Restaurer et mettre en scène l’uniforme de Napoléon à Sainte-Hélène (mars 2017)

Partager

À Sainte-Hélène, Napoléon portait son célèbre uniforme de colonel de chasseur à cheval, vu dans plusieurs peintures célèbres. Cet uniforme fut donné à son valet de chambre, le mamelouk Ali, qui le ramena en 1821 dans sa ville natale, Sens, puis le légua à sa mort à la ville. Le vêtement, qui fait maintenant partie de la collection des musées de Sens, a survécu à 200 ans d’histoire mais a subi au fil des ans des dommages causés notamment par une infestation d’insectes.
Avec les fonds recueillis lors d’une souscription organisée en 2016 par la Fondation Napoléon, ce vêtement historique vient de connaître plusieurs mois de restauration grâce à Raphaëlle Déjean, une experte en textile œuvrant à Paris. L’équipe de la Fondation Napoléon, qui a suivi de près cette opération, lui a demandé d’expliquer son travail.

Propos recueillis par Rebecca Young, mars 2017

© Fondation NapolŽon / Rebecca Young

Rebecca Young : Abordez-vous de manière particulière la restauration d’un objet à forte charge historique et émotionnelle ?

Raphaëlle Déjean : Notre déontologie nous impose de ne pas faire de différence lors de nos interventions selon le type d’œuvre que l’on traite. Nous apportons le même soin et la même exigence pour un objet privé à valeur sentimentale que pour une œuvre majeure d’un musée. Cependant, une œuvre importante historiquement ou symboliquement est souvent l’objet de plus de protocole de la part de ceux qui en sont responsables, les conditions de travail sont donc un peu différentes : grande attention portée au travail, aux détails et aux finitions ; visites et questions plus nombreuses, médiation autour de notre travail… il s’ajoute donc une part de pédagogie et de communication, stimulante mais exigeante.

Rebecca Young : Quels problèmes ont pu poser le travail des précédents restaurateurs sur cet uniforme ?

Raphaëlle Déjean : La précédente restauration était de belle qualité mais elle n’était pas complète : certaines parties (épaules, intérieurs) n’étaient pas stabilisées, il y avait donc encore des pertes de matières. Cette restauration avait vieilli, les tissus et les fils employés étaient décolorés et très visibles ; et les techniques de restauration ont évolué depuis cette époque. Nous avons donc décidé de retirer presque complètement ces anciennes interventions, seules quelques consolidations sur la doublure ont été conservées.

© Fondation NapolŽon / Rebecca Young
Ici, Raphaëlle Déjean enlève les morceaux de tissus ajoutés lors d’une précédente restauration (il y a près de 30 ans) © Fondation NapoléŽon / Rebecca Young

Rebecca Young : Jusqu’où allez-vous dans la restauration d’un textile ?

Raphaëlle Déjean : Notre objectif est double. Nous cherchons à conserver autant que possible tout ce qui est original, que ce soit la matière textile (ici le drap de laine ou le twill de doublure) ou les techniques (points de coutures et fils). Il faut stabiliser structurellement tous ces éléments pour éviter de futures dégradations. Mais nous devons aussi redonner de la lisibilité à l’objet, il faut donc que la restauration soit discrète et le mette en valeur sans pour autant qu’il y ait confusion entre les parties originales et restaurées, dans un souci d’authenticité.

Rebecca Young : Aujourd’hui bleu, l’habit était à l’origine vert : comment expliquer le changement de couleur, et pourquoi ne pas lui rendre sa couleur d’origine ?

Raphaëlle Déjean : L’habit était vert car le drap de laine avait été teint avec des colorants bleus et jaunes. Ces derniers étant plus fugaces, ils ont été les premiers à disparaître lors de l’exposition de l’uniforme à la lumière. Il ne reste donc à voir que les composants bleus de la couleur d’origine, sauf des zones peu accessibles qui ont été protégées de la lumière. Nous ne pouvons pas redonner sa nuance verte à l’habit. Pour cela il faudrait teindre à nouveau les parties bleues, ce qui n’est pas acceptable d’un point de vue éthique : l’habit s’en trouverait à jamais modifié or nous cherchons avant tout à ce que nos interventions soient réversibles, les techniques évoluent, il faut pouvoir faire mieux plus tard.

© Fondation NapolŽon / Rebecca Young
Sous l’épaulette (absente de la photo) la couleur verte d’origine est toujours visible © Fondation NapoléŽon / Rebecca Young

Rebecca Young : Comment une restauratrice et un créateur collaborent-ils pour mettre en scène de manière à la fois authentique et théâtrale un tel objet historique (contraintes de matériel, de vraisemblance, …) ?

Raphaëlle Déjean : L’habit était jusqu’alors présenté sur un mannequin avec une mise en scène très approximative (gilet en peau de chamois, écharpe rouge anachronique). Le mannequin a été revu : il était trop fort et tirait sur les coutures, ses mensurations n’étaient pas celles de Napoléon donc il ne jouait pas son rôle. Il a été aminci, les volumes répartis différemment pour mieux évoquer la physionomie et la posture de l’empereur. Il est aussi plus adapté pour la conservation de l’habit puisque qu’il lui apporte un meilleur soutien et qu’il le met en valeur.
Il a aussi été décidé de mettre l’habit en valeur en lui associant la copie d’un gilet porté par l’empereur qui a aussi été porté par l’empereur à Sainte Hélène (aujourd’hui dans la Collection de la Fondation Napoléon). Pour cela, Gaëtan Leudière a d’abord procédé à une analyse du vêtement puis à la confection d’un  prototype en toile. Un essayage sur le mannequin nous a permis de valider les mensurations.
Nous avons ensuite réfléchi ensemble au choix du tissu : cette étape était primordiale pour créer « une vraisemblance pour ce gilet », nous souhaitions une proximité de matière et d’aspect avec le piqué de coton d’origine.
Venait enfin tout le travail sur les détails qui donnent un visuel historique : points à la main sur le bas du gilet et sur le pourtour des poches, coupe dans le biais du tissu des poches, boutons recouverts dans le tissu du gilet.
Notre collaboration a été très intéressante et constructive, nous avons pu proposer une reconstitution qui s’harmonisait parfaitement avec l’habit sans prêter à confusion sur l’authenticité du gilet puisque de nombreux éléments le définissent clairement comme un élément de scénographie.

© Fondation NapolŽon / Rebecca Young
Le créateur de Gaëtan Leudière avec sa copie du gilet de Napoléon © Fondation Napoléon / Rebecca Young

 

Raphaëlle Déjean est conservatrice-restauratrice de textiles. Après des études de chimie et d’histoire de l’art, elle obtient en 2008 son diplôme du Master Conservation-Restauration des Biens Culturels, de l’Université Paris 1. Elle exerce depuis en tant qu’indépendante au sein d’institutions patrimoniales ou dans l’atelier pluridisciplinaire qu’elle partage avec plusieurs collègues à Paris. Ses expériences pour des collections très diverses (Musée du Louvre, Musée de Cluny, Musée du Quai Branly, Musée Galliera, Les Arts Décoratifs, Château de Versailles…) lui ont permis d’appréhender des objets aux technologies et aux besoins très variés.

Gaëtan Leudière, diplômé de l’École nationale supérieure des arts et techniques du théâtre, crée robes, corsets, costumes de danse et vêtements historiques pour le cinéma (il a travaillé sur les costumes du Bossu, de Ridicule, de Sade, ou encore La rue des plaisirs et Astérix), pour le théâtre (théâtre National de Chaillot) et pour la danse. À la tête de son entreprise Feteach, il propose ses ouvrages tout en enseignant à l’Institut national des jeunes sourds de Paris et à la Chambre Syndicale de la Haute Couture Parisienne.

Partager