Portrait de Victoria et Béatrice du Royaume-Uni

Artiste(s) : Anonyme
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Portrait de la reine Victoria et de sa fille Béatrice - Anonyme © National Portraits Gallery London

Ce portrait, dont l’artiste est inconnu, représente la reine Victoria (1819-1901) et la dernière de ses neuf enfants, Béatrice du Royaume-Uni (1857-1944). À la taille et l’allure de la jeune adolescente, on peut dater la toile du tournant des années 1860-1870. La tenue de deuil de Victoria est constante sur ses portraits peints comme photographiés depuis une dizaine d’années : depuis le 14 décembre 1861, date de la mort de son époux Albert de Saxe-Cobourg-Gotha (1819-1861), la reine n’arbore que de longues robes noires et des coiffes ou mantilles blanches et noires, dépassant largement le délai de bienséance du port du deuil prescrit durant un an. Elle ne quittera plus ces couleurs.

Profondément affectée par ce décès, Victoria pousse l’ostentation de sa souffrance jusqu’à remanier les insignes honorifiques qu’elle porte. À partir du 10 mars 1863, date du mariage de son fils aîné, le prince de Galles et futur Édouard VII, elle décide de porter les riband (écharpe/cordon) bleu et croix de l’ordre de la Jarretière de son époux : on distingue à peine sur le vêtement noir la croix de saint Georges, emblème de l’ordre le plus ancien encore en usage et le plus élevé en Grande-Bretagne. Elle fait également modifier son Ordre royal de Victoria et Albert, ce ruban de soie crème qui supporte le double portrait de son couple sur camée. Il est distribué aux membres féminins de la famille royale et de la cour par le souverain britannique (et ceux d’autres royautés nordiques, essentiellement). Victoria a créé celui de « Victoria et Albert » en 1856 à l’occasion de la communion de sa première née, la princesse royale Victoria, dite « Vicky ». Après le décès d’Albert, ce n’est plus son portrait qui est présenté en premier mais celui de son défunt consort. L’Ordre royal est d’ailleurs artificiellement tourné sur le côté sur ce tableau pour faire face au spectateur et rappeler la douloureuse disparition qui pèse sur la famille royale.

Ce touchant tableau en médaillon exprime avec intensité et une curieuse précognition les relations qu’entretiendront Victoria et Béatrice toute leur vie. Le regard dans le vague de Victoria, qu’on dira dépressive jusqu’à la fin de ses jours, et sa gravité absente, reflet de son nouveau repli sur elle-même, répondent au regard compatissant, attentif et soumis de sa fille, à genoux devant sa mère. Leurs mains entrecroisées, signe du besoin de contact physique, font presque penser que Victoria s’agrippe à sa dernière-née, dont on sait qu’elle l’appellera jusqu’à un âge avancé « mon bébé ». Le décor dépouillé, rappelant les portraits protestants des XVIe et XVIIe s., prolonge l’impression que mère et fille vivent dans un monde à part, comme feutré derrière le rideau de velours en arrière-plan du double portrait. Le livre posé sur les genoux de la reine préfigure le rôle de lectrice et de secrétaire personnelle que Béatrice tiendra auprès de sa mère jusqu’à la mort de celle-ci. Elle en sera d’ailleurs l’exécutrice testamentaire et gardienne de la mémoire, se chargeant de publier (et d’épurer lourdement) ses mémoires.

Après la chute du Second Empire, l’impératrice Eugénie et Louis, bientôt rejoints par Napoléon III, se sont exilés à l’automne 1870 en Grande-Bretagne, terre d’accueil réconfortante. Les relations entre les deux souverains ont sans doute été les plus solides de l’échiquier européen de la seconde moitié du XIXe s. Des presque sept années d’exil que Louis-Napoléon Bonaparte a passées en Grande-Bretagne est née une anglophilie indiscutable. Victoria, qui a accédé au trône en 1837, est de son côté apparentée par sa mère à la famille d’Orléans mais les intrigues autour du mariage de la reine d’Espagne en 1846 ternissent les relations entre la reine du Royaume-Uni et Louis-Philippe. À l’instar du parlement et des ministères successifs britanniques, Victoria accueille d’abord avec circonspection l’arrivée au pouvoir du neveu de Napoléon Ier en décembre 1848, puis son coup d’État le 2 décembre 1851. Un geste diplomatique fort de la part du Prince Président amorce un réchauffement des relations entre les deux pays : Louis-Napoléon se fait représenter par son ambassadeur auprès de la Grande-Bretagne, le comte Walewski, aux funérailles du duc de Wellington, qui ont lieu le 18 novembre 1852. Les relations entre les deux pays se réchauffent à partir de ce moment et contrairement à l’Autriche, la Prusse et la Russie, la Grande-Bretagne reconnaît le titre de Napoléon III au rétablissement de l’Empire le 2 décembre suivant. Cette esquisse d’alliance se concrétise en 1855 par l’intervention conjointe en Crimée contre la Russie puis, moins heureusement, durant l’expédition au Mexique de 1861-1867. Si leurs visions politiques divergent parfois fortement, notamment sur la question italienne à partir de 1859, leurs relations personnelles restent constamment bonnes et ils se rencontrent souvent, d’une exposition universelle à une autre visite officielle. Victoria qualifie Napoléon III de « plus fidèle allié de l’Angleterre » ; elle ne l’abandonne pas après sa chute et, après sa mort en 1873, elle protège l’impératrice Eugénie et son fils, qu’elle considère avec tendresse.

La rumeur va ainsi propager le projet d’un mariage entre Béatrice et le Prince impérial. Le rapport d’un espion français œuvrant pour la IIIe République l’évoque en 1877 : « [l]es rapports du Prince impérial avec la Cour [britannique] sont excellents. [Vendredi] il a été bien reçu par la Reine qui l’a entretenu pour le lunch. On parle d’un mariage possible entre le Prince et l’une des filles de la Reine, la princesse Béatrix, dit-on ». En réalité, il est plus que probable qu’aucun plan matrimonial n’ait jamais été conçu pour et par eux : la différence de religions, les préoccupations politiques et militaires de Louis, qui se prépare pour le retour d’un IIIe Empire, mais surtout l’ombre maternelle et surplombante de Victoria, qui n’arrive pas à se séparer de sa fille, rendent cette hypothèse douteuse. Béatrice finira par se marier en 1885 au prince Henri de Battenberg… mais à la condition que le couple reste sous le même toit que la reine, exigence qui aurait été incompatible avec le destin auquel Louis se préparait. Le Prince impérial et la benjamine des enfants de Victoria se seront indéniablement appréciés cependant : à la mort du fils de Napoléon III, Béatrice fera déposer un petit bouquet de porcelaine au pied de sa tombe, signe d’une amitié qui se sera transmise d’une génération à l’autre.

Marie de Bruchard, juillet 2017 

Pour aller plus loin :

  • La reine Victoria, Jacques de Langlade, Perrin, 2009
  • Victoria et Napoléon III. Histoire d’une amitié, Antoine d’Arjuzon, Atlantica, 2007
  • Le Prince impérial. « Napoléon IV », Jean-Claude Lachnitt, Perrin, 1999
Date :
fin 1860 - début 1870
Technique :
Huile sur toile
Lieux de conservation :
National Portrait Gallery, Londres
Crédits :
© National Portrait Gallery, London
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