Les dernières cartouches

Artiste(s) : NEUVILLE Alphonse de
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Les dernières cartouches
Combat à Balan ou La dernière cartouche 1873, par Alphonse Marie Deneuville © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Célèbre dès sa présentation au public, en 1873, ce tableau a été peint par Alphonse de Neuville (Né Deneuville, le peintre sépare son nom de famille en deux mots par la suite) (1835-1885).
Peintre originaire de Saint-Omer, entré brièvement à l’école des mousses de Lorient dans sa jeunesse et après quelques études de Droit, Alphonse de Neuville a été brièvement l’élève de François-Edouard Picot, peintre néo-classique, lui-même élève de Jacques-Louis David. Neuville se passionne dès le début de sa carrière pour les peintures aux thèmes militaires. 

Avant l'attaque, Alphonse de Neuville, 1858, acquis en 1975 par la Société des amis des musées de Saint-Omer <br>© Musée de l'Hôtel Sandelin - Saint-Omer - M0650
Avant l’attaque, Alphonse de Neuville, 1858, acquis en 1975 par la Société des amis des musées de Saint-Omer
© Musée de l’Hôtel Sandelin – Saint-Omer – M0650

 

Il présente au Salon de 1859 deux tableaux sur le siège de Sébastopol : son Assaut du 15 juin 1855, quatre heures du matin et son Assaut du 18 juillet. Ces tableaux, récompensés par le Salon, et sa monumentale Bataille de Magenta marquent un tournant dans sa carrière. Ils font aujourd’hui partie des collections des musées de Saint-Omer

« Vercingétorix se livre en personne à César », épisode de la Guerre des Gaules, illustr. A. de Neuville pour l'ouvrage de Fr. Guizot (1872) <i>Histoire de France L'histoire de France : depuis les temps les plus reculés jusqu'en 1789, racontée à mes petits-enfants</i> © Harvard College Library
« Vercingétorix se livre en personne à César », A. de Neuville © Harvard College Library

L’intérêt de Neuville pour l’histoire militaire ne se dément pas dans les années 1860 où il produit de nombreux croquis et tableaux qui ont pour thèmes la guerre d’Italie, le combat de San Lorenzo, au Mexique,ou encore les chasseurs à la Tchernaïa (tableau de 1868, aujourd’hui dans les collections du musée des Beaux-Arts de Lille).
Mais il se fait surtout connaître du public à cette époque comme illustrateur, notamment pour l’ouvrage Vingt mille lieues sous les mers de Jules Verne, paru en 1870.
Il a également illustré L’histoire de France: depuis les temps les plus reculés jusqu’en 1789, racontée à mes petits-enfants de François Guizot, ouvrage publié entre 1870 et 1876 (cf. image ci-contre).

La guerre franco-« allemande » de 1870 marque un tournant décisif dans sa vie personnelle comme dans sa carrière : il prend part aux combats à Belleville et au Bourget, en tant que garde national. Ces souvenirs vivaces des affrontements contre les Prussiens et leurs alliés marquent une série de toiles qu’il peint après la fin des combats en 1871.
Les dernières cartouches en sont l’un des plus connus, avec le tableau du cimetière de Saint-Privat.

Alphonse de Neuville, officier de la Garde Nationale par Pierre Louis Pierson © Paris - Musée de l'Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l'Armé
Alphonse de Neuville, officier de la Garde Nationale par Pierre Louis Pierson © Paris – Musée de l’Armée, Dist. RMN-Grand Palais / image musée de l’Armée

La mise en scène des Dernières cartouches donne une profondeur douloureuse à un épisode glorieux mais tragique des combats qui se sont déroulés à Bazeilles, juste avant la bataille de Sedan et la capitulation de Napoléon III.
Les marsouins (infanterie de marche) et les bigors (artillerie) de la Division bleue protègent la retraite du 5e corps d’armée du général de Failly. Repoussant par deux fois les assauts des Bavarois, alliés à la Prusse durant ce conflit, les soldats français se retranchent dans la dernière maison du village de Bazeilles, l’auberge Bourgerie transformée en fortin pour l’occasion. Ils tiennent jusqu’à épuisement de leur dernière cartouche, tirée par le capitaine Aubert. Les troupes de Marine sont obligées de se rendre, non sans avoir héroïquement tenu quelque trois heures, aidés de civils (contre lesquels les soldats bavarois se sont également déchaînés).
Entre les après-midis du 30 août et du 1er septembre 1870, 2 655 marsouins et bigors, et près de 5 000 soldats bavarois meurent dans les combats de Bazeilles. Les survivants dans le fortin vaincu, au nombre d’une quinzaine d’hommes (sur la cinquantaine qui s’était retranchée dans l’auberge), sont épargnés par le capitaine bavarois Lossignolo, en signe de son respect pour leur bravoure.

Rendant palpables la tension et les gestes désespérés des soldats, Neuville joue sur la lumière très diffuse d’une fenêtre confinée, et les tons gris de la poussière et de la poudre engendrée par les coups de fusil. Il rend concrète l’atmosphère étouffante des lieux par la multiplication de détails (fusils, gravats au sol, porte défoncée, …) et dans les postures des soldats : dans l’attente angoissée, armés d’une détermination farouche à la fenêtre ou encore affalé au sol, éreinté par la résistance…

Combat à Balan ou La dernière cartouche 1873, par Alphonse Marie Deneuville © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski
Les dernières cartouches, 1873, par Alphonse de Neuville © RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski


Présentée au Salon de 1873, la toile de Neuville rencontre un très grand succès
, preuve de l’émotion vive suscitée par cet épisode de la guerre de 1870. Neuville est décoré de la Légion d’honneur pour avoir accompli cette performance. La popularité de la toile ne se démentira pas : quand il est vendu à la fin du XIXe s., après la mort du peintre, Les dernières cartouches est le tableau le plus cher au monde. Jusqu’à la veille de la Première Guerre mondiale, Neuville demeure une figure incontournable et incarne l’art mis au service de l’histoire militaire ; ses autres oeuvres de genre ne rencontreront jamais le même succès. Aujourd’hui, le musée du Louvre possède une grande collection des carnets du peintre, qui ne reste pas dans les mémoires comme le plus doué en technique mais qui a su mettre en toile les blessures de la Guerre de 1870 aux yeux de ses contemporains.
► Voir un croquis de turc adossé au mur des collections du musée du Louvre

Chambre d'auberge de 1855 conservée dans son état © Maisondeladernierecartouche.com
Chambre d’auberge de 1855 conservée dans son état © Maisondeladernierecartouche.com

Dès la fin de la guerre, l’auberge de Bazeilles est transformée en lieu de commémoration et un petit musée est constitué par le propriétaire même de la Bourgerie. Un ossuaire, construit entre 1876 et 1878, est érigé un peu plus loin. Racheté en 1899 grâce à une souscription par le journal Le Gaulois (fusionné en 1929 avec Le Figaro), le lieu de mémoire est placé sous le patronage du Souvenir français dix ans plus tard. Le musée a été rénové en 2005 ; on y trouve une exposition permanente et des objets de la guerre de 1870, ainsi que le célèbre tableau de Neuville.
Le premier ou le deuxième week-end de septembre, chaque année, Bazeilles commémore les combats de 1870 avec un concert donné par la Musique principale des troupes de Marine, une veillée à l’ossuaire. Une messe, célébrée le lendemain dans son église, est suivie d’une prise d’armes sur la place du village et d’une courte évocation des combats devant la Maison de la dernière cartouche.

Marie de Bruchard, mars 2020

Date :
1873
Technique :
Huile sur toile
Lieux de conservation :
Maison de la dernière cartouche, Bazeilles, France
Crédits :
© Maison de la dernière cartouche à Bazeilles
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