Extrait de l’introduction du Mémorial de Sainte-Hélène. Le manuscrit original retrouvé

Auteur(s) : HICKS Peter, HOUDECEK François, LENTZ Thierry, PRÉVOT Chantal
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Avec l’aimable autorisation des éditions Perrin.

[…] Il est difficile, voire impossible, de déterminer ce qui, dans le Mémorial, relève de la parole de Napoléon et ce qui n’est qu’une extrapolation ou –pourquoi pas ?- une invention  ou une « manipulation » (Le Gall) de son secrétaire. Pour en avoir le cœur net, il aurait fallu disposer des notes effectivement prises par les deux Las Cases à Sainte-Hélène, afin de pouvoir les comparer et presque les mettre à l’épreuve de ce qui fut imprimé. Mais ce « manuscrit original », c’est-à-dire les feuilles confisquées en novembre 1816 et restituées après la mort de Napoléon, était introuvable : inlassablement, des générations d’historiens l’ont cherché en vain, y compris auprès des descendants de Las Cases. Cet évangile-là ne pouvait dès lors faire l’objet que d’une exégèse incertaine, parfois contestée, parfois admise (mais toujours à contre-cœur) par une partie des croyants. On ne connaissait pas même sa forme originelle. S’agissait-il de notes éparses ou d’un texte continu ? d’un brouillon à reprendre ou d’un ouvrage déjà structuré ?

La version du Mémorial que nous publions ici permet une avancée importante, voire décisive, dans cet interminable débat. Il s’agit en effet d’une copie du manuscrit confisqué à Las Cases à son départ de Sainte-Hélène, autrement dit le texte le plus proche du manuscrit original que nous puissions connaître, sauf à retrouver (enfin !) celui-ci. Si nous ne disons pas qu’il est « conforme au manuscrit original », c’est seulement pour laisser une part –en l’état impossible à évaluer mais sans doute marginale- aux erreurs et oublis que les scribes britanniques auraient pu commettre en recopiant les liasses qui leur furent confiées, dans les locaux du Colonial Office, à partir de 1817.

Nous aurions aimé pouvoir écrire que ce manuscrit a été miraculeusement retrouvé dans une cave oubliée ou un grenier envahi par la poussière. Il n’en est rien. Il a été « découvert » en 2005 par Peter Hicks le plus simplement du monde, à l’occasion de recherches qu’il effectuait pour préparer sa contribution au livre collectif Sainte-Hélène, île de Mémoire (P. Hicks, « Hudson Lowe, un portrait », Sainte-Hélène, île de mémoire, sous la direction de Bernard Chevallier, Michel Dancoisne-Martineau et Thierry Lentz, Fayard, 2005, p. 73-85.). Afin de retrouver des appréciations inédites concernant le gouverneur Hudson Lowe, sujet de son travail, il se rendit à la British Library et en consulta les inventaires, notamment ceux des fonds déposés par les descendants du secrétaire d’Etat à la Guerre et aux Colonies, le supérieur de Lowe, lord Henry Bathurst (1762-1834). La copie manuscrite du Mémorial originel y figurait. Fort heureux de sa trouvaille mais doutant qu’il ne pouvait être le « découvreur » du document, il vérifia s’il avait déjà été signalé ou –mieux- utilisé par d’autres historiens. Sa grande surprise fut de constater que non. Pourtant, son existence aurait pu leur être connue dès 1923. A cette époque, en effet, la Commission pour les manuscrits britanniques, organisme chargé de faire l’inventaire des papiers en mains privées, avait publié un rapport sur la collection des Bathurst intitulé : Report on the Manuscripts of Earl Bathurst, preserved at Cirencester Park (Report on the Manuscripts of Earl Bathurst, preserved at Cirencester Park, édité à Londres par l’Historical Manuscripts Commission (H. M. Stationery Office), Londres, 1923. L’auteur de l’introduction, Francis Bickey, ajoutait ce commentaire rapide et superficiel : « Il diffère dans une certaine mesure de la version publiée, Las Cases l’ayant altéré pour ne pas contredire le témoignage d’O’Meara sur les mêmes affaires » (p. XIX). S’il n’est pas douteux que, pour certains passage, Las Cases compara et aligna son texte sur celui d’O’Meara, son Mémorial avait, comme on l’a dit plus haut, d’autres ambitions que d’être un simple témoignage d’où les ajouts et modifications à visées politiques, sans parler des allongements à but mercantile.). L’existence de la copie du manuscrit de Las Cases n’avait donc rien de secret. Elle n’en resta pas moins inconnue ou fut négligée par les différents éditeurs ou commentateurs des éditions contemporaines du Mémorial, y compris les plus proches de nous tels Gérard Walter (Pléiade), André Fugier (Garnier) ou Marcel Dunan (Flammarion). Ce dernier avait pourtant demandé à « un jeune savant anglais » (sic), F. G. Healey, de consulter les archives d’Hudson Lowe (Hudson Lowe Papers) conservées en Angleterre dont les inventaires laissaient penser que s’y trouvaient des extraits du Mémorial, copiés à Sainte-Hélène ou plus tard (M. Dunan, « Introduction », Le Mémorial de Sainte-Hélène, p. XVIII.). Après consultation, Healey conclut que ces extraits ne remettaient pas significativement en cause la version imprimée, conclusion qui fut adoptée par Dunan (F. G. Healey, « Las Cases : Mémorial de Sainte-Hélène, a commentary on documents relative to this work in the British Museum », French Studies, 1951, p. 18-29. Désormais conservés à la British Library, ces documents figurent à la cote : « Hudson Lowe Papers, Additional Manuscripts, n° 20215, f° 1-72 ». Ils traitent quasiment tous des relations entre Lowe et les captifs et, à l’exception d’un bref paragraphe, ont été publiés dans les versions imprimées. Pour l’adoption des conclusions de Healey par Dunan : « Introduction », Mémorial de Sainte-Hélène, p. XVII-XVIII.). Le chercheur britannique n’avait pas poussé plus loin et ne s’était pas enquis de ce qui pouvait se trouver dans les papiers de la famille Bathurst, toujours conservés dans leur domaine de Cirencester Park mais dont l’inventaire, lui, était accessible.

En 1965, la famille Bathurst versa l’ensemble des papiers de son illustre ancêtre à la British Library qui les fit sans attendre figurer à son propre inventaire (voir ci-dessous). La consultation restait soumise à autorisation, mais celle-ci était accordée sans difficulté particulière. Plusieurs auteurs en profitèrent, mais pour des monographies, jamais pour une étude approfondie du Mémorial (Voir notamment : Neville Thompson, Earl Bathurst and the British Empire, Londres, Leo Cooper (Pen and Sword), 1977 ; N.-D. McLahan, « Bathurst and the Colonial Office, 1812-1817 : A Reconnaissance », Historical Studies, université de Melbourne, volume 13, 1967-9, p. 477-502 ; Rory Muir, Britain and the Defeat of Napoleon. 1807-1815, Londres et New Haven, Yale University Press, 1996.). C’est alors qu’arriva Peter Hicks. Fort d’une autorisation accordée par feu le 8e comte Bathurst (1927-2011), il prit connaissance du petit trésor que constituait ce document. Il nous alerta à l’issue de sa session de recherches. Après avoir parcouru le texte et avoir sondé son contenu, édition Dunan en main et dans l’état d’excitation que l’on imagine, nous décidâmes d’en prendre copie lors de cinq séjours de travail à Londres, entre 2008 et 2011. Chacun de nous se chargea d’établir et de dactylographier un volume : Thierry Lentz pour le volume I, Peter Hicks pour volume II, François Houdecek pour le volume III et Chantal Prévot pour le volume IV. Nous avons ensuite procédé à l’annotation, chacun pour le volume dont il avait la charge à partir de règles préétablies, puis préparé en commun l’introduction, les annexes et l’index. L’ensemble a été ensuite réuni et revu dans son ensemble par chacun. C’est le résultat de ce travail qui est aujourd’hui proposé, avec des règles de publication qui figurent à la fin de cette introduction.

Conservé à la British Library, dans la série « Bathurst, Lennox and Melville papers (1417-1904) », sous la Cote BM Loan, MS 57/49 à 52, le manuscrit est ainsi décrit dans le catalogue : « Copies of the original manuscript taken from Count de las Cases on his departure from St. Helena and returned to him on his arrival in England by the Colonial Office »(Contrairement à ce que laisse entendre l’inventaire, le manuscrit ne fut pas restitué à Las Cases « à son arrivée en Angleterre », mais bien plus tard, alors qu’il séjournait dans la région parisienne (voir ci-après).). Comptant en tout 996 pages de texte, il est divisé en quatre volumes in-folio, reliés en demi-chagrin. Sur le dos figure la mention : « Journal du comte de Las Cases », suivi de la mention « MS » (pour manuscrit) et le numéro de volume. L’intérieur de chaque volume est divisé en deux cahiers d’égales paginations.

Les quatre volumes sont référencés comme suit :

  • Loan MS 57/49. June 1815. Memoires of the Count de las Cases written in exile on St. Helena, vol. 1, 234 pages (il couvre en réalité la période du 20 juin au 9 décembre 1815) ;
  • Loan MS 57/50. Dec. 1815. Memoires of the Count de las Cases written in exile on St. Helena, vol. 2, 307 pages (il couvre la période du 10 décembre 1815 au 31 mars 1816) ;
  • Loan MS 57/51. April 1816. Memoires of the Count de las Cases written in exile on St. Helena, vol. 3, 217 pages (il couvre la période  du 1er avril au 30 juin 1816) ;
  • Loan MS 57/52. July 1816-Nov 1816. Memoires of the Count de las Cases written in exile on St. Helena, vol. 4, 238 pages (il couvre la période allant du 1er juillet au 23 novembre 1816).
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