Michel Roucaud, Dans les rangs de la Grande Armée de Napoléon : « Réaliser un livre grand public sur la Grande Armée reprenant les derniers travaux historiques issus des différents bicentenaires » (mai 2021)

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Docteur en histoire de l’université Paris I-Sorbonne, Michel Roucaud est un spécialiste de l’histoire du premier Empire, chargé d’études au Service historique de la Défense. Il est aussi lieutenant colonel de la réserve de la gendarmerie nationale, vient de publier aux éditions EPA Dans les rangs de la Grande Armée de Napoléon. Il a bien voulu répondre à quelques questions pour napoleon.org sur cette encyclopédie illustrée qu’apprécieront les spécialistes comme le public amateur.

Cet ouvrage a été labélisé « 2021 Année Napoléon ».
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Propos recueillis par Marie de Bruchard, mai 2021.

Michel Roucaud, <i>Dans les rangs de la Grande Armée de Napoléon</i> : « Réaliser un livre grand public sur la Grande Armée reprenant les derniers travaux historiques issus des différents bicentenaires » (mai 2021)
Michel Roucaud © Michel Roucaud

napoleon.org – Votre ouvrage est une véritable encyclopédie illustrant aussi bien l’organisation, l’administration et la hiérarchie de la Grande Armée, la vie sur le terrain du grognard et des moments-clés où se sont illustrés les soldats de Napoléon dans la pratique. Combien de temps vous a pris la conceptualisation et la rédaction d’un tel ouvrage de synthèse?

Michel Roucaud – Ce projet est le fruit de de deux ans et demi de travail. Sa réalisation est l’aboutissement de la rencontre de deux idées, celle tout d’abord de mon éditeur, les éditions EPA du groupe Hachette, qui cherchait à travailler sur les reconstitutions historiques. Pour ma part, je cherchais à réaliser un livre grand public sur la Grande Armée reprenant les derniers travaux historiques issus des différents bicentenaires. Ce livre s’inscrit donc dans ce renouvellement historiographique qui a marqué l’histoire napoléonienne ces dernières années, avec l’apport notamment de l’histoire anthropologique dont l’histoire vivante est une des facettes. Chaque chapitre est aussi accompagné d’extraits de lettres ou de mémoires de soldats illustrant l’apport de ces témoignages à l’histoire de la Grande Armée, qu’il s’agisse d’écrits de Napoléon ou de lettres de simples grognards.

© Éditions EPA 2021
© Éditions EPA 2021

napoleon.org – Ce beau livre, richement illustré, comporte aussi bien des tableaux d’époque que de très vivantes photographies de reconstitutions : comment avez-vous travaillé à l’élaboration de cette maquette (illustrations présélectionnées par vous, travail en parallèle, commandes à des reconstituteurs pour le livre, …) ?

Michel Roucaud – Cette élaboration s’est faite en deux temps. J’ai d’abord établi un plan, accepté par ma responsable éditoriale Laurence Lehoux, et écrit les textes des chapitres en intégrant des encarts thématiques – extraits de lettres et de mémoires, définition de différents termes militaires et portraits d’acteurs de la Grande Armée que l’on retrouve dans la galerie de portraits en annexe du livre, avec une chronologie et une bibliographie. Dans un deuxième temps, j’ai pu échanger avec le responsable de la coordination éditoriale qui a été choisi par EPA, Franck Fries. Ce dernier a pu me donner le calibrage des textes, me proposer des coupes ou me donner de nouvelles orientations d’écriture. Il a fallu qu’il s’acculture au monde de la Grande Armée et moi à celui de l’édition de beaux livres. Puis, selon les thèmes abordés, j’ai pu lui suggérer une iconographie issue des collections du XIXe siècle (comme les ouvrages de Bardin ou de Marbot et les tableaux de Detaille ou de Lejeune) et, de son côté, il a pu me proposer des photos de reconstitution de batailles provenant d’agences photos. Puis, il a fallu s’atteler à la composition des cartes des campagnes et des batailles choisies en lien avec les maquettistes. Franck et Laurence ont été mes interlocuteurs privilégiés. Nous avons travaillé en équipe.

napoleon.org – Ces reconstitutions permettent-elles de réévaluer le déroulement de certaines batailles (rôle de certaines divisions, mieux comprendre les contraintes topographiques, climatiques, …) ?

Michel Roucaud – L’histoire vivante apporte beaucoup à l’historien. Bien sûr le nombre de « reconstituteurs » n’atteint jamais le nombre des soldats présents lors d’une bataille. Lors du bicentenaire de la bataille de Waterloo en 2015, leur nombre était de 15 000 alors que le nombre de combattants présents à Waterloo en 1815 étaient de près 240 000 hommes.
Si on ne peut évaluer ainsi les fonctionnements d’une manœuvre divisionnaire dans son ensemble, l’histoire vivante nous permet d’appréhender l’école du soldat au niveau de la compagnie voire du bataillon. Elle permet aussi d’appréhender la maîtrise qu’il faut posséder pour passer de la formation en colonne à la formation en ligne, sur les différents champs de batailles encore visibles de nos jours. Des savoirs qu’il faut posséder pour exécuter les 14 opérations nécessaires au maniement du fusil de 1777. L’un des grands enseignements que nous livre l’histoire vivante est l’appréhension de l’environnement du combat : les bruits et les fumées notamment. On ne peut ainsi s’étonner de l’excellence du coup d’œil de Napoléon lorsqu’il vit à Austerlitz les feux des combattants austro-russes se déplacer du plateau du Pratzen vers sa droite tenue par le corps de Davout. En un coup d’œil, Napoléon savait que son centre devait prendre le plateau laissé à sa merci, lequel protégeait le centre de l’ennemi.
Un autre apport de l’histoire vivante et de ce livre est de nous donner une représentation de la Grande Armée moins idéalisée que celle des tableaux du XIXe siècle, plus proche de la réalité quotidienne.

napoleon.org – Des « paroles de soldats » émaillent tout votre propos au fil des pages : comment les avez-vous sélectionnées ?

Michel Roucaud – À dessein, deux types de témoignages sont ici présentés : les mémoires et les lettres. Les mémoires avec leur part de reconstruction, et les lettres que l’on peut considérer comme des témoignages directs.
En fonction des thèmes, j’ai choisi des mémoires connus, comme ceux du capitaine Coignet ou ceux du capitaine Barrès, et des mémoires inédits comme ceux du général Monfort. Pour ce qui est des lettres, j’ai bien sûr puisé dans la Correspondance générale de l’Empereur que la Fondation Napoléon a édité dans son intégralité lors des bicentenaires. Mais j’ai aussi retranscrit des lettres de grognards qui ont été récemment redécouvertes par les historiens à l’instar de celles du soldat Deschamps, fifre de la garde.

napoleon.org – Y a-t-il un des aspects de l’armée de Napoléon qui vous a semblé le plus ardu à traiter compte tenu des contraintes du livre ?

Michel Roucaud – L’une des difficultés de ce livre a été d’aborder les huit campagnes de l’Empire et la guerre d’Espagne en moins de 150 000 signes. Il a bien fallu faire des choix mais l’idée maîtresse de ces synthèses était d’aborder les causes de ces campagnes, les grands choix tactiques et stratégiques et d’en évaluer les conséquences.

napoleon.org – Dans les rangs de la Grande Armée de Napoléon se clôt par une dernière partie sur « l’art de la guerre napoléonien » expliqué par les batailles et campagnes qui se sont déroulées sous son règne à partir de 1805. Hors période Empire, quels affrontements du Consulat considérez-vous comme emblématiques du fonctionnement de l’armée française sous les ordres de Napoléon ?

Michel Roucaud – Le passage du col du Saint Bernard reste un épisode emblématique de l’armée consulaire. Elle illustre la ruse du stratège et l’abnégation de ses soldats. Mais au-delà du Consulat, c’est la première campagne d’Italie en 1796 qui doit être considérée comme exemplaire. Car, à la tête de cette armée d’Italie, Bonaparte met en pratique ce qui fait l’essence même de la Grande Armée : organisation fonctionnelle, planification, déplacement interarmes, projection et concentration de force etc.

napoleon.org – Que reste-t-il de la Grande Armée après la chute de Napoléon ? Quelles traces a-t-elle laissées au XIXe s. voire jusqu’à nos jours ?

Michel Roucaud – À la Restauration, l’armée nationale a été dissoute. Les leçons des guerres napoléoniennes n’ont pas tout de suite été tirées. Bien que des anciens officiers de la grande armée ont exporté des savoirs à l’étranger, notamment en Amérique et en Amérique du sud. Il a fallu par exemple attendre la loi Gouvion St-Cyr de 1818 pour rétablir la conscription. Il a fallu attendre les études du XIXe siècle et du début du XXe siècle pour redécouvrir l’art napoléonien. Cependant certains principes durent s’adapter à l’évolution des systèmes d’armes, notamment en 1914. On a retrouvé ses principes chez des commandants en chef lors de la Seconde Guerre mondiale ou de la guerre du Golfe.
L’héritage napoléonien aujourd’hui dans les armées porte sur différents points. La conception de manœuvre bien sûr – en position centrale ou sur les arrières – que cela soit au niveau tactique ou stratégique ; le rôle du renseignement dans la prise de décision ; le rôle du commandement dans la conduite des opérations et leurs exécutions, épaulée par les différents organes de commandement que sont le grand quartier général et les états-majors de grande unité ; et l’étude de ces campagnes nous montre l’importance de la formation, de l’expérience des cadres et de l’adaptation du soldat au terrain et à la situation.

napoleon.org – Sur une note personnelle : avez-vous une unité de prédilection ? Une bataille préférée ?

Michel Roucaud – Le 3e corps de Davout de 1805 à 1807 et les unités qui la composent – notamment les divisions Friand, Gudin et Morand – ont mon admiration. Ce corps sous le commandement d’un maréchal surnommé le maréchal de fer a eu la chance d’être bien formé. Cette unité a pu faire plus de 100 km en 48 heures pour être présente à Austerlitz le 2 décembre et tenir la droite du dispositif volontairement affaibli par l’Empereur pour piéger l’ennemi.
L’année suivante à Auerstaedt, ce corps positionné sur les arrières des armées prussiennes, a combattu à front renversé, à un contre deux. Le 3e corps a fait montre de résilience, de coordination et de force morale pour rejeter l’ennemi hors du théâtre d’opération.
J’ai aussi un attachement pour le 24e régiment d’infanterie de ligne qui s’est distingué à Eylau et auquel j’ai consacré ma première étude universitaire prosopographique et anthropologique en Sorbonne sous la direction de mon maître, le professeur Jean-Paul Bertaud.
Côté batailles, je citerais Austerlitz, Iéna et Auerstaedt, qui ne peuvent être comprises l’une sans l’autre. Ces trois batailles illustrent l’art de la guerre napoléonien. La première clôt une campagne de trois mois qui a vu se projeter près de 200 000 hommes en centre Europe pour se concentrer pour partie à Austerlitz et obtenir la « bataille décisive » mettant fin à la campagne de 1805. Le deux autres illustrent la manœuvre sur les arrières qui a mis en déroute l’armée prussienne et qui montre, par le rôle du maréchal Davout, que l’art napoléonien repose aussi sur la compétence des commandants en chef de corps d’armée.

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