Viviane Delpech : "Abbadia, le testament de pierre d’Antoine d’Abbadie" (novembre 2015)

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Trois questions à… Viviane Delpech, prix Second Empire 2015 pour son ouvrage « Abbadia, le monument idéal d’Antoine d’Abbadie » (PUR, 2014 ; photogr. d’Alban Gilbert).
Viviane Delpech est chercheur associée (Laboratoire ITEM EA 3002), et chargée de cours au Département Histoire de l’art et Archéologie de l’Université de Pau et des Pays de l’Adour. Elle avait reçu une bourse d’études de la Fondation Napoléon en 2010 pour ses travaux de recherche sur le château d’Abbadia, édifié et décoré par Viollet-le-Duc et Edmond Duthoit entre 1864 et 1884, au coeur d’un parc paysager dessiné par Eugène Bühler. Abbadia est la demeure d’Antoine d’Abbadie, savant aux intérêts hétéroclites, astronome, géographe, géophysicien, ethnologue, historien, prosélyte catholique et amoureux de l’Orient, comme le XIXe siècle en engendra beaucoup, mais qui eut l’audace de réaliser un rêve fou, voire mégalomane, celui d’une demeure véritablement à son image, sorte de testament de pierre.
Propos recueillis par Irène Delage (novembre 2015)

Irène Delage : Sans doute peut-on dire que votre ouvrage est une double biographie, celle d’une demeure véritablement exceptionnelle située près d’Hendaye, et celle de ses commanditaires, Antoine d’Abbadie et son épouse Virginie. Qui étaient-ils ?

Viviane Delpech : En effet, cet ouvrage vise à décrypter le caractère atypique et extravagant du château d’Abbadia en le mettant en perspective avec la vie extraordinaire de ses commanditaires, Antoine et Virginie d’Abbadie. Car l’esthétique de cet édifice – et de son domaine paysager – se veut la synthèse et le témoignage de leurs goûts, de leurs expériences et de leur vision romantique et paradoxale du monde, à la fois réactionnaire et progressiste, raisonnée et irrationnelle.
Antoine d’Abbadie, né en 1810 à Dublin, était le fils d’un Basque royaliste émigré au début de la Révolution française et d’une irlandaise catholique. Installé en France à l’âge de 8 ans, sous la Restauration, il nourrit très tôt le rêve de découvrir les sources du Nil tout en étant passionné de sciences et fervent croyant. Après plusieurs années de préparation, il se vit confier sa première mission scientifique par Arago en 1836 qui l’envoya mesurer les variations de l’aiguille aimantée dans l’hémisphère sud, au Brésil. C’est sur la frégate Andromède, que d’Abbadie fit la connaissance de Louis-Napoléon Bonaparte, alors exilé sur l’Atlantique suite à son soulèvement manqué de Strasbourg. Le futur empereur le présentera plus tard à son épouse Eugénie comme son « diseur de bonne aventure » car d’Abbadie avait su prédire son ascension politique. Mais la bonne entente des deux hommes se détériorera sur fond de choix politiques à partir de la campagne italienne de 1859 dont d’Abbadie, légitimiste convaincu, ne supporta jamais l’invasion des états pontificaux.
Un an après sa première mission, en 1837, le jeune savant réunit ses centres d’intérêt et la quête ambitieuse et mythique du Nil dans son exploration de l’Éthiopie, où il séjourna onze ans. De retour en France, il s’installa entre Paris et la corniche basque, où il avait acquis un lopin de terre avant son grand voyage, et se consacra, en plus de ses travaux sur l’Éthiopie, à l’astronomie, à la géophysique et à la culture basque, dont il représente l’une des figures fondamentales du renouveau identitaire. Il était à ce titre très lié avec le prince Louis-Lucien Bonaparte, bien connu pour son érudition et son intérêt pour les dialectes régionaux, avec lequel il partageait sa passion pour la langue basque.
C’est également après son retour d’Éthiopie qu’il décida d’édifier sa demeure et de s’établir. Après neuf ans de quête amoureuse désespérée, bien à l’image des passions romantiques décrites par nombre de littérateurs de son siècle, il finit par trouver l’âme soeur en la personne de Virginie Vincent de Saint-Bonnet, de dix-huit ans sa cadette, issue de la haute-société lyonnaise, qu’il épousa en 1859. À l’instar de toute femme de son cercle social, elle était la gardienne de vertu de son foyer et s’investit autant que son époux, si ce n’est parfois davantage, dans la construction de leur château. Virginie d’Abbadie était une femme à la fois d’une grande austérité et d’une certaine originalité, soucieuse d’un respect rigoureux des valeurs catholiques tout en se plaisant à l’anticonformisme et anticipant de temps à autre l’émancipation de son statut de femme. Mais elle reste cependant souvent dans l’ombre ou assimilée à son époux, dont elle partageait l’extrême érudition.
C’est en 1864, après plusieurs années de tergiversations avec leurs premiers architectes, que le couple d’Abbadie fit appel à Eugène-Emmanuel Viollet-le-Duc, alors prestigieux restaurateur de Vézelay, de Notre-Dame de Paris et de Pierrefonds, afin d’édifier leur original projet architectural réunissant habitation, chapelle et observatoire « dans le style à ogives ». En somme, Abbadia est la demeure d’un savant aux intérêts hétéroclites, astronome, géographe, géophysicien, ethnologue, historien, prosélyte catholique et amoureux de l’Orient, comme le XIXe siècle en engendra beaucoup, mais qui eut l’audace de réaliser un rêve fou voire mégalomane, celui d’une demeure véritablement à son image, sorte de testament de pierre.

Irène Delage : Château aux styles métissés situé sur un promontoire sauvage de la corniche basque, vous qualifiez Abbadia de « monument idéal » : quel était le projet d’Antoine d’Abbadie ?

Vue du château d'Abbadia vers la Rhune © C. Rebière-Balloïde PhotosViviane Delpech : Aux appartements bourgeois incombant au statut social des d’Abbadie, les architectes devaient en effet adjoindre une chapelle aux proportions généreuses ainsi qu’un observatoire astrogéophysique, le tout témoignant des centres d’intérêts du couple partagés entre bonne société, religion et science. Dans un style néogothique archéologique, comme le préconisait Viollet-le-Duc, Abbadia reflète en outre la vogue éclectique du Second Empire, où l’on aime mêler, entre autres, les charmes de l’Orient aux commodités de la vie moderne. Le bestiaire médiéval aux consonances parfois exotiques habille les façades surmontées de créneaux et de tourelles ; les salles orientales avoisinent les décors inspirés du Moyen Âge ; le goût du mysticisme côtoie celui de la raison et de l’étude du monde ; le paysage, apparemment sauvage mais en réalité bel et bien aménagé, associe le souci de l’hygiénisme et le désir d’évasion onirique.
Le château fut édifié et décoré par Viollet-le-Duc et Edmond Duthoit entre 1864 et 1884, au coeur d’un spectaculaire et pittoresque parc paysager sis entre océan, prairies et montagne et aménagé par le paysagiste Eugène Bühler, ami fidèle de d’Abbadie durant près de cinquante ans. Outre l’édification d’une demeure à l’éclectisme original autant que raisonné, les d’Abbadie construisirent en leur domaine un véritable microcosme où ils pouvaient exercer leur vision du monde, alimentée par l’imaginaire romantique et l’idéal de la société féodale ainsi que leur appartenance politique légitimiste et ultramontaine. Les trente-cinq métairies du domaine participaient amplement à cette restauration de la France châtelaine, non seulement en entretenant les terres mais aussi en assistant à la messe en la chapelle du château et en se soumettant docilement à la morale chrétienne imposée par les maîtres des lieux.
Parallèlement, d’Abbadie souhaitait que son château soit un haut lieu des sciences, comme en témoigne son observatoire, qui rassemblait alors des équipements innovants ou tout à fait d’actualité, mais aussi sa richissime bibliothèque réunissant dix mille ouvrages, parmi lesquels trois cents manuscrits éthiopiens et mille cent trente-six ouvrages basques, deux collections conservées à la Bibliothèque nationale de France depuis 1902.
De fait, le projet d’Abbadie culmine par sa préoccupation de la transmission du savoir et de son patrimoine. C’est pourquoi il décida de léguer son château à l’Académie des sciences, décision qui prit effet en 1896. Les dizaines de phrases, tantôt romantiques, tantôt moralistes, inscrites dans les décors du château, ainsi que sa sépulture sise dans la crypte de la chapelle achèvent de figer à jamais son dialogue avec le monde. Abbadia, en tant qu’oeuvre vivante et entité territoriale, incarne les idéaux de d’Abbadie, sorte d’utopie baconienne mêlant science et religion, tout à la fois que, en évoquant ses souvenirs et sa morale, il constitue son portrait architectural et le monument de ses idéaux, au sens de célébration de sa propre mémoire.

Irène Delage : En 1864, Antoine d’Abbadie sollicita pour réaliser son projet Eugène Viollet-le-Duc et Edmond Duthoit, auxquels il faut associer l’architecte paysagiste Eugène Bühler. Quels furent l’investissement et les apports majeurs de ces architectes ?

Coupole et parois du fumoir arabe © Photoclub d'Hendaye/B.BayleViviane Delpech : Abbadia est, dès l’origine, un projet architectural tout autant que d’aménagement territorial. C’est pourquoi le rôle d’Eugène Bühler y est fondamental, d’abord parce qu’il fut le premier à y réfléchir aux côtés de d’Abbadie dès le début des années 1850, ensuite parce qu’il accompagna le savant jusqu’à la mort de ce dernier en 1897. Outre les conseils en matière d’architecture et de décoration, Bühler, auteur de centaines de parcs publics et privés à travers la France, réalisa un ensemble territorial cohérent au coeur duquel tout converge vers le château. Il associa la nécessité des voies de circulation et des espaces agricoles utilitaires aux étendues proprement dédiées au pur agrément. Ainsi eut-il le talent d’intégrer les éléments naturels et monumentaux de ce superbe site – montagne de la Rhune, falaises verdoyantes, caps rocheux, phare de Biarritz, église de Fontarrabie etc.- aux lignes sinueuses et aux massifs arborés de son immense parc, tout en lui conservant un caractère sauvage propice à l’imaginaire. Le domaine semble ainsi déstructuré alors qu’il porte pleinement l’empreinte de l’homme. C’est Bühler qui définit l’emplacement du château en fonction de ces points de vue spectaculaires aménageables, et c’est à partir de ces données que les architectes eurent à concevoir l’édifice. Il ne faut pas donc pas regarder Abbadia comme un château posé là de manière aléatoire mais bien comme un projet territorial d’ensemble, ce qui reflète les pratiques observées dans l’histoire des jardins depuis la Renaissance, d’une part, et les idéaux rationalistes exprimés par Viollet-le-Duc, d’autre part.
En ce qui concerne l’architecture et la décoration, elles sont dues à une collaboration indéfectible, celle d’Eugène-E. Viollet-le-Duc et de son fidèle disciple Edmond Duthoit. Viollet-le-Duc est l’auteur des plans et des élévations de l’habitation et de la chapelle tandis que Duthoit fut dans un premier temps chargé du suivi du chantier puis de la conception des décors et du mobilier. Si c’est bien Viollet-le-Duc qui, en revanche, dessina, comme à son habitude, le bestiaire sculpté, Duthoit fit édifier entièrement l’observatoire astronomique et ses sculptures ornementales, qui se substitua à un premier observatoire construit par l’architecte Parent avant 1864. Toutefois, le rôle de Duthoit est relativement complexe, parce qu’il pouvait aussi bien copier docilement les projets de son maître, notamment ceux du Dictionnaire raisonné du mobilier, que proposer ses propres inventions inédites, comme les peintures éthiopiennes exécutées dans le style néogothique prôné par Viollet-le-Duc. Mais jusqu’en 1871, c’est bien ce dernier qui conserve le pouvoir de décision sur le chantier quand bien même Duthoit y est toujours en première ligne. Les deux hommes ont su s’adapter aux désirs des commanditaires tout en ne sacrifiant jamais leurs idéaux de rationalisme et de nationalisme, ce qui n’est pas toujours le cas dans leurs autres chantiers. Le plan agglutiné, irrégulier, mais aussi l’utilisation des matériaux, illustrent leurs théories du fonctionnalisme hérité des bonnes pratiques des maîtres du Moyen Âge. Le style néogothique renvoie éminemment à l’identité nationale dont Viollet-le-Duc souhaite assurer la renaissance à travers les arts. Quant aux références orientalistes voulues par les d’Abbadie, elles ne purent trouver meilleur ambassadeur que Duthoit, qui, après les enseignements de Viollet-le-Duc, avait voyagé en Orient pour parfaire son éducation architecturale puis fut nommé architecte de la Commission des monuments historiques en Algérie en 1872. À Abbadia, il mêla ce qu’il avait vu lors de ces voyages, art byzantin, art mauresque, art sicilien, proposant une décoration hybride, voire, dans le cas des peintures éthiopiennes, métissée.
Enfin, il ne faut pas oublier qu’Abbadia était une demeure de son temps, une illusion du Moyen Âge et du voyage qui véhicule les pratiques de la société du XIXe siècle. Son essence même est due à la pratique des villégiatures balnéaires. Son exécution fait également appel à des méthodes promues par la Révolution industrielle, comme la production de série et les achats dans les grands magasins. Les commanditaires et les architectes surent, pour finir, mobiliser un réseau de plus d’une centaine d’artisans et d’artistes contemporains, de Parvillée à Brocard, de Poussièlgue-Rusand à Chertier, de Dantan jeune à Guignet, qui font qu’Abbadia est un témoignage précieux de l’état du marché de l’architecture et de la décoration du XIXe siècle, et plus particulièrement du Second Empire.

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