Michel Dufranne : hommage aux soldats de la Grande Armée (2009)

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A l'occasion du 36e Salon de la Bande dessinée d'Angoulême, qui se tient du 29 janvier au 1er février 2009, le scénariste Michel Dufranne nous parle de son travail sur la série Souvenirs de la Grande Armée, dont le 2ème tome consacré à l'année 1808 vient de paraître chez Delcourt. Psychologue de formation, Michel Dufranne a pris le parti de traiter l'histoire napoléonienne sans faire apparaître une seule fois la personne de l'Empereur : sa sensibilité va davantage aux soldats ordinaires qui, ensemble, ont constitué la glorieuse Grande Armée.       Propos recueillis par Irène Delage, janvier 2009

Intitulée « Souvenirs de la Grande Armée », cette série s’attache bien plus aux hommes de l’armée napoléonienne qu’à la personne de l’Empereur Napoléon Ier. Quels intérêts la période napoléonienne offre-t-elle à un scénariste et pourquoi avoir choisi cet angle d’approche ?

Lorsque nous avons présenté le projet à Guy Delcourt, je lui ai dit “C'est un projet napoléonien vu par le petit bout de la lorgnette dans lequel on ne verra jamais l'Empereur !”. C'est donc bien vrai, pour nous, les hommes sont bien le coeur et l'âme de cette série. Les raisons en sont multiples (et probablement pas des plus claires à expliquer lors d'une interview… toutefois, je vais essayer).
Tout d'abord, je pense que mon diplôme en psychologie y est pour beaucoup. En étant passionné d'histoire et psychologue de formation, je pense qu'on est naturellement conduit à s'intéresser aux “mécanismes” mentaux de ceux qui font l'Histoire, plus qu'aux grands noms de l'Histoire. J'avoue avoir beaucoup de respect et de fascination pour ces hommes qui moururent par milliers et suivirent des officiers à travers le monde (quels que soient les guerres et les conflits). J'aime bien ce “paradoxe” (théorique) d'un idéal républicain défendu par des soldats qui sont prêts à prendre une balle pour un Empereur.
Par ailleurs, je suis belge (le dessinateur, quant à lui, est serbe). Je ne me sentais pas l'âme de me frotter à la figure de Napoléon Bonaparte. Figure ô combien “paradoxale” dans la France d'aujourd'hui… Il suffit de voir le peu de cas fait du bicentenaire, ou la volonté de prouver que le président Sarkozy est un petit Bonaparte. Je ne désirais pas non plus écrire une série “people” (avec un défilé de Maréchaux et de grands noms), ni une oeuvre – à la russe – teintée de romantisme. Nous souhaitions un récit plus âpre qui pouvait interroger le lecteur sur le passé – nous avons d'ailleurs de nombreux commentaires de lecteurs qui vont dans ce sens : « je ne savais pas qu'il y avait autant de soldats, que les morts étaient si nombreux, que… » L'ère des frappes (dites) chirurgicales et de la guerre en jeu vidéo ont fait perdre à beaucoup ce que pouvait ressembler une guerre au XIXe siècle –, mais aussi sur le présent – nos nations ont des troupes en Afrique, en Asie… dont l'existence se limite souvent à un entrefilet dans la presse : quoi de mieux que le petit bout de la lorgnette et le quotidien de l'homme de troupe, ce soldat inconnu qui se déplace sur l'échiquier selon le bon vouloir des puissants.
Cette approche fut renforcée par des rencontres avec d'anciens casques bleus, mais aussi par l'expérience du dessinateur lui-même (revoyez votre histoire de l'ex-Yougoslavie et vous comprendrez). Ces discussions m'ont fait prendre conscience de l'importance du “souvenir” et des filtres mentaux qui en résultent. Je ne voulais donc pas faire les “Mémoires de…”, mais bien m'attacher aux “Souvenirs de…” ; des moments purement subjectifs. Lors de l'écriture j'essaye toujours de garder cette lunette déformante – et Alexander joue aussi les garde-fous – sur la “grande Histoire”.
Deux exemples pour clarifier mon propos. La place des femmes dans la série. Voici deux premiers albums très “machistes”, car dans le tome 1, les seules femmes sont ces jeunes filles de bonne famille qui représente la paix et le calme dans un univers de fureur. Dans le tome 2, les femmes sont liées au sexe (une case qui a conduit a beaucoup de commentaires d'ailleurs) et à la violence (le meurtre). Ce traitement est né de mes diverses rencontres, au cours desquelles la femme était tantôt cette mère ou cette épouse qui manque tant et que l'on veut protéger, tantôt cette “prostituée” qui est là au bon moment pour assouvir des besoins naturels. Un autre exemple, est bien illustré dans le tome 1 par la place accordé aux accords de Tilsit (une case), par rapport à la mort d'un cheval (un album !). Même si les grands événements de la période napoléonienne ponctuent et rythment les livres, les éléments moteurs sont à chercher dans ce qui a viscéralement marqué les hommes et qui se transcrit souvent sous la forme d'anecdotes : les conditions de vie, la découverte d'un poulet, la mort d'un ami…

Les deux titres sont très bien documentés, comment travaillez-vous vos scénarii, quelles sources privilégiez-vous ?

Je suis boulimique… J'achète et lis tout ce qui me tombe sous la main (revues, magazines, livres récents, livres acquis chez des bouquinistes…). Je recherche surtout des anecdotes et des détails incongrus. Par ailleurs j'accumule des documents plus orientés “militaria” pour aider mes dessinateur et coloriste. J'essaye d'éviter les sources qui ont été écrites entre 1870 et 1914, qui sont souvent teintées d'un patriotisme “excessif” qui me gêne. Par contre, je ne passe pas mes jours et mes nuits dans les bibliothèques militaires ou les musées… Il faut raison garder, je n'écris “que” de la bande dessinée et je ne fais pas de thèse sur le sujet. Si je ne m'en sors pas avec les quelques 2 500 livres que je possède, je peux encore faire appel à des amis (merci Pierre-Yves)… Mais il faut reconnaître que la notion subjective de “souvenirs” permet parfois de passer à travers les mailles de la bibliographie pour extrapoler une situation, qui est probablement assez proche de ce que fut la réalité. Alexander, pour sa part, fait souvent référence à des sources russes lors de nos échanges… L'épopée napoléonienne est un premier pas vers la “grande Europe”, non ?

Comment se passe votre collaboration avec le dessinateur, Alexis Alexander, et le coloriste, Jean-Paul Fernandez ?

Merci Internet ! Il y a quinze ans notre série n'aurait pu exister… Plus sérieusement, je découpe assez précisément les pages, Alexis les crayonne rapidement. Une fois que nous sommes d'accord sur la page crayonnée, il encre et envoie la page chez l'éditeur qui fait suivre à Jean-Paul Fernandez. Bref, un chemin assez classique… avec une petite particularité, Jean-Paul n'est pas un “fan” de la période. J'avais envie de travailler avec lui car c'est un grand coloriste qui maîtrise parfaitement les codes de la bande dessinée. S'il n'était pas là, je pense que les livres ne paraîtraient jamais car nous ergoterions sur chaque détail. Jean-Paul est là pour nous “rappeler” que nous faisons d'abord et avant tout une bande dessinée “grand public” et que nous nous devons – régulièrement – privilégier les ambiances et la narration sans nous “coincer” dans les détails (trop) historiques. Je suis toujours frustré lorsqu'il me dit : “ça manque de scène de nuit” ou “là on travaillera dans une seule teinte et tant pis pour les galons et les boutons… tu verras ce sera beau, on sera dans l'ambiance”.

Votre premier titre porte sur l’année 1807, puis vous poursuivez en 1808 : pourquoi n’avoir débuté la série qu’en 1807 alors que les précédentes campagnes, comme celle de 1805, sont plus auréolées de gloire ?

1807 correspond d'une part à un mythe familial. J'aurais apparemment un ancêtre décédé à Eylau… J'avais envie de raconter ce qu'il aurait pu vivre s'il était resté debout. D'autre part, j'aime cette période de bascule qui est très riche d'un point de vue scénaristique ; les “fastes” sont presque derrière les héros, les victoires à la Pyrrhus sont légions, l'harmonie entre vieilles moustaches et bleusaille n'est plus parfaite, etc.

Quelle(s) suite(s) comptez-vous donner à ces deux premiers volumes ? Est-ce qu’un ultime volume sur la vie des soldats après la chute de l’Empire, le destin des « demi-soldes », vous intéresserait ?

Pour le moment, nous planchons sur 1809 (et le récit tournera autour des services de santé)… Mais j'avoue que tout me tente. Je pensais évoquer (un peu) le destin des demi-soldes à travers des “flash-forward” (horrible anglicisme, mais je ne vois pas de terme français pour évoquer cette technique scénaristique) qui évoqueraient la vie de certains des personnages après les heures de gloire (mais pas de tous car certains vont mourir dans les prochains épisodes). D'ailleurs si vous avez des anecdotes ou des thèmes qui vous intéressent, je suis ouvert à toutes les pistes et propositions…

Vous avez publié d’autres albums sur des sujets historiques (notamment un album excellent sur la Bible, avec Damir Zitko comme dessinateur et Mario pour les couleurs) : pensez-vous que la Bande dessinée est devenue un vecteur reconnu permettant à un public large de découvrir l’histoire ?

Je pense que la bande dessinée l'a toujours été… mais un temps elle fut snobée par les autres médias. Aujourd'hui plusieurs générations ont été bercées par la bande dessinée et n'ont donc plus de complexe à lire “des petits mickeys”. Par ailleurs, la bande dessinée elle-même ne faisait peut-être pas l'effort de s'ouvrir à un public plus large ; aujourd'hui heureusement le 9e art a gagné en maturité et ose aborder tous les sujets, sur tous les tons. Même si j'ai été bercé par Buck Danny, et malgré certaines ressemblances (des hommages plus ou moins conscients), le ton de “Souvenirs…” en est très éloigné.
La bande dessinée historique est en train de faire sa propre révolution et, à l'instar de ce qui se déroulait dans les années 80, elle revient en force… Alors que très longtemps elle fut snobée par la Science-fiction, le polar, etc. La bande dessinée historique a la force – quand elle est bien faite – de pouvoir fédérer plusieurs générations de lecteurs. Là où la Science-fiction et le polar (dont je suis un grand amateur, je ne crache pas sur ces genres) sont généralement fortement marqués et “destinés” à une génération de lecteurs, l'historique peut vraiment toucher tout le monde. Mon neveu de 10 ans aime “Souvenirs…” car il fait un lien direct avec ses maquettes et ses jeux vidéo, mes partenaires des “wargame” ne sont pas de grands lecteurs de BD mais y trouvent leur compte, mon grand-père prend aussi de plaisir à lire ces livres-là… Que demander de plus ?

 
Propos recueillis par I. Delage, Janvier 2009

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