Hector Berlioz et la création de la cantate du Cinq Mai

Auteur(s) : DE BRUCHARD Marie (trad.), HICKS Peter
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En juillet 1861, vers la fin de sa vie – malgré ses pensées morbides, il ne soupçonne pas encore sa fin proche –, Berlioz publie un article sur les sources de son inspiration dans sa rubrique de revue musicale du Journal des Débats. L’exercice de critique musical a toujours été une corvée pour lui : une fois la sécurité financière retrouvée, il va d’ailleurs bientôt abandonner cette casquette. Mais la tâche ne doit pas toujours être si rébarbative, comme le montre le ton de l’article en question, où son humour décalé transparaît.

Hector Berlioz et la création de la <i>cantate du Cinq Mai</i>
300Hector BERLIOZ (1850), Gustave COURBET © RMN-Grand Palais (musée d'Orsay) - Hervé Lewandowski

Cette évocation commence par une description de la façon dont les « compositeurs composent pour composer ». Parfois, la musique est tellement riche que l’artiste ne peut pas dormir, tant il est habité par ses idées musicales. Puis, dans la froide lumière du jour, la grande inspiration de la nuit précédente s’évanouit et le problème contraire sort de la pénombre : c’est la disette de l’inspiration. Alors le compositeur se promène. Chemin faisant, il siffle fortuitement l’idée idéale qui le force à courir pour retourner chez lui en traversant la ville, renversant allègrement les piétons dans son élan sans un regard, lui qui frémit désespérément que cet air indispensable lui échappe. Tout le pousse à défoncer la porte de sa maison pour noter la précieuse mélodie avant qu’elle ne disparaisse.

Pourquoi fait-il ce récit ? Parce que c’est exactement celui qui narre la conclusion de l’écriture de sa cantate «5 mai».

À la fin des années 1820, Berlioz traverse une épiphanie napoléonienne passionnée. Son arrivée en Italie en 1830, pour recevoir son Prix de Rome à la Villa Médicis, coïncide avec les soulèvements des Carbonari auxquels participent également les fils d’Hortense de Beauharnais, Napoléon-Louis et Louis-Napoléon (futur Napoléon III). De fait, Berlioz est arrêté à la frontière des États pontificaux, soupçonné d’être un agitateur français. Il le note dans ses mémoires : pour lui, la police italienne soupçonne la plupart des étudiants d’art d’avoir fomenté l’insurrection de la piazza Colonna. Son engouement napoléonien n’est pas une lubie : il assiste même aux funérailles de Napoleon-Louis à Florence, notant avec émotion dans ses mémoires « Bonaparte ! SON nom, SON neveu; presque SON petit-fils, mort à vingt ans ! ». Sur le chemin de son retour en France, et dans le même esprit nostalgique, Berlioz fait un pèlerinage au pont de Lodi où il s’imagine entendre le tonnerre de la mitraille ordonnée par Bonaparte et les cris des Autrichiens transpercés au vol. Le compositeur veut même se rendre à l’île d’Elbe, en Corse et à Sainte-Hélène afin de « se gorger » de souvenirs napoléoniens. L’idée d’une « symphonie militaire » sur le retour de Napoléon d’Italie germe même dans son esprit. Et il est vexé que la musique qu’il a écrite pour les victimes de 1830 de soit pas été utilisée comme une marche triomphale « pour le grand héros » au retour des Cendres en 1840.

C’est cette fougue napoléonienne qui explique pourquoi Hector Berlioz écrit sa cantate du Cinq mai, cantate qu’il dédie par ailleurs à Horace Vernet, célèbre peintre de scènes de batailles napoléoniennes mais également directeur de la Villa Médicis à cette époque.

Cependant, comme Berlioz le mentionne dans son article de 1861, l’achèvement de cette œuvre musicale n’était pas aussi épique qu’il l’aurait souhaité, lui qui – enthousiaste à la lecture du poème de Béranger, « Le Cinq mai », s’est lancé avec ferveur dans l’écriture de cette cantate pour orchestre et chœur. Les mélodies initiales ont beau lui être venues facilement, nous dit-il, le refrain – la partie la plus importante du travail avec ses mots « Pauvre soldat, je reverrai la France, La main d’un fils me fermera les yeux. » – lui échappe un temps. Une torture. Après quelques semaines, malgré sa quête incessante, il finit par abandonner le projet, n’atteignant pas la perfection à laquelle il aspire. Ce n’est que deux ans plus tard, à Rome, quand Berlioz se promène sur les rives du Tibre et qu’il glisse sur une de ses berges que le déclic miraculeux se produit. Il a fallu une expérience de mort imminente, par noyade, pour que l’inspiration finale lui vienne. En réalité, et à sa grande surprise, il ne se retrouve qu’avec de la boue à à hauteur de cheville mais l’important n’est pas là. Tandis qu’il s’extirpe du bourbier, les mots (à cette lumière, comiques) lui venaient à l’esprit, avec l’air parfait : « Mieux vaut tard que jamais » !

Mars 2019

Sources : Inge van Rij, The other Worlds of Berlioz. Travels with the Orchestra, Cambridge University Press, 2015

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