Ratapoil

Artiste(s) : DAUMIER Honoré
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Ratapoil
© RMN

L’élection à la présidence de la République de Louis-Napoléon Bonaparte le 10 décembre 1848 a donné naissance à tout un courant militant de caricaturistes anti-bonapartistes auquel se rattache Daumier. Élu pour quatre ans non renouvelables, le Prince-Président organise en 1850 une intense campagne d’opinion incitant à une révision de la Constitution afin d’autoriser le renouvellement de son mandat pour poursuivre l’organisation de son parti et d’unifier le pays derrière lui. Dans ce contexte, il crée une société mutualiste dite « société du 10-Décembre », d’après la date de sa victoire aux élections présidentielles. Bien que populaire, ce groupe de sympathisants acquiert rapidement la réputation d’être une claque à la solde du Prince-Président. Lorsqu’une rixe impliquant certains de ses membres et des Républicains éclate à la gare de l’Est, à Paris, certains artistes tels que Daumier ou certains intellectuels comme Marx prennent pour cible la société du 10-Décembre. C’est alors que Le Charivari, quotidien satirique de Charles Philipon, fait paraître une série de lithographies de Daumier mettant en scène Ratapoil et son compagnon Casmajou, armés de gourdins, personnifications caricaturales de l’agent de propagande à la solde du pouvoir. Daumier n’est d’ailleurs pas le seul illustrateur en 1850 à avoir signé des caricatures mettant en vedette ce duo ignoble. J. Durandin  et Charles Vernier vont également rejoindre cette campagne de dénigrement. Lorsque la réputation de la société se détériore au point de que sa fin paraisse irrémédiable – en partie à cause des caricatures -, Louis-Napoléon Bonapartela dissout judicieusement en novembre 1850 – elle n’avait guère duré deux ans – pour priver ses adversaires de nouvelles sources de protestation contre son régime.

Pour mieux saisir le personnage représenté dans une trentaine de caricatures jusqu’en 1851, Daumier modèle dans la glaise une statuette, détruite lors du moulage en plâtre. Après le coup d’État du 2 décembre 1851, ce petit plâtre subversif est dissimulé avec soin pour échapper aux foudres de la censure. La statuette fait sa réapparition en 1878 et, pour la première fois, est montrée au public lors d’une exposition des oeuvres de Daumier chez Durand-Ruel. En 1891, une série limitée de bronzes est fondue d’après le plâtre original.

Véritable portrait charge digne du Grand Guignol, Ratapoil se caractérise par sa longue silhouette émaciée à la cambrure insolente et à l’attitude provocante. Le costume compose un personnage tragi-comique : une redingote tirebouchonnée, un haut de forme ratatiné tombant sur l’œil gauche, un long gourdin qui sert d’appui mais dont la présence ne reste pas moins menaçante. Sans caricaturer directement Louis-Napoléon Bonaparte, la moustache et la barbe « à l’impériale » évoquent de façon irrévérencieuse le futur empereur des Français. Daumier a modelé la statuette avec une grande liberté d’exécution, un réalisme exacerbé, expressionniste avant la lettre.

Fervent républicain, Daumier a conçu le personnage comme une arme politique pour dénoncer la propagande bonapartiste et la menace d’une restauration impériale. Une anecdote célèbre rapporte que Michelet pût admirer la statuette dans l’atelier de l’artiste et s’écria enthousiasmé : « Ah ! Vous avez atteint en plein l’ennemi ! Voilà l’idée bonapartiste à jamais pilorisée par vous ».  De fait, Ratapoil a force de symbole. Dès 1875, il fait son entrée dans le Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle : « de rat, de à, et de poil. Familier. Partisan du militarisme, et particulièrement du césarisme napoléonien ».

Karine Huguenaud, mars 2002 – MàJ : Peter Hicks, septembre 2019

Date :
1850-1851 (1891 pour le bronze)
Technique :
bronze
Dimensions :
H = 0,435 m, L = 0,157 m, P = 0,185 m
Lieux de conservation :
Paris, musée d'Orsay
Crédits :
© RMN
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