Catherine Michel, un répertoire à découvrir (1996)

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Catherine est aujourd'hui une soliste mondialement connue mais dès son plus jeune âge, elle vit entourée de musique. Sa mère enseigne la harpe et la maison déborde de partitions. Catherine adore déchiffrer. Tout ce qui peut lui tomber sous la main... C'est une véritable passion. Un jour, à l'âge de huit ans, dans la masse, elle "tombe" sur un concerto de Mozart et, toute fière, à la première occasion, le montre à son professeur :
- " Madame, regardez ! J'ai enfin trouvé quelque chose pour harpe, c'est un concerto et c'est du Mozart ! " - " Mais ma petite fille " lui répond son professeur en éclatant de rire : - " Mozart n'est pas le seul à avoir écrit pour nous, il y en a d'autres, et ils sont nombreux. " - " Mais comment vais-je faire? " demande alors l'enfant, du haut de ses huit ans. " Je n'ai trouvé que lui dans les partitions de maman. " - " Mais comme tout le monde ma petite fille, tu vas chercher : autour de toi, dans les bibliothèques... "

De ce court dialogue, apparemment anodin, entre une élève et son professeur et qui aurait pu décourager plus d'un, une idée va pourtant germer qui guide encore Catherine Michel aujourd'hui : trouver des partitions avec passion, une véritable boulimie ! se constituer un répertoire ! et puis jouer, jouer ! toujours plus et toujours au plus haut niveau, afin de mieux faire connaître l'instrument et éviter qu'il ne disparaisse…

 » Oh, tout cela ne s'est pas fait en un jour  » aime-t'elle à préciser lorsqu'on l'interroge.  » Il a fallu d'abord que j'attende d'avoir 22 ans, je venais d'entrer à l'orchestre de Radio France et pour la première fois, j'avais du temps. Là, je suis allée à la Bibliothèque nationale et, tout bêtement, j'ai commencé à chercher dans le fichier harpe, qui était très incomplet. Puis, j'ai systématiquement fait tous les fichiers, les uns après les autres, auteur par auteur et chaque fois que je trouvais le mot harpe, je recopiais studieusement sur un gros cahier, comme une élève. Et comme cela, sans autres ambitions que de me constituer un répertoire, petit à petit, je me suis retrouvée devant une masse énorme de documents – c'était une véritable mine d'or et ma cave en est pleine! … Puis très vite, je me suis aperçue que j'avais de quoi faire un livre. « 

L'entreprise va lui prendre cinq longues années à « fouiner » dans les bibliothèques.

Dans un premier temps, elle délimite sa période jusqu'en 1805. Pourquoi ? Parce que, pour les harpistes, c'est l'année où Erard invente l'instrument tel qu'il se joue aujourd'hui. Ensuite, elle veut que ses fiches soient aussi complètes que possible et que les oeuvres soient d'un accès facile, afin d'éviter à ses lecteurs les frustrations que dans son enfance elle avait pu ressentir et qui l'ont amenée à se lancer dans une telle aventure.

 » Mais tout cela  » insiste-t'elle –  » Je l'ai toujours fait en interprète passionnée par mon instrument et pas du tout en tant que spécialiste. J'ai toujours refusé l'idée de devenir musicologue, j'aime trop jouer et si une de mes collègues me demande de lui préciser la date d'une partition, j'en suis bien incapable ; par contre, si elle est à mon répertoire, je peux la lui jouer ou la lui chanter, car je la sais par coeur. Et même si j'ai la réputation d'être un rat de bibliothèque, tout cela je ne l'ai fait que pour sauver mon instrument, pour avoir quelque chose à jouer, pas pour les applaudissements. « 

Plus Catherine avance dans ses recherches, plus son répertoire augmente et plus elle découvre aussi toute une époque, beaucoup plus riche et variée qu'elle ne pouvait l'imaginer :

 » Marie-Antoinette arrive à la cour avec ses professeurs, tous de Bohème, et elle fait de la harpe un instrument royal. Toutes ces dames en jouent. Joséphine admire beaucoup Marie-Antoinette et elle veut que la musique entre à Malmaison. Elle ne joue pas vraiment de la harpe mais elle s'en fait livrer une de chez Cousineau Père et Fils, une merveille, qui est toujours à Rueil. Les plus grands pédagogues, ceux qui ont vraiment mis en place l'Ecole moderne de harpe, vivent dans son sillage. Vous avez Päer au piano, complètement oublié maintenant, Baillot au violon, soliste de l'Opéra et professeur au conservatoire, Duvernoy au cor, Duport au violoncelle, lui aussi soliste de l'Opéra et professeur au conservatoire, Naderman à la harpe, Tulou à la flûte, tous de grandes vedettes et de grands virtuoses, tellement forts qu'il peuvent transcrire n'importe quoi en sortant de l'Opéra, où ils viennent d'écouter les grands thèmes, qu'ils adaptent pour nos instruments pour les jouer ensuite dans les Salons. Joséphine est quelqu'un qui aime réunir les gens, et il y a pratiquement concert tous les jours, que ce soit chez elle ou chez madame de Récamier. On joue de tout, mais dans l'ensemble ce sont des oeuvres d'un très haut niveau qui mériteraient d'être mieux connues et plus souvent jouées. Sa bibliothèque regorge de cette musique de chambre, toujours conviviale, très partagée, qui donne de la harpe, une vision à plusieurs, que j'aime et dont la sonorité se marrie très bien avec celle toute cristalline du piano forte, qui lui va à merveille…Tout cela donne une société très vivante et très dynamique que je ne connaissais pas et que depuis je commence à mieux apprécier… « 

Malheureusement, au fil des années, tout cela va se perdre, cette belle société et cette musique, toutes brillantes qu'elles soient, vont se trouver d'un seul coup mises à l'écart par le courant impressionniste et la disparition des salons. Considérablement agrandie et élargie par la volonté de la Maison Erar d'en faire un instrument soliste, la harpe va subir des transformations définitives et petit à petit, prendre le pas sur les anciens instruments qui vont lentement disparaître avant de finir dans les musées où ils ne seront pratiquement plus joués. Et ce sera Berlioz, le grand Berlioz qui va lui porter le coup fatal en la faisant descendre dans la fosse, au milieu de l'orchestre, où elle va perdre ce côté convivial qui en faisait le charme et qui lui avait valu le rang : d'  » instrument royal « …

Tout en poursuivant sa carrière en Europe, Amérique du Nord, Amérique du Sud, Proche Orient et Asie, et en enseignant à la Hochschule für Musik de Hambourg, en 1978, Catherine Michel est nommée harpiste-solo à l'Orchestre de Paris où elle joue sous la direction des plus grands chefs, Bernstein, Celibidache, Maazel, Ozawa, Boulez, Rostropovitch, etc. Parallèlement à cette fonction et toujours animée par cette idée de faire mieux connaître l'instrument elle réussit des incursions dans le monde de la musique dite  » plus commerciale  » et joue régulièrement avec Maurice André, Michel Legrand et Jane Birkin, en concert ou à la télévision. Petit à petit, elle devient une figure marquante de la harpe. Enregistre, donne des cours d'interprétation, où elle est demandée dans le monde entier, étudie la pédagogie et finalement crée une académie internationale de musique à Villefranche sur Mer où elle enseigne l'été… Et puis, il y a cinq ans, dans un emploi du temps très chargé, elle accepte l'idée géniale de jouer cette musique du début du 19 ème, en costumes d'époque et au Château de Malmaison !

 » J'ai tout de suite été séduite. Pendant une heure et demi, les spectateurs retrouvent l'atmosphère d'un Salon. La musique est là : Duetto pour harpe et piano forte de Dussek, Grande sonate pour flûte et harpe de Bochsa etc, etc. Tout ce que j'aime…Les instruments sont là, les meubles sont là, on est en costumes et pendant le temps du concert on est complètement déconnectés pour se retrouver là-bas, au début du 19 ème…. Et quand je suis dans ces endroits merveilleux, j'avoue que je suis très, très heureuse… « 

 » Et le plus extraordinaire c'est que la première fois que je me suis retrouvée dans cette grande robe blanche, sublime, avec le diadème sur la tète et la traîne de cinq mètres de long, et que je me suis élancée, bien décidée à traverser la salle, d'un seul coup, dans l'allée centrale au milieu du public, j'ai eu l'impression que je n'avançais pas, que je n'y arriverais jamais, qu'il me faudrait réduire mon allure, marcher plus lentement, parce que j'étais empesée, maladroite, et j'ai du ralentir, tous mes gestes, même pour jouer, une fois sur ma chaise, j'ai du ralentir, changer mon interprétation. Tout était modifié. « 

 » Et ça m'a énormément aidé pour mon enseignement. Quand mes élèves vont trop vite, qu'elles sont énervées, qu'elles me massacrent cela, je leur dit : Imaginez que vous avez une traîne de cinq mètres de long, des manches, que vous êtes un peu engoncée là-dedans, la poitrine serrée, que ça se passe à un autre tempo, que c'est la manière dont vous êtes habillées qui vous l'impose… je me régale. « 

 » Malheureusement on ne peux pas transposer une telle expérience dans nos grandes salles de concert, ce serait trop vite guignol. La musique de cette époque est une musique pleine d'esprit, pas violente, faite pour l'intimité, comme ces gens… « 

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