Une chronique de Juliette Glikman : Monsieur Bertin, « citizen Kane » contre Napoléon

Auteur(s) : GLIKMAN Juliette
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Louis-François Bertin, dit l’Aîné, est entré au panthéon de nos mémoires par la grâce du portrait d’Ingres : ce patron de presse, dont la vie se confond avec l’essor du Journal des Débats littéraires et politiques de 1800, date du rachat, jusqu’à sa mort, en 1841, est immortalisé par le pinceau. À ce paradoxe s’ajoute le malentendu d’une œuvre regardée par les visiteurs pressés du Louvre comme l’icône de la grande bourgeoisie triomphante du règne de Louis-Philippe, sorte de version anoblie du « Monsieur Ventru » de Daumier. Or, il s’agissait pour Ingres de dédier son talent au « César bourgeois » (Théophile Gautier), novateur, qui transforma la culture du salon en lui dédiant un journal accessible à plusieurs dizaines de milliers de lecteurs. En effet, cet adversaire du « philosophisme » des Lumières exerça un magistère sur l’opinion en traitant autant de prose et de vers que de gouvernement.

Une chronique de Juliette Glikman : Monsieur Bertin, « citizen Kane » contre Napoléon
Juliette Glikman © DR

Jean-Paul Clément, dans sa biographie Bertin ou la naissance de l’opinion, rappelle les tourments qui avaient traversé Ingres pour saisir une personnalité aussi complexe, homme d’ordre obstinément épris de liberté, royaliste fidèle se prêtant dès le Consulat à toutes les attaques contre la perfide Albion pour complaire au grand homme, et prévenir (en vain) la confiscation de son titre. Suspecté de mauvais esprit, Bertin fut incarcéré à la prison du Temple avant d’être exilé… à l’île d’Elbe en 1802. Jean-Paul Clément retrace l’itinéraire du fondateur de la presse d’opinion, dont la ligne éditoriale resta remarquablement stable : défendre le gouvernement représentatif, meilleur garant des droits de la tribune et de la liberté d’expression. Une lutte opiniâtre conduite aussi bien contre « le blocus des idées », dont il accusait l’Empire, que contre « la camarilla démocratique » (selon la formule de Saint-Marc Girardin) prompte à attiser les éruptions populaires. Au siècle des girouettes, Bertin eut pour horizon immuable la monarchie constitutionnelle fondée sur les capacités, entretenant le dialogue entre « gens raisonnables ». D’ailleurs, les Débats du 3 avril 1814 saluent le retour des Lys, dans une fidélité teintée de pragmatisme, exprimant l’attente d’« un roi très puissant sans être absolu ». Bertin, homme du juste-milieu sans céder au « fléau de la balance », avait pour credo : ordre, liberté, presse, représentation constitutionnelle, se défiant des révolutions et méprisant les changements de dynastie.

Jean-Paul Clément propose pour sous-titre « la naissance de l’opinion ». Il aurait pu choisir « l’honneur de la presse ». Antichambre de l’Académie, les Débats accueillirent Lally-Tollendal, Lacretelle, Charles Nodier… et bien évidemment Chateaubriand. Selon l’usage, les rédacteurs signaient rarement leurs articles. Castil-Blaze mettait au bas de son feuilleton, bible du tout-Paris-musical, un épuré XXX, tandis que Silvestre de Sacy, qui chroniqua les querelles politiques de 1828 à 1848, consuma son talent en une « improvisation perpétuelle » portée au bénéfice exclusif des Débats. « Homme-journal », Bertin veillait à tout, corrigeant les articles de chacun. Tel était son avertissement à tout contributeur : « Chez nous, il faut savoir écrire, c’est de tradition. ». À la différence de son frère Bertin de Vaux, conseiller d’État et député, il ne sollicita aucun poste. Son journal lui suffisait, maître d’œuvre au sein du cabinet de rédaction logé dans son salon de la rue des Prêtres-Saint-Germain-l’Auxerrois, où une partie de whist pouvait réunir Casimir Périer et Molé, alors que Guizot commentait l’état des affaires.

Portrait de Louis-François BERTIN, Jean-Auguste-Dominique INGRES, 1832 © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais - Angèle Dequier
Portrait de Louis-François BERTIN, Jean-Auguste-Dominique INGRES, 1832 © Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais – Angèle Dequier

Bertin incarna-t-il l’émergence d’un « quatrième pouvoir » ? Tel est l’avis de Jean-Paul Clément. Défenseur de la cause des nationalités, confiant à Isaac Pereire une chronique hebdomadaire en faveur de l’économie politique, le titre, entre les deux Empires, ne chercha jamais à excéder un tirage de 10 000 à 12 000 numéros (même si chaque exemplaire circulait largement à travers les cabinets de lecture et les prêts). L’abonnement de 80 francs (soit le salaire mensuel d’un ouvrier) visait à capter l’acquiescement des « honnêtes gens », offrant un terrain commun aux soutiens éclairés de la monarchie pondérée : « Pour les Bertin, rappelle Jean-Paul Clément, la politique était avant tout une conversation entre gens d’esprit. » Il ne s’agissait pas tant d’informer que de convaincre : tel est le pouvoir d’influence au temps du suffrage censitaire. « Il faut, confiait Chateaubriand, n’obéir à l’opinion que pour la maintenir, la ramener, la placer en face du pouvoir, afin d’éclairer celui-ci. » Les couches nouvelles étaient méconnues, les ouvriers révoltés de Lyon, en 1831, assimilés à des « barbares ». Attachée à une vocation d’éloquence, où l’exagération était considérée comme une incivilité, le journal fut impuissant à saisir la force ascendante des masses. Sous le Second Empire, alors que naissait la presse à grand tirage, les Débats, arbitre des Belles-Lettres, restaient fidèles au principat bourgeois du père fondateur, dont la force imperturbable avait acquis à travers Ingres la grandeur olympienne de Napoléon sur le trône impérial.

Juliette Glikman, mars 2019

Docteur en histoire, et chercheur associé à l’université de Paris-Sorbonne, Juliette Glikman enseigne à SciencesPo. Elle a été lauréate des bourses de la Fondation Napoléon en 2000 pour sa thèse Symbolique impériale et représentation de l’histoire sous le Second Empire. Contribution à l’étude des assises du régime (sous la dir. d’Alain Corbin), publiée en 2013 chez Nouveau Monde Éditions – Fondation Napoléon, sous le titre La monarchie impériale. L’imaginaire politique sous Napoléon III.

En 2011, elle accordait une interview à napoleon.org pour la parution, chez Aubier, de son premier ouvrage, Louis-Napoléon prisonnier. Du fort de Ham aux ors des Tuileries (couronné par l’Académie des Sciences Morales et Politiques et par le prix Historia de la biographie historique).

 

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