Patrick Lemasson : L’art de la paix, « donner une dimension « beaux-arts » à un projet historique »

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Le Petit Palais accueillait d’octobre 2016 à janvier 2017 une exposition atypique sur « L’art de la paix » où étaient exposés et illustrés les « Secrets et trésors de la diplomatie » où étaient bien illustrés les périodes napoléoniennes.  Patrick Lemasson, conservateur en chef au Petit Palais et co-commissaire de l’exposition, revenait quelques semaines après sa fermeture sur certains aspects de l’exposition.

À noter : à défaut de voir l’exposition, son magnifique catalogue, qui reprend son parcours quasi intégralement, est toujours en vente.

Propos recueillis par Marie de Bruchard en mars 2017

Marie de Bruchard : L’exposition l’art de la paix impliquait deux entités culturelles mais surtout deux disciplines différentes : art, via les beaux-arts de Paris, et histoire, via les archives diplomatiques. Comment est né ce projet ?

Patrick Lemasson : Je me suis agrégé au projet Art de la paix après son commencement. Je ne connais donc pas parfaitement ses origines, mais je suis tout à fait persuadé que l’idée en est venue de nos collègues des Affaires étrangères qui souhaitaient mettre l’accent sur la recherche de la paix et le travail des négociateurs dans un contexte international manifestement plutôt tendu. Nous avons pour notre part souhaité donner à ce projet – au départ très historique – une dimension « beaux-arts » qui est notre raison d’être.

Marie de Bruchard : Illustrer l’histoire de la subtilité, de la duplicité et de la nuance politique n’est pas simple. Comment le choix des œuvres s’est-il opéré ?

Patrick Lemasson : Vous soulignez à juste titre la difficulté de l’exercice : le choix des œuvres a dû tenir compte de  trois logiques concomitantes : 1) l’importance historique ; 2) à défaut, la démonstration historique ; 3) la qualité artistique.
Importance historique : par exemple, la présence d’un document majeur de notre histoire, du IXe siècle, concernant le serment de Strasbourg, en rapport avec le partage de Verdun et donc, en quelque sorte, la naissance de l’Europe ; ce document paraissait incontournable, bien que peu spectaculaire sur le plan artistique ; d’autres documents majeurs, historiquement parlant : les traités de Münster (Westphalie) (1648), des Pyrénées (1659), d’Utrecht (1713), l’acte final du Congrès de Vienne (1815)…
Démonstration historique : certains documents ou œuvres, d’un moindre poids politique, ont pu avoir un rôle important de démonstration : le portrait du jeune Louis XV et de sa « fiancée », la petit infante d’Espagne, pour le rôle éminemment dynastique et familial de la diplomatie d’Ancien Régime, l’émouvant traité de Montréal de 1701, avec les « signatures » dessinées des tribus indiennes, ou celui avec le roi des Bafilo, pour démontrer  le caractère parfois « inégal » – en puissance – des contractants, l’acte d’élection au trône de Pologne d’Henri de Valois, etc.
Enfin, essentiel pour nous, le caractère esthétique, tant pour certains documents eux-mêmes (enluminures, calligraphies, reliures, sceaux…) que pour les œuvres illustrant les événements en rapport, en évitant, autant que possible une « overdose » de représentations allégoriques
Ici, une autre difficulté : nos ancêtres, eux , ne connaissaient pas « la suite » ; aussi, certains événements ont-ils été abondamment illustrés alors qu’ils ont eu peu de conséquences historiques (comme la paix d’Amiens de 1802, que vous connaissez bien) ; en revanche des événements majeurs avec le recul n’ont suscité que peu d’iconographie (pour ne pas parler de l’époque contemporaine, où les artistes qui se précipitent pour illustrer le traité de Montego Bay de 1982 ou la COP21 ne sont pas légion !)

Marie de Bruchard : Quelles étaient vos œuvres d’art préférées dans cette exposition ? Quel est l’événement diplomatique qui vous marque le plus s’il n’est pas lié à cette oeuvre ?

Patrick Lemasson : Je ne me livrerai pas – si vous le voulez bien – au jeu de l’œuvre d’art préférée ou de l’évènement diplomatique me marquant le plus : ce n’est pas tenable sur mille ans d’histoire ! Disons simplement que j’ai un goût personnel plus marqué pour les périodes anciennes (du reste en rapport avec mon secteur d’activité ici) et, pour aller un peu au-delà, je me suis toujours attardé avec plaisir, lorsque j’ai eu l’occasion de présenter moi-même l’exposition, dans les 3 premières salles. Cela ne vous étonnera d’ailleurs pas, si vous avez pu feuilleter le catalogue, puisque j’ai été amené à rédiger l’introduction de la première partie, en gros la paix d’Ancien Régime, « une affaire de famille ».
Pour me rapprocher un peu de la période que vous connaissez mieux que moi, le Congrès de Vienne et la personnalité pour le moins contestée de Talleyrand sont une véritable mine de formules historiques brillantes et fortes, ainsi que d’anecdotes.

Marie de Bruchard : Pourquoi cette exposition fera-t-elle fait date selon vous ?

Patrick Lemasson : Je ne suis malheureusement pas certain – pour parler franchement – que cette exposition fera véritablement date ; sa fréquentation a été assez moyenne, notamment par rapport au triomphe de sa voisine, à la même date, consacrée à Oscar Wilde ; si Art de la paix doit rester (paradoxalement, depuis sa fermeture, votre demande n’est pas la seule, mais une étudiante lui consacre actuellement un mémoire), je pense que c’est au titre de cette collaboration effective entre histoire politique – au sens noble du terme – et histoire de l’art.

Marie de Bruchard : Vous êtes spécialiste des tapisseries et de l’art du XVIIIe s. au XIXe s. au musée des beaus-arts de Paris, ce n’est pas commun comme parcours. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

Patrick Lemasson : Vous me flattez en me qualifiant de « spécialiste » . En ce qui concerne précisément mon secteur d’activité, il ne prend pas en compte le XIXe, mais la période s’étendant du Moyen Âge au XVIIIe siècle. Dans nombre de musées, en fonction de l’étendue des collections, on est amené à être souvent plutôt « généraliste ». Il est vrai que j’ai un intérêt tout particulier pour la tapisserie, peut-être parce que c’est une technique qui a donné des œuvres passionnantes, autrefois très appréciées, aujourd’hui injustement méconnues, oubliées par rapport aux « arts majeurs », et bien souvent considérées comme une sorte de « papier peint » amélioré.
Je cite souvent le fait, mentionné par Thomas Campbell, conservateur du département des tapisseries puis directeur du Metropolitan Museum de New York, dans le catalogue de l’exposition de 2002 Tapestry in the Renaissance, que Raphaël a reçu du pape, pour la création de la tenture des Actes des apôtres, à peu près 5 fois l’équivalent de ce que Michel-Ange a reçu pour ses peintures de la Sixtine !

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