Document > « La nombreuse cohorte d’employés français qui gouvernent notre île, et que j’attaque », Lettre de Bonaparte à Pascal Paoli (n°29, juin 1789)

Auteur(s) : BONAPARTE Napoléon
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Cette lettre de jeunesse est tirée de la Correspondance générale de Napoléon Bonaparte, Tome 1 : les apprentissages (coédition Fayard/Fondation Napoléon, 2004)

Document > « La nombreuse cohorte d’employés français qui gouvernent notre île, et que j’attaque », Lettre de Bonaparte à Pascal Paoli (n°29, juin 1789)
Thomas Lawrence_Portrait de Pascal Paoli_Photo©RMN-Grand-Palais_Michèle Bellot

À PASCAL PAOLI (Il séjourne alors en Angleterre.) 12 juin 1789
Auxonne

Général (Paoli est « général de la nation », titre qui lui a été octroyé par la consulta de San Antonio de la Casabianca en 1755.),

Je naquis quand la patrie périssait (Expression à rapprocher d’une lettre sans date (1757 ?) dont on ne possède pas l’original, attribuée à Pascal Paoli : « J’ai sucé avec le lait l’amour de la patrie : je naquis alors qu’ouvertement ses tyrans en programmaient l’anéantissement… » (Antoine-Marie Graziani et Carlo Bitossi, Correspondance de Pascal Paoli, t. II).). 30 000 Français, vomis sur nos côtes, noyant le trône de la liberté dans des flots de sang, tel fut le spectacle odieux qui vint le premier frapper mes regards (Allusion à la bataille de Ponte-Nuovo (8 mai 1769). Parmi les patriotes corses qui parvinrent à s’enfuir, Charles et Letizia Bonaparte (alors enceinte de Napoléon).).
Les cris du mourant, les gémissements de l’opprimé, les larmes du désespoir environnèrent mon berceau dès ma naissance.
Vous quittâtes notre île, et avec vous disparut l’espérance du bonheur ; l’esclavage fut le prix de notre soumission : accablés sous la triple chaîne du soldat, du légiste et du percepteur d’impôts, nos compatriotes vivent méprisés…, méprisés par ceux qui ont les forces de l’administration en main ; n’est-ce pas la plus cruelle des tortures que puisse éprouver celui qui a du sentiment ? L’infortuné Péruvien, périssant sous le fer de l’avide Espagnol (Image déjà employée dans la lettre précédente.), éprouvait-il une vexation plus ulcérante.
Les traîtres à la patrie, les aînés vils que corrompit l’amour d’un gain sordide ont, pour se justifier, semé des calomnies contre le gouvernement national et contre votre personne en particulier. Les écrivains, les adoptant comme des vérités, les transmettent à la postérité.
En les lisant, mon ardeur s’est échauffée, et j’ai résolu de dissiper ces brouillards, enfants de l’ignorance. Une étude commencée de bonne heure de la langue française, de longues observations et des mémoires puisés dans les portefeuilles des patriotes m’ont mis à même d’espérer quelque succès… Je veux comparer votre administration avec l’administration actuelle… Je veux noircir du pinceau de l’infamie ceux qui ont trahi la cause commune… Je veux au tribunal de l’opinion publique appeler ceux qui gouvernent, détailler leurs vexations, découvrir leurs sourdes menées, et, s’il est possible, intéresser le vertueux ministre qui gouverne l’État au sort déplorable qui nous afflige si cruellement.
Si ma fortune m’eût permis de vivre dans la capitale, j’aurais eu sans doute d’autres moyens pour faire entendre nos gémissements ; mais obligé de servir, je me trouve réduit au seul moyen de la publicité ; car, pour des mémoires particuliers, où ils ne parviendraient pas ou étouffés par la clameur des intéressés, ils ne feraient qu’occasionner la perte de l’auteur.
Jeune encore, mon entreprise peut être téméraire ; mais l’amour de la vérité, de la patrie, de mes compatriotes, cet enthousiasme que m’inspire toujours la perspective d’une amélioration dans notre état, me soutiendront. Si vous daignez, général, approuver un travail où il sera si fort question de vous ; si vous daignez encourager les efforts d’un jeune homme que vous vîtes naître, et dont les parents furent toujours attachés au bon parti, j’oserai augurer favorablement du succès.
J’espérai quelque temps pouvoir aller à Londres, vous exprimer les sentiments que vous m’avez fait naître, et causer ensemble des malheurs de la patrie ; mais l’éloignement y met obstacle. Viendra peut-être un jour où je me trouverai à même de le franchir.
Quel que soit le succès de mon ouvrage (Son Histoire de la Corse.), je sens qu’il soulèvera contre moi la nombreuse cohorte d’employés français qui gouvernent notre île, et que j’attaque ; mais qu’importe, s’il y va de l’intérêt de la patrie ! J’entendrai gronder le méchant, et, si ce tonnerre tombe, je descendrai dans ma conscience, je me souviendrai de la légitimité de mes motifs, et, dès ce moment, je le braverai.
Permettez-moi, général, de vous offrir les hommages de ma famille. Eh! pourquoi ne dirais-je pas de mes compatriotes. Ils soupirent au souvenir d’un temps, où ils espèrent la liberté. Ma mère madame Letizia, m’a chargé surtout de vous renouveler le souvenir des années écoulées à Corte.
Je suis avec respect, général, votre très humble et très obéissant serviteur. (L’authentification de cette lettre, l’un des plus fameux textes de jeunesse de Napoléon, est problématique : l’original n’a pu être localisé, s’il existe. Les premiers auteurs à l’avoir publié donnent des sources différentes : Coston (Biographie des premières années de Napoléon Bonaparte, Marc Aurel frères, 1840, t. 2, p. 87) dit qu’elle a été retrouvée dans les papiers de Paoli en 1797, où apparemment elle ne figure plus ; Iung (Bonaparte et son temps 1769-1799, Charpentier et Cie, 1883, t. 1, p. 195-197) dit la tirer des Archives de la Guerre où elle ne se trouve pas non plus. Il en existe au moins deux copies dans des fonds publics. Celle de la British Library (ADD 20178) aurait été établie à partir d’un papier trouvé sur le général Morand, tué le 2 avril 1813, à la bataille de Lunenbourg : on ne s’explique pas pourquoi ce général portait sur lui un tel document au moment de sa mort. Une autre copie, dactylographiée avec corrections manuscrites indiquant des variantes aux textes jusqu’alors publiés, est conservée aux Archives nationales (AB XIX 4198, d. 6) où elle a été déposée par M. d’Orthot qui aurait vu le document (mais s’agit-il de l’original ?) dans les papiers de son oncle, l’évêque Simoni. Comme celle que nous publions ci-dessus (no 27), cette lettre est donc à prendre avec les précautions qu’impliquent son contenu polémique, l’absence d’un original et les sources vagues de ceux qui l’ont les premiers publiée.)

Napoléon Buonaparte,
officier au régiment de la Fère

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