Portrait en pied de Talleyrand (1808)

Artiste(s) : GERARD François (baron)
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Portrait de Talleyrand par Gérard © The Metropolitan Museum of Art

Ce portrait de Charles Maurice de Talleyrand Périgord (1754-1838), prince de Bénévent, est à l’image de la réputation de son sujet : impavide et serein, un léger sourire (narquois ?) aux lèvres. Lorsque Gérard le peint courant de l’année 1807-1808, Talleyrand a quitté ses fonctions de ministre des Relations extérieures auprès de Napoléon depuis le 10 août 1807 en raison d’un désaccord avec les projets de l’Empereur de rapprochement avec la Russie. Cela ne l’empêche pas de recevoir, le 14 août 1807, le titre de vice-grand-électeur de l’Empire, et d’accompagner Napoléon en tant que conseiller en septembre 1808 lors des négociations d’Erfurt (dont Nicolas Gosse a fait un tableau). À cette occasion, il manipule les deux empereurs russe et français pour saboter l’accord dont la conclusion mitigée se noue le 14 octobre 1808, le jour-même où est exposée pour la première fois cette toile au Salon de 1808.

Commandé par Talleyrand pour enrichir sa collection privée, ce tableau a donc été « prémédité » pour être présenté au Salon en signe de la réussite éclatante du prince de Bénévent. Contrairement au portrait de 1807 par Prud’hon conservé au musée Carnavalet, où il pose en habit de grand chambellan, Talleyrand est représenté ici dans un costume relativement informel et simple, ce qui rehausse ses insignes de la Légion d’honneur, dont il porte le grand cordon décerné par Napoléon en 1805. Le tableau le figure dans un cadre privé et confortable de style Louis XVI (le détail n’est pas fortuit à l’heure de l’apogée du style Empire) : son fauteuil, datant des années 1770, a été probablement fabriqué par le menuisier Georges Jacob (1739-1814), fondateur d’une dynastie de menuisiers et ébénistes dominant la première moitié du XIXe s.. Sa posture est sérieuse mais détendue : Talleyrand travaille, comme l’atteste la présence du bureau, des papiers et de l’encrier, et le vice-grand-électeur se tourne vers le spectateur en croisant les jambes avec nonchalance.

Rien ne laisse présager dans ce portrait le revers de fortune que connaîtra son commanditaire, quelques mois après le Salon de 1808. Peu après Erfurt, Napoléon se rend en Espagne pour juguler l’insurrection à laquelle est confronté son frère Joseph. Talleyrand profite de cette absence de l’Empereur pour ourdir avec Fouché, son ennemi mais allié de circonstance, un plan de succession au trône puisque nul héritier ne vient à Napoléon. Ils échangent avec Joachim Murat en ce sens. Lorsque Napoléon l’apprend, il rentre précipitamment à Paris le 23 janvier 1809 et met à pied son grand chambellan en lui retirant sa charge  le 27 (mais en épargnant son co-conspirateur, le ministre de la Police), non sans l’abreuver d’injures lors du conseil qui suit le lendemain. Talleyrand conserve néanmoins sa rôle de vice-Grand-Électeur de l’Empire, ce qui montre à quel point Napoléon ne se résout pas à se passer totalement de ses services, services que l’ancien évêque d’Autun alloue pourtant de plus en plus à l’empire d’Autriche à cette période… Le fin sourire de ce portrait semble annoncer l’imperturbabilité du politique aguerri qui parvient toujours à se maintenir à flot.

Après avoir servi la renommée de son sujet par sa présence au Salon, ce portrait sera modifié et son histoire raconte beaucoup de la personnalité de Talleyrand et de ses relations au pouvoir. Quelque temps plus tard, vers 1814-1815, au moment de la chute du Premier Empire à laquelle il participe avec enthousiasme, Talleyrand demande en effet à Gérard d’ajouter d’autres signes distinctifs au portrait : l’emblème de l’Ordre de la Toison d’Or, suspendue à un ruban et que Ferdinand d’Espagne lui décerne au congrès de Vienne, et des modifications sur la Légion d’honneur introduites sous Louis XVIII, désormais sur le trône. Ces ajouts montrent sa nouvelle allégeance : le tableau change, au gré des propres allégences de Talleyrand…

Le portrait est resté dans la famille Talleyrand par la lignée du neveu du prince de Bénévent jusqu’en 2012 où il a été vendu par l’intermédiaire du marchand Wildenstein au Metropolitan Museum of Arts de New York. Une estampe d’après ce tableau est conservée à Versailles.

Pour en savoir plus : Talleyrand, le prince immobile, d’Emmanuel de Waresquiel, où l’auteur évoque la réaction de Goethe en voyant une reproduction de ce tableau, ainsi que la relation entretenue par Talleyrand et Gérard : ami de la future épouse du prince, dont il fera un portrait fort connu en 1803, le peintre lui doit d’avoir poursuivi sa carrière sous la Restauration.

Marie de Bruchard, mai 2015 – mise à jour : janvier 2019

Date :
1808
Technique :
Huile sur toile
Dimensions :
H = 213 cm, L = 147 cm
Lieux de conservation :
Lieu de conservation : The Metropolitan Museum of Art de New York
Crédits :
© The Metropolitan Museum of Art
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