozart. Il se met sérieusement à la composition (un De profondis, des motets, six quatuors à corde, un concerto pour flûte) et se familiarise avec le style de l'opera-buffa, qui oriente définitivement sa vocation.

Grétry décide ensuite de venir à Paris et, sur le chemin du retour, s'arrête à Genève et à Ferney. Il rencontre Voltaire et réussit à gagner son amitié et son estime. « Comment, Monsieur, vous êtes musicien et vous avez de l'esprit! » lui lance un jour le vieux philosophe. Grétry a de longues conversations avec lui sur la prosodie et le chant. Pour les fêtes domestiques de Ferney, le jeune musicien compose un petit opéra-comique, Gertrude, dont le livret est tiré d'un conte… de Voltaire. Puis, encouragé par ce dernier, Grétry se rend à Paris (automne 1767), où il va désormais faire toute sa carrière et où il restera jusqu'à sa mort.

Bénéficiant des nombreuses recommandations de Voltaire, Grétry est rapidement introduit auprès de personnages susceptibles d’aider au succès de sa carrière :

le critique La Harpe, l'abbé Arnaud, le peintre Hubert Robert, le compositeur de Louet.
Très attiré par l'opéra-comique, il triomphe très vite avec Le Huron (1768), livret de Marmontel emprunté à l'Ingénue de Voltaire, qui, décidément lui porte chance, Lucile (1769), avec le célèbre passage chanté « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? », qui « présidait aux naïves accordailles, ramenait la douce paix envolée, renouait les mains des amants désunis », Le Tableau parlant (1769), un chef-d'oeuvre selon Grimm, Zémire et Azor (1771), inspiré de la Belle et la bête, dédié à La Du Barry et créé à Fontainebleau devant Louis XV et Gustave III de Suède et qui eut une audience européenne.
Ses libretistes (Marmontel, Sedaine) lui fournissaient des textes en accord avec la sensibilité parfois larmoyante du public. Et « Grétry a su adapter avec habileté la musique aux paroles, laissant toujours au premier plan la voix soutenue par une instrumentation peu chargée. Cette suprématie de la mélodie, la perfection à laquelle il amena l'air en forme de couplet, comme son souci de la vérité psychologique, firent de lui une sorte de modèle dans les années 1770-1780 » (Marie-Claire Le Moigne-Mussat). Grétry était pour la prédominance du chant sur l'accompagnement, il disait : « Il ne faut pas que le piédestal brille aux dépens de la statue. »

Sous l'Ancien Régime, il est un compositeur à la mode. Il a les faveurs d'un public d'admirateurs, parmi lesquels on compte Diderot, Grimm, l'abbé Arnaud, Jean-Jacques Rousseau, son ami le peintre J.B. Greuze. Il se marie à Paris, le 3 juillet 1771, avec Jeanne-Marie Grandon, fille de Charles Grandon, un peintre (portraitiste) lyonnais. Ils auront trois filles : Jenny, Lucile et Marie-Antoinette (dont la reine acceptera d'être la marraine).
Sa production d'opéras-comiques continue : La Rosière de Salency (1774), La Fausse magie (1775), L'Amant jaloux (1778), L'Épreuve villageoise (1784), Richard Coeur-de-Lion (1784), livret de Sedaine, considéré comme son chef-d'oeuvre et dont la romance « Une fièvre brûlante » inspirera à Beethoven des variations pour le piano ; des opéras : La Double épreuve ou Colinette (1782), La Caravane du Caire (1783), qui dépassera la 500e représentation en 1830.
 
Grétry est nommé conseiller de l'évêque-prince de Liège (1783), pensionnaire de la Comédie italienne et de l'Opéra, maître des concerts de Marie-Antoinette, avec un traitement de six mille francs par an. Et à partir de 1785, il habite un bel hôtel, au n° 7 du Boulevard des Italiens, à Paris 2e (voir Répertoire mondial des souvenirs napoléoniens, éditions SPM, p. 258) (2).
Sous la Révolution, il compose des oeuvres de circonstances : Guillaume Tell (1791), La Rosière républicaine, Joseph Barra, Diogène et Alexandre (1794).
Lors de la création du Conservatoire national de musique (août 1795), Grétry est nommé inspecteur des études, avec quatre autres compositeurs : Gossec, Méhul, Lesueur et Cherubini. Membre de l'Institut à sa création, en octobre 1795 (classe des Beaux-Arts, section de la Musique). Il compose encore : Le barbier de village et Lisbeth (1797), Elisca (1799).

Sous le Consulat et l’Empire, on continue d’afficher les oeuvres de Grétry, que le public aime et réclame, avec la belle voix du ténor Elleviou. Napoléon, lui aussi, appréciait Grétry.

De Zemire et Azor, il disait : « C'est divin, c'est parfait… J'aime beaucoup cette musique-là. » Il lui accorde une pension de quatre mille francs par an et le nomme chevalier de la Légion d'honneur lors de la création de l'Ordre (1803). Bien entendu, Grétry reste membre de l'Institut Impérial (3).
Il est reçu chaleureusement à Malmaison et David le représente dans son vaste tableau sur le sacre de Napoléon (Salon de 1808). Par décret impérial de mai 1808, il est fait chevalier de l'Empire.

Le 1er décembre 1809, une réception est donnée à Malmaison, en l'honneur du roi de Saxe. On joue une oeuvre de Grétry, l'auteur est dans la salle. Après la représentation, l'Empereur, fendant la foule des invités, s'approche d'un vieillard qu'il ne reconnaît pas. Il lui dit brusquement:
« –Comment vous nommez-vous ? – Toujours Grétry, Sire, répond l'interpellé. – Ah! Monsieur Grétry, dit Napoléon, si je ne vous reconnais pas, je reconnais toujours votre musique, c'est celle que j'aime le mieux. Mais pourquoi ne vous voit-on jamais ? Ne faites vous plus rien ? – Sire, quand le rossignol est vieux, il se cache et ne chante plus. – Mais vous n'êtes pas comme lui, vous, on vous chantera toujours » (4).

D'autre part, les orchestres et les musiques militaires ont des morceaux de Grétry à leur répertoire. C'est ainsi que les musiques de la Garde impériale jouaient aux Tuileries et en maintes circonstances le célèbre passage de Lucile : « Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille ? ».
De même, sur un air de La Caravane du Caire de Grétry, David Bühl compose la célèbre sonnerie de cavalerie : La Victoire est à nous, qui sera jouée sur les champs de bataille de l'Empire et, en particulier, lors de l'entrée de la Grande Armée à Moscou, le 14 septembre 1812 (5) (6).Pour faire honneur à l'Empereur et lui marquer leur confiance, les musiciens de la Vieille Garde jouèrent Où peut-on être mieux qu'au sein de sa famille pendant la retraite de Russie, entre Smolensk et Krasnoië. Napoléon les arrête et leur dit : « Jouez plutôt Veillons au salut de l'Empire » (7).

Mais depuis de nombreuses années, Grétry ne jouissait plus pleinement de la gloire que ses oeuvres lui avaient apportée. Ses trois filles étaient mortes successivement, minées par la tuberculose, avant d'avoir atteint leur vingtième année. Peu après, il eut également à déplorer la mort de sa femme. Pendant ses dernières années, il vécut soigné par l'une de ses nièces (il avait fait venir à Paris les sept enfants de son frère et les avait élevés).
Lucile (1773-1793), sa deuxième fille, avait révélé un beau talent. Elle n'avait que treize ans lorsqu'elle écrivit les mélodies, « avec leur basse et un léger accompagnement de harpe », d'un divertissement en un acte en prose mêlé d'ariettes : Le mariage d'Antonio. Son père avait complété cet opéra qui fut joué, avec succès, à la Comédie italienne le 29 juillet 1786. L'année suivante, elle donne un divertissement en deux actes mêlé d'ariettes : Toinette et Louis, joué à la Comédie italienne le 22 mars 1787. Mariée cette année-là, elle meurt six ans plus tard, emportée par la maladie.

À partir de 1803, Grétry réside le plus souvent à Montmorency (Val-d’Oise), dans une propriété (l’Ermitage) qu’il avait achetée en 1797, où Jean-Jacques Rousseau avait habité en 1756-1757 et commencé "La Nouvelle Héloïse" (8).

Grétry avait publié Mémoires ou Essais sur la musique (1789, 2e édition augmentée en 1797), De la vérité sur ce que nous fûmes, ce que nous sommes, ce que nous devrions être (1801) et Réflexions d'un solitaire (ouvrage posthume).
Il meurt dans sa propriété de l'Ermitage, à Montmorency, le 24 septembre 1813, à 72 ans. Des obsèques grandioses célébrées à Paris, le 27 septembre, ont honoré le père de l'opéra-comique, le Molière de la musique. De nombreuses personnalités du théâtre, de la musique et de la politique et une foule immense suivaient le char funèbre. Un orchestre exécutait la Marche funèbre de Gossec. Le convoi s'arrêta devant le Théâtre Feydeau et l'Opéra (rue de Richelieu). Puis, c'est la cérémonie religieuse à l'Église Saint-Roch et l'inhumation au cimetière de l'Est, dit du Père Lachaise, 11e division (Répertoire mondial des souvenirs napoléoniens, p. 296), où Méhul fait un discours (Le Moniteur Universel, 29 septembre 1813 ; Revue de l'Institut Napoléon, n° 168, 1995-III, p. 18) (9).

Grétry a recueilli les plus grands honneurs de son vivant : une rue de Paris 2e (près de l'actuel Opéra Comique), ouverte en 1780, porte son nom (1785); d'autre part, il a pu voir sa statue dans le vestibule du Théâtre Impérial de l'Opéra Comique (1809) alors situé rue Feydeau.
À Liège, sa statue, oeuvre du sculpteur bruxellois Guillaume Geefs (1842), trône sur la place du Théâtre (aujourd'hui place de la République Française) et, dans le socle, se trouve l'urne de bronze contenant le coeur du compositeur qui, après des péripéties judiciaires entre la ville de Liège et les héritiers, a pu finalement être transférée à Liège (1828).

Généralement, on estime que l'influence de Grétry sur l'évolution ultérieure de l'opéra comique français a été durable. Boieldieu, Auber, Adam et même Rossini (1792-1868) peuvent, à des degrés divers, être considérés comme ses héritiers spirituels. Actuellement, on assiste à une certaine redécouverte de Grétry : le merveilleux petit théâtre baroque du château de Drottningholm (Suède) a présenté à Paris, en mai 1994, Zémire et Azor, au Théâtre des Champs-Élysées ; l'Orchestre de Picardie a redonné à Compiègne, en novembre 1995, Céphale et Procris (1773), une autre oeuvre de Grétry ; enfin, pour le Printemps des arts de Nantes (mai 1997), Zémire et Azor a été joué selon la tradition des théâtres de marionnettes d'opéras, chère aux cours princières du 18e siècle (10).

Auteur : Marc Allégret
Revue : Revue du Souvenir Napoléonien
Numéro : 416
Mois : janv.-févr.
Année : 1998
Pages : 35-36

Notes

(1) La maison natale de Grétry, située dans le quartier Outre-Meuse, comporte une plaque commémorative. Elle est transformée en un riche musée (Répertoire mondial des souvenirs napoléoniens, p. 441), inauguré le 13 juillet 1913 par le roi Albert et la reine Élisabeth.
(2) L'Almanach Impérial de 1812 (p. 544) indique que Grétry demeure encore 7, boulevard des Italiens.
(3) L'Almanach Impérial de 1812 (p. 651) le mentionne au titre de l'Institut Impérial, 4e classe, 5e section. Musique (composition).
(4) Voir B. Chevallier, Ch. Pincemaille, L'Impératrice Joséphine, Presses de la Renaissance, 1988, p. 249.
(5) Sur David Bühl, trompette et compositeur de la Garde et sur La Victoire est à nous, voir Napoléon et la Garde impériale, par le commandant H. Lachouque, pp. 344-345, 348, 974.
(6) La Victoire est à nous (D. Bühl) exécutée par la Musique de la Garde républicaine de Paris est reprise dans la cassette éditée pour le 50e anniversaire de la fondation du Souvenir Napoléonien, face 2, n° 27.
(7) L'hymne Veillons au salut de l'Empire est extrait d'un opéra-comique de Nicolas Dalayrac, Renaud d'Ast (1787). Il figure dans la cassette éditée pour le 50e anniversaire de la fondation du Souvenir Napoléonien, face 2, n° 36.
(8) À l'époque où Jean-Jacques Rousseau l'avait habitée, cette petite propriété appartenait à Mme d'Épinay. Elle est située 10, rue de l'Ermitage, à la limite de la forêt. Elle est aujourd'hui occupée par une clinique. Regnault de Saint-Jean-d'Angély s'y était réfugiée pendant la Terreur.
(9) Où se trouvait Napoléon le 27 septembre 1813 ? À Dresde, où il séjournait depuis la victoire de même nom (26-28 août 1813), préparant les opérations suivantes (batailles de Wachau, Leipzig et Hanau, 16-30 octobre 1813).
(10) Autres sources : Michaud, Biographie universelle, tome 17 (1857), p. 500 ; Roman d'Amat, Dictionnaire de biographie française, t. 16, p. 1193 ; Dictionnaire Napoléon, p. 841, notice « Grétry » par Marie-Claire Le Moigne- Mussat ; Encyclopédie des grands compositeurs, Club Français du Livre (1956), p. 265 ; Denise Leprou, Napoléon et la musique : RSN n° 342, août 1985 ; J. Tulard et L. Garros, Itinéraire de Napoléon au jour le jour 1769-1821 (Tallandier, 1992).

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