Le drapeau modèle 1812 : le drapeau des adieux de Napoléon à Fontainebleau

Période : Directoire-Consulat-Ier Empire/Directory-Consulate-1st Empire
Artiste(s) : Anonyme
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Le drapeau modèle 1812 : le drapeau des adieux de Napoléon à Fontainebleau
Drapeau des Adieux de Fontainebleau (1814) © musée de l'Armée

Sous l’Ancien Régime puis la Révolution, les unités militaires possédaient chacune un emblème qui leur était propre. Avec l’Empire, Napoléon standardisa les étendards. Chaque unité possédait un emblème similaire qui différait cependant par ses inscriptions. Point de ralliement lors des affrontements, l’aigle et son étoffe étaient pour les soldats des emblèmes quasi sacrés et pour les adversaires des trophées de prestige. Au gré des campagnes, les couleurs nationales se sont diffusées en Europe et identifièrent le régime napoléonien puis la France. Pour l’armée, la rationalisation napoléonienne marqua la naissance d’usages (agencement des couleurs, inscription sur les étoffes, garde au drapeau) encore en usage aujourd’hui. Le drapeau des Adieux de Fontainebleau que Napoléon embrassa par trois fois le 20 avril 1814 est ainsi le symbole fort de ces traditions militaires et une relique historique d’un événement crucial de l’histoire de France.

Description

L’étoffe de soie du drapeau modèle 1812, de 83 cm de côté, a une double épaisseur, dont les deux faces sont cousues l’une sur l’autre. Les trois couleurs (bleu à la hampe, blanc et rouge) sont disposées en bandes verticales. Les teintes primitives sont aujourd’hui altérées.
La soie est encadrée de larges broderies de cannetilles d’or composées de couronnes impériales, d’aigles, de couronnes de chênes et de lauriers avec un N. Ces motifs alternés, disposés symétriquement, sont raccordés par des abeilles et des palmettes. Ce drapeau diffère du modèle 1812 classique : des grenades remplacent en haut et en bas les N. Le pourtour de la soie est bordé de franges d’or de 2,5 cm.
Sur l’avers a été brodée l’inscription dédicatoire : Garde impériale l’Empereur Napoléon au 1er régiment des grenadiers à pied.
Au revers, ce sont 15 noms de batailles qui sont brodés, batailles auxquelles le corps a participé et ceux des capitales où il est entré victorieusement de 1805 à 1812 : Maringo Ulm / Austerlitz Iéna / Eylau Friedland / Eckmulh Essling / Wagram Smolensk / Moskowa / Vienne Berlin / Madrid Moscou.

Contexte historique

Après avoir passé plusieurs régiments en revue lors de son voyage en Hollande en octobre-novembre 1811, Napoléon Ier désira mettre de l’ordre dans l’usage qui était fait des emblèmes, leur garde et leur confection car, écrivit-il à Berthier, « la partie des drapeaux est aujourd’hui dans un grand chaos. » (novembre 1811, voir Correspondance générale, volume 11, lettre n° 29 216).
Pour l’étoffe, les directives étaient précises : « L’aigle aura une espèce de tablier comme elle le porte aujourd’hui, mais d’une double soie et d’une étoffe qui soit très solide, sur laquelle seront brodés, d’un côté, les noms de batailles où se sont trouvés les régiments, sur le revers sera écrit : l’Empereur Napoléon à tel régiment. Ces fanions seront fabriqués sans délai et envoyés aux corps. On pourra les renouveler tous les deux ou trois ans, sans pour cela renouveler l’aigle. Les régiments seront autorisés à en demander une autre lorsque la leur sera détruite, et il leur en sera envoyée sur mon approbation. » Lors de ces réflexions menées avec Berthier, Clarke et Lacuée mais pilotées par Napoléon, de nombreux projets furent élaborés. Sollicité, le peintre Jacques-Louis David produisit plusieurs projets aujourd’hui conservés dans les fonds de la Secrétairerie d’État aux Archives nationales. Un changement de couleur, le vert impérial, fut même imaginé mais l’idée fut vite écartée.

Ce travail aboutit au décret du 25 décembre 1811 qui réglementait l’usage des drapeaux (un seul par régiment) et, fait nouveau, organisait une garde au drapeau (la garde au drapeau moderne reste proche de celle de 1811). Si la conservation des couleurs nationales fut confirmée à cette date, il fallut attendre le 9 février 1812 et la proposition du commissaire ordonnateur Barnier pour que le tricolore se décline en « bandes égales et verticales […] en partant de la hampe : bleu, blanc, rouge. » Pour faciliter la décision, Barnier précisa : « C’est ainsi qu’est fait le pavillon qui flotte sur le palais des Tuileries lorsque l’Empereur est à Paris. » Les drapeaux furent dans la foulée confectionnés sous l’égide du ministère de la Guerre (Correspondance générale, vol. 12, lettre n° 29 751) pour être livrable au 1er mars aux régiments composant la Grande Armée en formation. À l’inverse de 1804, les drapeaux furent envoyés en mai et juin 1812 aux unités sans autre forme de cérémonie et ce parfois juste avant de franchir le Niémen.

Après le désastre de Russie, Napoléon commanda une enquête au ministre de la Guerre Clarke, pour connaître les unités qui avaient perdu ou détruit leurs aigles en Russie ou en Espagne. En juin 1813, l’Empereur approuva le rapport de Clarke. Dans la foulée, de nouveaux emblèmes complets (aigle et étoffe) furent remis par Napoléon en personne aux différentes unités présentes à la Grande Armée. Clarke se vit confier la mission de faire parvenir les drapeaux aux unités en Italie (Correspondance générale, vol. 13, lettre n° 34 662) et en Espagne. Les étoffes furent également renouvelées lorsqu’elles n’étaient plus que l’ombre d’un drapeau.
Ce fut un de ces nouveaux drapeaux qui fut remis au 1er régiment des grenadiers à pied en mai 1813. Il remplaçait le drapeau modèle 1804 : losange blanc entouré de triangles alternativement bleus et rouges où étaient placés les numéros d’unité dans des couronnes de laurier. Mais ce nouvel étendard restait surmonté de l’aigle décorée d’une couronne d’or, votée en 1806 par la ville de Paris en commémoration de la victoire d’Austerlitz.
Par une décision du 10 mars 1812, le régiment ne devait arborer qu’un seul drapeau en campagne. Cette disposition demeura en vigueur pour les campagnes de 1813 et 1814. Ce fut ce drapeau que le général Jean Martin Petit présenta à l’Empereur lors des Adieux de Fontainebleau.

 

Adieux de Napoléon à la Garde impériale dans la cour du cheval-blanc du château de Fontainebleau, par Antoine Alphonse MONTFORT © Photo RMN-Grand Palais - G. Blot
Adieux de Napoléon à la Garde impériale dans la cour du cheval-blanc du château de Fontainebleau, par Antoine Alphonse MONTFORT © Photo RMN-Grand Palais – G. Blot

 

Sous la Première Restauration, le gouvernement provisoire prescrivit le 4 avril 1814 la suppression des emblèmes impériaux. Les étendards devaient être envoyés à Paris, mais finalement ils restèrent dans les unités avec ordre de les détruire à réception des nouveaux emblèmes. Si certaines unités s’exécutèrent, d’autres comme le 1er grenadier de l’ex-garde impériale conservèrent les précieuses étoffes. Devenu Corps royal des grenadiers à pied de France, le régiment reçut un nouvel emblème des mains du duc de Berry le 26 juillet 1814.
Au retour de l’île d’Elbe et avec le rétablissement de la Garde impériale, le 1er grenadier présenta ses anciens emblèmes. Ils furent remplacés après la distribution au Champ de mai (1er juin 1815) de nouveaux étendards, qui étaient enrichies des batailles des campagnes de 1813-1814. Après la défaite impériale à Waterloo le 18 juin 1815, les emblèmes furent versés à la direction de l’artillerie à Bourges, puis détruits par ordre ministériel le 22 octobre suivant.

Mis en non-activité le 31 décembre 1815, puis à le retraite en 1824, le baron Petit conserva précieusement la soie des « Adieux ». Remis en activité, il commanda l’hôtel des Invalides en 1840 et exposa la relique dans son bureau jusqu’en 1853. Offert à Napoléon III, le drapeau fut déposé au musée des Souverains puis restitué à la famille Petit en 1872. C’est le 11 février 1927 que M. Haton de la Goupillière, héritier du baron Petit, en fit don au musée de l’Armée.

François Houdecek, chargé des projets spéciaux à la Fondation Napoléon, septembre 2019

Sources
Correspondance générale de Napoléon Bonaparte, Fondation Napoléon/Fayard, tome 11 et tome 12
– Hollander, Les drapeaux des demi-brigades de 1794-1804, J. Leroy, Paris, 1913
– Hollander, « Le drapeau des Adieux de Fontainebleau », Carnet de la Sabretache, 1927, p. 257-262
– Charrié, Drapeaux et étendards de la Révolution et de l’Empire, Le léopard d’or, Paris, 2012
– Musée de l’Armée, Napoléon et les Invalides, Musée de l’Armée-Éditions de la Revue Napoléon, Paris, 2010
– Benoit, « Napoléon invente le drapeau national », Revue des Amis du Musée de l’Armée, 2005-2, n° 130, p. 23-32

Date :
1814
Technique :
Soie, broderie, or
Dimensions :
H = 83 cm, L = 83 cm
Lieux de conservation :
Musée de l’armée, Inv. 04071 ; Ba 117
Crédits :
© musée de l'Armée
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