Les tribulations d’une lettre… Les adieux de Napoléon au comte de Las Cases, Sainte-Hélène, 11 décembre 1816

Auteur(s) : HOUDECEK François
Partager

La Bibliothèque nationale de France conserve dans les Lowe Papers* un document d’un intérêt majeur pour les napoléonistes : la lettre d’adieu de l’Empereur à Emmanuel de Las Cases, futur-auteur du Mémorial de Sainte-Hélène. Comme bien des documents émanant du dernier exil, l’histoire de cette missive, de sa rédaction à sa publication, a connu bien des rebondissements.

* Les Lowe Papers, ou archives de Sir Hudson Lowe, sont en partie conservés au département des manuscrits de la BnF sous la cote Anglais 3 à 24. La lettre est au volume Anglais 5, fol. 10-11.

Las Cases expulsé de Sainte-Hélène

Après treize mois de présence sur l’île, le comte de Las Cases fut arrêté le 25 novembre 1816 sur ordre du gouverneur Hudson Lowe. La veille, il avait confié à son serviteur James Scott, deux lettres – l’une à son amie Lady Clavering, l’autre à Lucien Bonaparte – que son fils Emmanuel-Pons avait copiées sur des carrés de taffetas (Le jeune homme rêvait de se rendre en Europe, ce que Las Cases lui avait fait miroiter. Au lieu de quoi, il sera envoyé par Lowe sur l’île d’Ascension, pour une longue et pénible détention (voir : Michel Dancoisne-Martineau, Chroniques de Sainte-Hélène, Atlantique sud, Paris, Perrin, 2011, p. 175-81 et 234-41)). Lowe ne pouvait laisser passer une fraude aussi manifeste aux règles très strictes édictées pour éviter les correspondances clandestines. Il fit donc appréhender Las Cases et son fils, et saisir leurs papiers. Un mois plus tard, les deux hommes furent transférés au Cap, en Afrique du Sud.
Pendant que Las Cases subissait les interrogatoires du gouverneur, à Longwood se préparait une réplique à cette arrestation considérée comme abusive. Napoléon était particulièrement affecté de perdre celui qui était devenu son confident. Dès le lendemain de l’arrestation de Las Cases, le général Bertrand fut chargé de remettre à Hudson Lowe une réclamation dictée par l’Empereur contre l’arrestation du secrétaire. Cette démarche, comme les suivantes, pour faire revenir Las Cases et son Journal (Le manuscrit du Mémorial de Sainte-Hélène, Thierry Lentz, Peter Hicks, François Houdecek, Chantal Prévot, 2017, éditions Perrin : Le Mémorial de Sainte-Hélène. Le manuscrit retrouvé. n’eurent aucun impact sur le gouverneur.
Le 10 décembre 1816, Napoléon se résigna à faire ses adieux à son secrétaire, tout en lançant une nouvelle banderille à Lowe, son adversaire. Il écrivit une lettre à Las Cases dans un double but : piquer au vif le gouverneur, tout en adoptant un ton presque amical, reflétant peu le protocole impérial habituel, afin d’émouvoir Las Cases pourtant peu enclin à revenir à Longwood. Une première version de la lettre (La version publiée dans les mémoires de Marchand comporte de nombreuses variantes, peut-être est-ce celle-ci (Louis Marchand, Mémoires de Marchand, publiés par Jean Bourguignon et le commandant Henry Lachouque, Paris, Tallandier, 2003, p. 386-387.) fut dictée par l’Empereur presque dans les termes de celle qui fut envoyée. Néanmoins, Napoléon la voulut la refaire pour que Las Cases n’y soit plus qualifié de « secrétaire », afin de ne pas donner « trop d’importance au Journal » (Général Bertrand, Cahiers de Sainte-Hélène, 1816-1817, Paul Fleuriot de Langle (dir.), Éditions Sulliver, 1951, t. I, p. 160.)) qu’il espérait récupérer en cas d’expulsion définitive de son confident (On sait qu’il n’en fut rien, voir l’introduction du Mémorial de Sainte-Hélène. Le manuscrit retrouvé, Perrin, 2017.). Une seconde mouture fut donc dictée, le lendemain 11 décembre, au premier valet de chambre Louis Marchand. Ce dernier la mit au propre et la soumit à la signature de son maître (Mémoires de Marchand, op.cit., p. 388.). Le 12 décembre, après dîner, et avant de parapher le document, Napoléon demanda à Gourgaud d’en donner lecture aux autres exilés (Marchand dit avoir lu la lettre à O’Meara avant que Napoléon ne la paraphe, le docteur ne mentionne pas ce fait (Journal de Barry O’Meara, Napoléon dans l’exil, Paris, Fondation Napoléon, 1993, t. 1, p. 239-240).). Le général, jaloux de Las Cases, s’émut devant l’Empereur des louanges qu’il faisait de son rival : selon lui, certains de ses plus proches fidèles, tels Lannes ou Duroc, n’avaient jamais reçu de tels compliments (Général Baron Gourgaud, Journal de Sainte-Hélène, 1815-1818, Paris, Flammarion, 1947, vol. 1, p. 222. En cela, le général n’a pas tout à fait tort : les lettres de condoléances à leurs veuves furent singulièrement froides, mais Napoléon agissait alors en Empereur (voir Correspondance générale, vol. 9, n° 21106 ; vol. 13, n° 35089).). Cette sortie lui valut les foudres impériales et une petite passe d’arme avec Albine de Montholon. Dans la foulée, exaspéré par le caprice de Gourgaud, Napoléon réclama une plume et signa la lettre d’un énergique « Napoléon ». Il fit précéder son paraphe d’un « Votre dévoué », mention presque unique dans toute la correspondance impériale.
La missive fut ensuite cachetée pour être expédiée le lendemain. Rien n’était simple à Sainte-Hélène : en application de la règle en vigueur qui voulait que seules les lettres ouvertes pouvaient être remises à Las Cases, Lowe la renvoya aussitôt à Longwood. Le 14 décembre, sur ordre de Napoléon, Bertrand brisa le sceau (D’après Las Cases, dans le Mémorial, vol. 8, p. 10, l’épisode ne s’est pas déroulé de la même façon : « Il était étendu sur son canapé quand elle lui fut remise avec cette nouvelle difficulté, alors, allongeant la main au-dessus de sa tête sans prononcer une parole, il la saisit, brisa le cachet, et la rendit immédiatement sans avoir aperçu la figure de celui qui la lui avait présentée ». Las Cases n’étant par définition pas présent pour en témoigner, il donne ce récit par ouï-dire.) et remit la lettre à l’officier anglais Poppleton qui la porta au gouverneur dans la journée. Hudson Lowe en prit connaissance et la communiqua à son prisonnier. Fut-il offensé par ce que contenait la lettre, comme l’espérait Napoléon et comme le prétendit Las Cases ? Toujours est-il qu’il ne la communiqua au captif que le 16 décembre, en fin de journée, deux jours après l’avoir reçue.

Une copie partielle et une version complète

Si l’on en croit son témoignage, Las Cases fut fort ému des termes employés par l’Empereur. Il écrivit à Bertrand « que ce moment l’a[vait] payé de toutes ses peines » (Bertrand, op. cit,  I, p. 161.). Sitôt l’émotion passée, il demanda à prendre copie des parties qui le concernaient (Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, Marcel Dunan (dir.), Paris, Flammarion, 1957, p. 654.). Hudson Lowe autorisa la transcription des parties qu’il avait préalablement encadrées au crayon. Une fois cette copie faite par le jeune Emmanuel-Pons de Las Cases, l’original fut restitué au gouverneur qui le remisa dans ses papiers.
C’est donc avec la copie de cette lettre, mais amputée des deux tiers, que l’ancien secrétaire de Napoléon quitta l’île le 30 décembre 1816, non sans avoir refusé de retourner à Longwood, malgré la proposition du gouverneur en ce sens. Après une rétention au Cap de plusieurs mois, il retrouva l’Europe en novembre 1817 avec ces bribes de missive recopiées, qu’il considérait comme une relique.
Après la mort de Napoléon, le gouvernement rendit ses papiers à Las Cases (son Journal et probablement cette lettre) à l’automne 1821. Le secrétaire de l’Empereur défunt s’attela désormais à la publication des deux textes (Mémorial, Tome VII, pp. 431-35 .). Dans le huitième tome du Mémorial, il décrivit l’importance qu’il accordait à la lettre de Napoléon :

« Autre prix à mes yeux ; cette lettre portait la signature pleine et entière de l’Empereur, et je savais combien il y répugnait dans ses circonstances nouvelles ; c’était la première, je crois, qu’il ait donnée dans l’île, et il est aisé de voir, à l’original, que ce n’est pas sans hésitation, et qu’il a dû lui en coûter ; car il se contente d’abord d’écrire de sa main la simple date : Longwood, le 11 décembre 1816, terminant avec son paraphe accoutumé ; puis on voit qu’il se ravise, ne jugeant pas la chose suffisante, et ajoute plus loin : « Votre dévoué, Napoléon », renouvelant son paraphe. Le tout porte les traces évidentes d’une grande contrariété*. […]

*Cette lettre est écrite par un des gens de l’Empereur ; mais lui-même, a marqué, de sa propre main, la ponctuation ; j’observerai, en passant, à l’appui de la singularité que j’ai fait remarquer vol. VI, p. 299, que lui qui, quand il écrivait, ne mettait pas un mot d’orthographe, se trouve en avoir corrigé ici de légères imperfections. »(P. 10-11.)

C’est le document de la BnF qui est transcrit ci-dessous. Cette lettre et d’autres inédits héléniens seront présents dans le quinzième et dernier volume de la Correspondance générale publiée par la Fondation Napoléon, au printemps 2018 (La lettre où l’on peut voir les encadrés copiables par Las Cases est accessible en ligne  sur Gallica : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b525062702/f25.image).

Au crayon de la main d’Hudson Lowe : «What is marked with pencil, C[oun]t Las Cases was allowed to take copy of.»(En français, « Ce qui est entouré au crayon, c’est ce que le comte de Las Cases avait le droit de copier ». Ces passages sont en gras dans le texte dans la version ci-dessous.)

AU COMTE LAS CASES (Les parties en italiques sont de la main de Napoléon)

Longwood, 11 décembre 1816

Mon cher comte Las Cases, mon cœur sent vivement ce que vous éprouvez. Arraché, il y a 15 jours, d’auprès de moi, vous êtes enfermé depuis cette époque au secret, sans que j’aie pu recevoir ni vous donner aucune nouvelle, sans que vous ayez communiqué avec qui que ce soit, Français ou Anglais, privé même d’un domestique de votre choix.
Votre conduite à Sainte-Hélène a été, comme votre vie, honorable et sans reproche, j’aime à vous le dire.
Votre lettre à votre amie de Londres n’a rien de répréhensible. Vous y épanchiez votre cœur dans le sein de l’amitié. Cette lettre est pareille à huit ou dix autres que vous avez écrites à la même personne et que vous avez envoyées décachetées. Le commandant de ce pays ayant eu l’indélicatesse d’épier les expressions que vous confiiez à l’amitié, vous en a fait des reproches dernièrement, vous a menacé de vous renvoyer de l’île, si vos lettres contenaient davantage de plaintes contre lui. Il a par-là violé le premier devoir de sa place, le premier article de ses instructions, et le premier sentiment de l’honneur. Il vous a ainsi autorisé à chercher les moyens de faire arriver vos épanchements dans le sein de vos amis, et de leur faire connaître la conduite coupable de ce commandant. Mais vous avez été bien simple, votre confiance a été bien facile à surprendre !!
On attendait un prétexte de saisir de vos papiers, mais votre lettre à votre amie de Londres n’a pu autoriser une descente de police chez vous ; puisqu’elle ne contient aucune trame ni aucun mystère. Qu’elle n’est que l’expression d’un cœur noble et franc. La conduite illégale et précipitée qu’on a tenue en cette occasion porte le cachet d’une haine personnelle bien basse.
Dans les pays les moins civilisées, les exilés, les prisonniers, même les criminels, sont sous la protection des lois et des magistrats. Ceux qui sont préposés à leur garde ont des chefs dans l’ordre administratif et judiciaire qui les surveillent. Sur ce rocher, l’homme qui fait les règlements les plus absurdes, les exécute avec violence, il transgresse toutes les lois, personne ne contient les écarts de ses passions.
Le prince Régent ne pourra jamais être instruit de la conduite que l’on tient en son nom, on s’est refusé à lui faire passer mes lettres, on a renvoyé avec emportement les plaintes qu’adressaient le comte de Montholon, et depuis on a fait connaître au comte Bertrand qu’on ne recevrait aucune lettre si elles étaient libellés comme elles l’avaient été jusqu’à cette heure.(Paragraphe absent des éditions antérieures à 1823.)
On environne Longwood d’un mystère qu’on voudrait rendre impénétrable, pour cacher une conduite criminelle, et qui laisse soupçonner les plus criminelles intentions.
Par des bruits répandus avec astuce, on voudrait donner le change aux officiers, aux voyageurs, aux habitants, et même aux agents que l’on dit que l’Autriche et la Russie entretiennent en ce pays. Sans doute que l’on trompe de même le gouvernement anglais, par des récits adroits et mensongers !
On a saisi vos papiers, parmi lesquels on savait qu’il y en avait qui m’appartenaient, sans aucune formalité, à côté de ma chambre, avec un éclat et une joie féroce. J’en fus prévenu peu de moments après. Je mis la tête à la fenêtre, et je vis qu’on vous enlevait. Un nombreux état-major caracolait autour de la maison. Il me parut voir les habitants de la mer du sud danser autour des prisonniers qu’ils allaient dévorer.
Votre société m’était nécessaire ; seul vous lisez, vous parlez, et entendez l’anglais. Combien vous avez passé de nuits pendant mes maladies !
Cependant, je vous engage, et au besoin je vous ordonne, de requérir le commandant de ce pays de vous renvoyer sur le continent. Il ne peut point s’y refuser, puisqu’il n’a action sur vous que par l’acte volontaire que vous avez signé. Ce sera pour moi une grande consolation de vous savoir en chemin pour de plus fortunés pays.
Arrivé en Europe, soit que vous alliez en Angleterre, ou que vous retourniez dans la patrie, oubliez le souvenir des maux qu’on vous a fait souffrir. Vantez-vous de la fidélité que vous m’avez montrée, et de toute l’affection que je vous porte.
Si vous voyez un jour ma femme et mon fils, embrassez-les. Depuis deux ans, je n’en ai aucune nouvelle directe ou indirecte.
Il y a dans ce pays, depuis six mois, un botaniste allemand qui les a vus dans le jardin de Schönbrunn, quelques mois avant son départ (Le botaniste Philippe Welle, de la suite du baron Stürmer.). Les barbares ont empêché qu’il vînt me donner de leurs nouvelles.
Toutefois, consolez-vous et consolez mes amis. Mon corps se trouve, il est vrai, au pouvoir de la haine de mes ennemis. Ils n’oublient rien de ce qui peut assouvir leur vengeance. Ils me tuent à coups d’épingles ; mais la Providence est trop juste pour qu’elle permette que cela se prolonge longtemps encore. L’insalubrité de ce climat dévorant, le manque de tout ce qui entretient la vie, mettront, je le sens, un terme prompt à cette existence,
dont les derniers moments seront un acte d’opprobre pour le caractère anglais et l’Europe signalera un jour avec horreur cet homme astucieux et méchant. Les vrais Anglais désavoueront pour Breton.
Comme tout porte à penser qu’on ne vous permettra pas de venir me voir avant votre départ, recevez mes embrassements, l’assurance de mon estime et de mon amitié. Soyez heureux.

Votre dévoué,

Napoléon

Différentes versions d’une même lettre

L’histoire de cette remarquable lettre ne s’arrête pas là. Dans l’intervalle entre l’expulsion de Las Cases et la récupération de ses papiers (1817-1821), plusieurs versions plus ou moins tronquées de la lettre furent imprimées. Las Cases lui-même, en 1821, fit publier une première version longue (qui omettait cependant tout le paragraphe concernant le Prince Régent) et avec un texte légèrement différent de l’original. Ces différences laissent à penser que plusieurs tentatives de faire parvenir la lettre de Longwood au Vieux Continent furent opérées.
Dès le 8 décembre 1817, le journal belge Le Vrai Libéral (Nous remercions le site le Magasin pittoresque (http://www.magasinpittoresque.be) de la communication de ce document) publia une version légèrement écourtée des passages que Las Cases avait recopiés à Sainte-Hélène, cette fois-ci signés d’un quelque peu dissonant « votre affectionné, Napoléon ». Las Cases raconta par la suite s’être opposé à la publication de cette version (Las Cases, Le mémorial de Sainte-Hélène, Marcel Dunan (dir.), op.cit., p. 754.), mais le Vrai Libéral assura avoir demandé sa permission pour ce faire. Deux versions impossibles à vérifier de nos jours. Quoi qu’il en soit, cette publication (avec les coupures bien mises en relief) ainsi que d’autres lettres de protestation adressées au gouvernement britanniques poussèrent la police royale belge à éreinter Las Cases. Trois jours plus tard, l’absence de preuves (si tant est qu’il n’y en eût jamais) conduisit l’ancien secrétaire de Napoléon à son expulsion de Belgique et à deux ans d’errance en Allemagne.
Le 18 mars 1818, quatre mois après sa première publication, le Vrai Libéral fit paraître une deuxième version, cette fois pratiquement complète, et semblable à celle que publia Las Cases en 1821 puisqu’elle aussi omettait le paragraphe politique sur le Prince Régent (Cette variante de la lettre a été publiée dans Lettre de Napoléon au comte Las Cases au moment où il fut forcé de quitter l’île de Sainte-Hélène, H. Rémy, Bruxelles, S.D. et aussi dans Mémoires d’Emmanuel Auguste Dieudonné, comte de Las Casas, Bruxelles, 1818; plus tard, Paris, 1819, p. 52-3, y compris la note « elle se trouve déjà dans le Vrai Libéral du 18 mars 1818 ». Curieusement, la version anglaise de ce livre, Memoirs of Emmanuel Augustus Dieudonné, Count de las Casas, Londres, H. Colburn, 1818, pp. 63-4, ne porte pas cette version mais une version tronquée de la transcription tronquée de Las Cases).  Les rédacteurs du Vrai Libéral prétendaient que cette version leur était parvenue de source anonyme émanant de Londres (Voir Lettre de Napoléon au comte Las Cases […], H. Rémy, Bruxelles, S.D, [p. 3].). Son texte en est étonnant : bien qu’elle exprime exactement les idées de la version montrée à Las Cases en 1816 et publiée par ses soins en 1823 (cf. ci-dessus), les mots et expressions qui s’y trouvent sont souvent très différents, y compris de la version publiée par Las Cases en 1821. Étant donné qu’aucun des fidèles de Longwood ayant potentiellement pu posséder une copie de cette lettre ne vivait à Londres à ce moment-là (Gourgaud quitte l’île le 14 mars 1818 (Jacques Macé, Le général Gourgaud, Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, Paris, 2006, p. 170) ; Barry O’Meara en août 1818 (Peter Hicks, « Who was Barry Edward O’Meara », https://www.cairn.info/revue-napoleonica-la-revue-2013-2-page-75.htm) et Albine de Montholon en juillet 1819 (Jacques Macé, L’honneur retrouvé du général de Montholon, Éditions Christian, Paris, 2000, p. 120).), il est possible que la lettre ait trouvé un chemin détourné, aujourd’hui impossible à retracer, jusqu’en Europe. Cette publication montre ainsi que les liaisons entre l’île de l’Atlantique sud et l’Europe n’étaient pas aussi imperméables que le gouverneur tentait de l’imposer. Mais il est également possible qu’une taupe ait officié dans les bureaux du ministre des colonies, Bathurst, et/ou de son secrétaire administratif en charge de Sainte-Hélène, Goulburn.

L’année suivante, en 1819, une version tronquée du texte copié par Las Cases en 1816 circulait quant à elle en parallèle, en anglais, à Londres, sous l’impulsion probable de Las Cases et peut-être d’O’Meara (Letters from the count Las Cases, Londres, James Ridgway, 1819, p. 18.).

En 1821, la première publication « officielle » fut probablement celle du premier volume du Recueil de pièces authentiques sur le captif de Sainte-Hélène de mémoires et de documents écrits ou dictés par l’Empereur Napoléon dirigé par Las Cases (Paris, Alexandre Corréard, 1821, p. 115.). Emmanuel de Las Cases comme son fils étaient si attachés à la lettre du 11 décembre 1816, où Napoléon s’exprimait sur un ton presque amical, qu’ils choisirent de se faire représenter au moment de sa première lecture sur  le frontispice du volume 2 du Recueil de pièces authentiques (Publié à Paris en octobre 1821.). Pourtant, à cette date, les papiers de Sainte-Hélène n’ont été rendus à Las Cases que depuis un mois par Lord Bathurst, bien trop tard pour correspondre à la publication du Recueil (Emmanuel de Las Cases, Le Mémorial de Sainte-Hélène,commenté et annoté par Lentz, Hicks, Houdecek, Prevot, Perrin, 2017, p. 20 n. 2.). Qui plus est, ce n’est pas cette version de la lettre que Las Cases publie finalement en 1823 dans le Mémorial mais celle publiée plus tard, en 1870 dans le 32e volume de la Correspondance de Napoléon Ier publiée par ordre de l’empereur Napoléon III (p. 397.).  D’après cette publication, Barthélémy de Las Cases transmit lui-même la lettre à la commission historique en charge de la publication….

En guise de conclusion

Quelques remarques liées à l’histoire mouvementée de cette lettre de Napoléon à Las Cases.

  • Las Cases n’a jamais reçu la lettre actuellement détenue par la bnF. Bien que signée et annotée par Napoléon – comme observé par Las Cases lui-même – cette version n’a probablement jamais quitté les Lowe Papers que la BnF a acquis en 1846. Las Cases a dû recevoir une lettre identique en tout point (même dans ses annotations) quand ses papiers lui furent retournés en 1821. C’est cette lettre qu’il publia en 1823 et dont l’original est probablement dans une collection privée. Sa publication de la lettre dans le Mémorial en 1823 rappelle la précieuse transcription que le gouverneur de Sainte-Hélène le laissa faire avant de quitter l’île. Les passages qui manquent sont complétés par des notes de bas de page qui précisent son souvenir (Volume 7, p. 435. Les parties copiées à Sainte-Hélène sont en texte tandis que les lacunes sont comblées en note. On ne s’étonnera pas de ne pas trouver cette lettre dans la publication du Mémorial (Perrin, 2017), reçue par Las Cases après son arrestation, le Journal avait déjà été mis sous scellé.).
  • Deux autres versions de la lettre existèrent :
    –          la lettre publiée dans le Recueil en 1821 (très similaire sans être identique, qui devait être rendue elle aussi à Las Cases, mais dans laquelle a disparu le paragraphe sur le Prince Régent) ;
    –          la lettre publiée en mars 1817 dans Le Vrai Libéral, supposément originaire de Londres, dans laquelle manquait le même paragraphe, mais dont le vocabulaire avait été également largement réécrit en regard de ce qui allait être publié dans le Mémorial en 1823.
  • Napoléon semble donc avoir écrit et envoyé plusieurs versions de cette lettre, sans doute à différents moments, via différents courriers, dans une optique non éloignée de ce qu’il pratiquait avec ses estafettes en temps de guerre, et au sommet de sa gloire.
  • Le cordon de sécurité qu’Hudson Lowe avait mis en place autour de Napoléon à Sainte-Hélène n’était donc pas étanche puisque deux autres lettres (en dehors de celle confisquée officiellement) ont réussi à quitter Longwood et parvenir en Europe. Mais il est impossible de dire si ces versions-ci ont voyagé avec Albine de Montholon, Barry O’Meara… ou par quelque autre biais.

François Houdecek, Responsable de l’édition de la Correspondance de Napoléon
avec la collaboration de Peter Hicks, Chargé d’affaires internationales à la Fondation Napoléon

Partager