Napoléon III et la guerre des Duchés (1864)

Auteur(s) : DE BRUCHARD Marie
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En 1864, un conflit oppose la Prusse et l'Autriche au Danemark : il porte sur trois territoires, Schleswig, Holstein et Lauenbourg, à la population germanophone importante que le royaume du Danemark tente de « dégermaniser » et intégrer plus étroitement dans son royaume. Ce conflit n'est pas nouveau : il prend ses racines dans le traité de Kiel de 1814 qui voit l'affaiblissement du Danemark au profit de la Suède et de l'Angleterre. Le pays décide alors de renforcer son pouvoir dans les trois duchès qui, s'ils partagent le même souverain depuis le XVIIIe siècle pour le Schleswig et Holstein, ne sont pas unis politiquement au pays autrement. 
Frederik VII du Danemark par August Schiøtt

Aux origines d’un conflit européen

Au cours de la première moitié du XIXe s., le « parti germanique » regroupe de plus en plus de germanophones des territoires des duchés de Schleswig, du Lauenbourg et de Holstein sous administration danoise. Ces germanophones, issus des classes sociales élevées, souhaitent la création d'un état indépendant formé par ces trois duchés au sein de la Confédération germanique, qui a succédé à la Confédération du Rhin créée par Napoléon. 
 
Le roi du Danemark, Christian VII refuse cette indépendance et va jusqu'à imposer en 1840 le danois comme langue administrative dans les duchés alors que l'allemand est la langue majoritaire et en constante progression. La situation se complique d'une crise dynastique quand l'héritier du roi danois, le futur Frédéric VII, n'a pas de descendance directe : les duchés appliquent en effet la loi salique contrairement au Danemark, la succession s'annonce donc conflictuelle.
 
Une première révolte éclate dans les duchés quand Frédéric VII, roi depuis janvier 1848, décide de créer une constitution commune au Danemark et aux duchés, en mars. Les « patriotes » créent alors un gouvernement provisoire séparatiste en Holstein, soutenu unanimement par la Confédération germanique et l'Autriche, où des souscriptions pour financer l'armement des révoltés s'organisent rapidement. La Confédération voit là l'occasion de se renforcer au nord et entend confier la protection militaire des duchés à la Prusse qui envoie le général Wrangel et ses hommes pénétrer dans le duché en Holstein puis au Schleswig. Les troupes prussiennes l'emportent sur terre, mais le blocus maritime organisé par le Danemark sur les ports prussiens de la Baltique a très vite un impact néfaste sur l'économie et sur la grande noblesse foncière prussienne. A ce moment-là, l'affaire cesse définitivement d'être une guerre nationale dano-prussienne pour devenir européenne.

L’échec de la médiation internationale : le traité de Londres de 1852

François-Joseph Ier d'Autriche, par artiste inconnuLondres et Saint-Pétersbourg sont les premiers à réagir face à ce conflit. La Grande-Bretagne comme la Russie n'entendent pas voir la Prusse, de plus en plus puissante, prendre contrôle des détroits menant à la Baltique. La France se joint à ces deux pays pour réclamer un cessez-le-feu, auquel accède Frédéric-Guillaume IV de Prusse, qui ne s'était engagé qu'à contre-coeur à soutenir les insurgés des duchés. L'armistice de Malmö du 26 août 1848 est finalement ratifié à Francfort par le parlement de la Confédération le 16 septembre de la même année.

Quatre ans plus tard, les cinq puissances intervenues, la Grande-Bretagne, la Russie, la France, l'Autriche et la Prusse, se réunissent à Londres pour statuer sur le sort des duchés : le 8 mai 1852 le protocole de Londres est signé. Il réglait essentiellement la crise de succession au trône en transigeant sur un troisième candidat, cousin par les femmes du roi Frédéric VII. Aucune assemblée des états des deux duchés de Holstein et Schleswig, ni la diète de la Confédération germanique, dont dépend le Lauenbourg, n'ont été consultées, ce qui laisse envisager une reprise du conflit dans le futur.

La mort de Frédéric VII le 17 novembre 1863 enflamme à nouveau les territoires germanophones du pays, déjà en butte à la « dégermanisation » poursuivie par le souverain : le 19 mars 1863, le Holstein avait à nouveau réclamé la protection de la Confédération germanique pour contrer les efforts de rattachement intégral de Frédéric VII à son pays. La mort du roi, quelques jours après la proclamation d'une nouvelle constitution commune aux duchés et au Danemark, provoque la crise successorale tant crainte dix ans auparavant : Christian IX se voit contesté le droit de régner sur les duchés par le prince héritier Frédéric d'Augustenbourg, fils de l'héritier qui avait renoncé à Londres à ses droits sur les territoires.
 
Le risque d'embrasement de la région culmine quand la diète de Francfort soutient officiellement les indépendantistes. Utilisant le protocole de Londres comme prétexte à ses vues sur les duchés, Bismarck propose à l'Autriche de servir de médiateur dans le conflit, en commençant par écarter le prince d'Augustenbourg. Palmerston, ministre des Affaires étrangères lors du premier conflit et devenu Premier ministre, surveillait la situation avec intérêt : la position de la Prusse n'était pas plus rassurante pour la Grande-Bretagne que dix ans auparavant.

Le soutien de Napoléon III à la Prusse

Le ministre-président Otto von Bismarck, par artiste inconnuDe fait, Palmerston propose à Napoléon III une médiation armée pour ne pas laisser la Prusse et l'Autriche s'immiscer seules dans le conflit, au risque de voir ces deux pays en profiter pour faire main basse sur les duchés, ce qui était bien prévu par un accord secret signé entre les deux pays le 16 janvier 1864. Bismarck s'inquiète de la réponse de l'empereur des Français, car il sait que sa victoire dans les duchés ne peut être obtenue qu'en évitant l'ouverture de plusieurs fronts européens. Or son soutien aux Russes contre l'insurrection polonaise de 1862-1863, a entraîné un refroidissement entre la Prusse et la France. Le refus d'ntervenir de Napoléon III va néanmoins grandement satisfaire le ministre-président prussien.

Napoléon III a en effet peu goûté la répression de la Pologne. Il est précisément en opposition à ce sujet avec la Russie, une des puissances protectrices des duchés au même titre que la Grande-Bretagne. Sans doute diplomatiquement fait-il le choix de laisser la Prusse s'étendre au détriment du Danemark pour apaiser les relations avec la Prusse. S'il sous-estime la puissance de la Prusse, il est évident qu'il voit dans cette extension un moyen d'équilibrer les positions de la Grande-Bretagne sur la Baltique et de l'Autriche en Europe centrale.
 
Il est également vraisemblable que le souverain, favorable aux aspirations d'émancipation nationale en Italie, le soit également concernant les populations germanophones des duchés. La proposition de Napoléon III d'organiser un plébiscite dans les duchés semble le corroborer. Cette idée sera pourtant rejetée à l'unanimité par les autres puissances signataires du protocole de Londres. Bismarck comme Guillaume Ier, qu'il a fini par convaincre, savent que leurs projets d'annexion  ne rencontreront pas l'aval des habitants des duchés (comme de l'ensemble des peuples de la Confédération, du reste) qui veulent la création d'un nouvel état indépendant. 

Vers une hégémonie prussienne

Prenant acte de l'exigence du Danemark d'un rattachement pur et simple des duchés à sa couronne, la Prusse déclare caduc le protocole de Londres. Mais, paradoxalement, Bismarck reconnaît la propriété danoise de ces territoires pour mieux justifier que désormais ils sont devenus prussiens par leur invasion. Divisée sur le sujet, l'Europe laisse ainsi la Prusse asseoir son pouvoir sur ce territoire avec le traité de Vienne du 30 octobre 1864, qui prévoit le condominium austro-prussien sur les duchés. Bientôt, Bismarck écartera définitivement l'Autriche de ces territoires et de la Confédération germanique… Napoléon III aura tout loisir par la suite de regretter son appui aux « projets prussiens d'agrandissement et de prépondérance au détriment de l'Autriche » qu'il avait décelés.

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