Le jeu du bouchon : des corps de garde aux cours d’école

Auteur(s) : HOUDECEK François
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L’oisiveté est préjudiciable aux soldats qui cherchent en permanence à passer le temps en dehors des périodes d’exercice. Nombre de jeux en cours dans le monde civil sont en vogue dans la Grande Armée. Certains sont de simple distraction, d’autres sont également des jeux d’argent.

Le jeu du bouchon : des corps de garde aux cours d’école
Le jeu du bouchon.
Source : La semaine des familles : revue universelle illustrée 5 novembre 1864

Un de ces passe-temps de soldats était le « jeu du bouchon », apparenté au jeu du palet. Lors de l’occupation de Vienne de 1809, François Guélat, originaire de Porrentruy, visita ses compatriotes qui servaient au 61e d’infanterie de ligne. Lorsqu’il arriva dans leur cantonnement, ces « pays s’amusaient au jeu du bouchon avec la pièce de 5 c. qu’on lançait contre. » (François Guélat, Souvenirs militaires de François Guélat caporal-fourrier au 37e de ligne (1809-18111), La Hay-les-Roses, CFFH, p. 93). Si ces Jurassiens passaient le temps avec ce jeu, il était répandu dans toute la France et dans de nombreux cantonnements. Mélange d’adresse et d’appât du gain, il était très facile à mettre en œuvre. Un bouchon, quelques pièces de monnaies posées dessus qui représentaient la mise, étaient le matériel de base. Les pièces de 10 centimes (très épaisses et très lourdes) servaient de palet.

Ce jeu perdura dans les corps de garde durant le XIXe siècle. En juillet 1830, les hommes revenus de l’expédition d’Algérie furent mis en quarantaine au lazaret de Toulon : « pour tuer le temps et pour combattre l’ennui de la quarantaine, on les voyait recourir à des distractions de toute sorte et même se livrer, dans les allés, au trivial jeu du bouchon. » (Dr Charles Pellarin, Souvenirs anecdotiques : médecine navale, saint-simonisme, chouannerie, Paris, 1868, p. 95).

Au milieu du siècle, le jeu du bouchon n’avait pas bonne réputation dans les milieux civils car il était associé aux personnes qui avaient du temps à perdre. Les joueurs étaient des « bohèmes, des ramasseurs de cigares, des maraudeurs de barrières, des vendeurs de contremarques, des apprentis fainéants, des titis vagabonds, des gavroches ouvreurs de portières, des voleurs de chichis, en un mot des aventuriers exerçant quelqu’une de ces industries innomées qui existent à Paris et dans les grandes villes. ». À l’inverse, le jeu de boule, plébiscité par les ouvriers, était plus recommandable (La semaine des familles du 5 novembre 1864). Cette mauvaise réputation n’empêchait pas les Pairs de France de le pratiquer au milieu des bambins du jardin du Luxembourg comme le note ironiquement le journal Le Charivari du 1er avril 1835. Ce jeu était effectivement un jeu d’enfant, les mises monétaires en moins, et le resta longtemps.

Le jeu du bouchon. Source : G. Belèze, Jeux des adolescents, Paris, 1858, p. 122 <br>© BnF/Gallica ark:/12148/bpt6k30443659
Le jeu du bouchon. Source : G. Belèze, Jeux des adolescents, Paris, 1858, p. 122
© BnF/Gallica ark:/12148/bpt6k30443659

Toujours en vogue dans le monde militaire sous le Second Empire, un Anglais anonyme croisa, lors du siège de Paris, « des gardes nationaux qui fument, rient, causent et jouent à l’éternel jeu du Bouchon » (À Paris pendant le siège par un Anglais, trad., notes et documents divers par Félix Sangnier, Paris, 1888, p. 197). Georges Berthomme-Kerleau, caporal fourrier du 124e régiment de marche de la grade nationale parisienne en 1870, nota, lui, avec un peu d’amertume : « j’ai vu des gardes nationaux sédentaires, plaisamment dénommés : Escargot de remparts, sacrifier au noble jeu du bouchon » (Le Vétéran, octobre 1898) Le jeu du bouchon conservait cette mauvaise réputation d’être un passetemps d’enfant et de mauvais garçon. Elle se confirma lors de l’arrestation du général Thomas. Durant le soulèvement du 18 mars 1871, ce dernier fut arrêté « en bourgeois, occupé, prétendait la foule imbécile, à lever le plan des barricades et les défenses de Montmartre. Il n’en fallait pas davantage pour que sa mort fût décidée. De plus, on ne lui pardonnait pas ses ordres du jour adressés pendant le siège aux gardes nationaux, dans lesquels il leur reprochait de préférer le jeu du bouchon et le cabaret aux grand’gardes en face des Prussiens. » (Marcel de Baillehache, Souvenirs intimes d’un lancier de la Garde impériale, Paris, 1894, p. 253)
Par la suite, le jeu devint un jeu de cours d’école et disparut lentement au XXe siècle.

Règles

Le bouchon est déposé sur le sol et recouvert de pièces de monnaie ou de boutons. À une distance convenable, on trace un trait sur lequel se placent les joueurs. Chacun d’eux est ordinairement muni de deux palets, ou de gros sous. Celui qui joue d’abord lance son premier palet, et doit le placer le plus près possible du bouchon ; avec son second palet, il cherche à renverser le bouchon. S’il réussit, l’enjeu lui appartient. S’il ne réussit pas, le joueur suivant lance à son tour ses deux palets, et tâche de faire ce que son adversaire n’a pas fait.

Le nombre de joueur se limite à une dizaine.

  • Si la mise est plus près des palets que du bouchon, le joueur qui a fait tomber le bouchon gagne la mise.
  • Si la mise est plus près du bouchon que des palets, il y a « aro » et la mise revient au bouchon.
  • La partie reprend et tous les joueurs doivent remiser. Le joueur qui gagne la nouvelle mise devra, avant le tour suivant, miser pour le joueur qui vient de faire « aro ».
  • Si le palet reste sur le bouchon, ou le bouchon sur le palet, il y a « bit de chen ». Les joueurs suivants doivent séparer le palet du bouchon d’un seul coup de palet. Il peut y avoir « aro » ou partie gagnée.

François Houdecek, avril 2020

► Pour en savoir plus sur les jeux du Grande Armée, un autre article de François Houdecek

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Mois de publication :
avril
Année de publication :
2020
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