Pierre Branda : « Joséphine, une joueuse de poker au bluff impénétrable » (janvier 2016)

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Pierre Branda, historien et responsable du pôle Patrimoine de la Fondation Napoléon, publie chez Perrin en ce début 2016 une biographie de la femme la plus illustre du Premier Empire : Joséphine. Le sous-titre, « Le paradoxe du cygne », pose d’emblée le sujet : l’auteur nous explique que pour le grand public, seul un aspect de la personnalité de la première impératrice est connue : le cygne blanc, une Joséphine frivole, enjôleuse, aimant le luxe et l’exotisme, en un mot éclatante. C’est ignorer le cygne noir : la maîtresse-femme qui sut glisser sur les épreuves de quatre régimes différents, parvint à apprivoiser l’Aigle même dans les temps orageux et qui, jusqu’à la fin de sa vie, sut trouver l’énergie de sauver sa situation et celle de ses enfants. (propos recueillis par M. de Bruchard en janvier 2016)


© Perrin, 2016

Marie de Bruchard : Auteur des ouvrages Les secrets de Napoléon et La guerre secrète de Napoléon. Île d’Elbe 1814-1815, vous vous penchez aujourd’hui sur Joséphine de Beauharnais. Avez-vous découvert beaucoup de secrets durant vos recherches sur sa vie ?

Pierre Branda : Depuis de nombreuses années, je m’interrogeais sur une sorte de mystère Joséphine. Plus je précisais mes recherches autour de Napoléon, plus cette relation me paraissait presque incongrue, en tout cas très surprenante. Et je ne voulais pas me satisfaire des explications classiques qui disons-le relevait parfois d’une psychologie douteuse. En tentant de comprendre la nature de leur relation, j’ai été surpris par l’intense complicité qui les unissait. Dans l’intimité, ils étaient presque jumeaux. Sait-on seulement que le premier mari de Joséphine la fuyait à cause de sa prétendue « tyrannie » ? Entre eux, les différences semblaient criantes mais n’étaient au fond que superficielles. Lui aussi joueur impénitent, Napoléon aimait le risque. Pour le séduire, il fallait au fond lui ressembler. Et c’est sans doute l’un des principaux enseignements de cette histoire. De manière plus factuelle, je reviens aussi par exemple sur l’un des drames de sa vie, sa stérilité avec Napoléon. L’histoire à la fois de l’impératrice et de la dynastie rêvée par Bonaparte en fut bouleversée, chamboulée et même abîmée. Que de manigances ou de coup bas autour de cette question, essentielle dans le règne de Napoléon Ier ! Pendant dix ans en tout cas, la vie de Joséphine en fut empoisonnée. Cette circonstance la fit plus vieille qu’elle n’était dans le regard des autres. Fut-elle trahie par une soi-disant précocité de « fille des îles » qui la condamnait à une ménopause prématurée ? Rien n’est moins sûr. Avec l’aide de spécialistes, nous avons rouvert son dossier médical et sommes parvenus à des conclusions fort différentes.

Marie de Bruchard : Vous étudiez dans la première partie de l’ouvrage la jeunesse de Marie-Rose, le véritable prénom de Joséphine, et l’appelez ainsi pendant près d’une centaine de pages. Vous glissez d’ailleurs un peu plus loin que Napoléon renommait ses fiancées « comme si pour entrer dans son monde, il fallait passer par un nouveau baptême ». N’était-il pas temps de sortir Marie-Rose de l’ombre de l’incomparable Joséphine ?

Pierre Branda : Oui en effet, il était vraiment temps de faire renaître Marie-Joseph-Rose Tascher de La Pagerie. Son problème fut d’avoir été une grande muette de l’histoire tandis que tous les acteurs majeurs de l’épopée ou presque ont consigné leurs souvenirs. De livres en livres se sont ainsi installées une image et une réputation parfois éloignées de la réalité. L’image officielle comme la propagande malveillante ont finalement pris le dessus et sinon masqué du moins relégué au second plan son incroyable force de caractère et son sens politique pour ressasser ses prétendus écarts amoureux. Dans le livre, je reviens longuement sur sa relation avec le directeur Barras. Après une étude des sources, elle apparaît comme peu probable. Entre 1794 et 1795, Joséphine renaît à la vie après sa détention aux Carmes sans l’aide d’un protecteur. C’est l’évidence même quand on s’intéresse à sa correspondance. Joséphine possédait un entregent exceptionnel mais n’était pas une courtisane. Sûre d’elle même et de son bon droit, elle pouvait être même lionne dans l’adversité. N’oublions jamais que pour Joséphine comme pour tous les autres, son répertoire n’était évidemment pas écrit à l’avance. Aussi, il lui fallut improviser et s’adapter avec audace et un certain culot, un peu à la manière d’une joueuse de poker au bluff impénétrable. Il fallait être de cette trempe-là pour savoir risquer des mises improbables et au final les ramasser. Car, épouser le changement est une chose, l’incarner est autrement plus difficile.

Marie de Bruchard : Au fil de votre ouvrage, on découvre une Joséphine certes élégante, dépensière – comme son rang le veut, vous le soulignez -, mais également politique : ses liens avec la franc-maçonnerie ou encore ses joutes avec le clan Bonaparte ou le ministre Fouché l’attestent. Finalement, dans ce couple tout autant intime que politique, Joséphine serait-elle le « double féminin de pouvoir » de Napoléon ?

Pierre Branda : Joséphine et Napoléon aimaient follement la comédie du pouvoir. Ils y excellaient. Quel plaisir partagé de la mise en scène ! Complémentaires, leur union ne pouvait que faciliter leur irrésistible marche vers le pouvoir absolu. L’Aigle fascinait, étonnait et subjuguait mais il inquiétait aussi. Pour lisser son image, il avait à l’évidence besoin de l’Incomparable. Appréciée, délicate, élégante, altruiste, touchante, charmante et apaisante, les adjectifs ne manquent pas pour décrire son attitude en société. Jamais un mot, ni un seul emportement. Joséphine contrastait singulièrement avec un Napoléon parfois vif, coléreux, impatient et bouillant. Sa présence apportait une sérénité indispensable à l’exercice froid et résolu du pouvoir. Vénus en contrepoint de Mars : l’idée n’était certes pas neuve mais elle avait le mérite d’être facilement comprise. En ce sens, oui elle fut incontestablement le « double féminin » de pouvoir de Napoléon.

Marie de Bruchard : Y a-t-il encore une facette du « cygne » Joséphine qui reste un mystère pour vous ?

Pierre Branda : Sa relation avec le capitaine Charles entre 1796 et 1799 reste pour moi en partie énigmatique. Tout indique que si elle s’est effectivement nouée, ce fut plus tard et moins longtemps que ce qui a été avancé jusqu’alors. Je m’en explique d’ailleurs ouvertement dans le livre apportant au lecteur les pièces « à charge » ou à « décharge » concernant ce dossier. Car, en définitive, j’ai vraiment voulu mener une enquête aussi exhaustive et précise que possible. Dans le cas de Joséphine, la critique des sources a souvent été négligée pour mieux conforter ce roman d’une vie que l’on croyait bien connaître.

Pour en savoir plus sur la biographie Joséphine. Le paradoxe du cygne, Perrin, 2016

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