Une chronique de Thierry Lentz : L’Impératrice, le Tigre et le retour de l’Alsace-Lorraine en 1918

Auteur(s) : LENTZ Thierry
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La remise à Clemenceau d’une lettre que Guillaume Ier avait autrefois adressée à l’impératrice Eugénie n’a pas été décisive pour le retour de l’Alsace-Lorraine après la victoire de 1918. La France le voulait coûte que coûte, avec ou sans justifications juridiques. Mais les éléments que contenait la lettre contribuèrent un peu à rendre « juste » le retour des Provinces perdues.

Thierry Lentz © Eric Frotier de Bagneux

Commençons par le rappel des faits. Le 26 octobre 1870, Guillaume Ier avait écrit une longue lettre manuscrite en français à Eugénie, en réponse à une missive dans laquelle elle lui demandait de faire cesser l’hécatombe de la guerre franco-prussienne. Le roi de Prusse (il ne sera empereur qu’en janvier suivant) l’avait rassuré sur ses intentions mais averti qu’il demanderait des cessions de territoire pour prix de sa victoire. Sans citer nommément l’Alsace-Lorraine, il les justifiait ainsi : « C’est cette triste considération seule, et non le désir d’agrandir une patrie dont le territoire est assez grand, qui me force à insister sur des cessions de territoire qui n’ont d’autre but que de reculer le point de départ des armées françaises qui à l’avenir viendront nous attaquer ».

En clair, il n’était pas question de demander des territoires parce qu’ils étaient historiquement « allemands » mais pour créer un glacis militaire.

Quarante-huit ans plus tard, l’impératrice pensa que cet aveu pourrait être utile à la France pour justifier le retour de l’Alsace-Lorraine. Elle décida de transmettre la lettre de Guillaume au gouvernement français. C’est le dentiste des stars (dont on disait qu’il était un enfant naturel de Napoléon III), Arthur Hugenschmidt, qui joua les intermédiaires entre la survivante du Second Empire et le président du conseil, le très républicain et antimonarchiste Georges Clemenceau.

Même surpris par une telle démarche, il ne la rejeta pas et, pour qu’il n’y ait pas de relation directe entre lui et l’impératrice, il suggéra qu’elle verse la fameuse lettre aux archives nationales, ce qui fut fait. Il n’empêche que -pris de remords ?-, Clemenceau se fendit d’une lettre personnelle à Eugénie qui en fut très émue.

Le 1er mars 1918, comme on célébrait à la Sorbonne l’anniversaire de la protestation des députés d’Alsace-Lorraine à l’assemblée de Bordeaux, le ministre des Affaires étrangères, Stephen Pichon, informa l’auditoire de l’existence de la lettre et donna lecture des principaux extraits. On les publia ensuite dans la presse. De quoi donner de l’eau au moulin des revendications françaises, alors que les alliés négociaient entre eux les conditions de la paix. Le plus récalcitrant à une « désannexion » pure et simple était le président Wilson qui entendait chambouler les relations internationales et, sur l’Alsace-Lorraine, oscillait entre des compensations à donner à l’Allemagne et un plébiscite pour savoir si les populations voulaient redevenir françaises.

On sait que Wilson se laissa convaincre. Mais la démarche de l’impératrice ne fut pas décisive dans son changement de pied. Il ne plia que devant la détermination du gouvernement français, pour une fois fermement soutenu par Londres.

L’impératrice Eugénie, visitant un blessé à Farnborough (1914) © DR

Le retour des Provinces perdues était de toute façon le seul but de guerre de tous temps affichés par la France, qui n’était pas prête à transiger. Dès le 4 août 1914, à l’appel du gouvernement, les chambres avaient juré de ne pas déposer les armes avant qu’il ait eu lieu. Le 20 septembre suivant, le conseil des ministres avait solennellement déclaré que la guerre ne saurait se terminer avant l’évacuation totale du territoire français, « y compris même l’Alsace-Lorraine ». La France ne bougea plus de cette position, encore rappelée par le président du conseil Viviani, le 22 décembre 1914, par la chambre des députés en février 1915 et encore par le gouvernement Briand, en octobre 1916. En arrière-plan, en sous-main et au besoin directement, le président de la République, Raymond Poincaré veillait : sa germanophobie plongeait ses racines dans ses origines lorraines (il était Meusien) et les souvenirs de l’occupation de sa ville de Bar-le-Duc dans les années 1870 (il avait dix ans). Arrivé aux affaires en novembre 1917, Clemenceau n’avait pas d’autre avis. Mieux, voyant la victoire se profiler, il avait créé des comités civils et militaires pour que le retour des Provinces soit préparé et se fasse, avec ou sans l’accord des Américains.

L’intervention de l’impératrice ne fut donc qu’une pièce supplémentaire au puzzle diplomatique. Mais sa démarche était marquée de patriotisme et d’élégance. Chez les Républicains, on en fit preuve aussi et il est apocryphe que, alors qu’Hugenscmidt l’informait de ses contacts avec Farnborough, lieu de résidence de la veuve de Napoléon III, le Tigre ait répondu : « Qu’est-ce qu’elle me veut la vieille ? ».

Les relations paradoxales entre Clemenceau et Eugénie ne s’arrêtèrent d’ailleurs pas là. L’impératrice lui écrivit une longue lettre fin novembre 1918 pour lui dire à quel point la victoire la rendait heureuse et fière. En 1920, lorsque le Tigre fut battu à l’élection présidentielle, elle reprit la plume pour lui dire qu’elle regrettait cet échec. À notre connaissance, elle ne reçut aucune réponse à ces lettres-là.

Thierry Lentz, historien, directeur de la Fondation Napoléon / novembre 2018

NB : Malgré mes efforts, je n’ai pas retrouvé le texte de la lettre de remerciement de Clemenceau à Eugénie. Si un de nos lecteurs le connaît, je lui serai très reconnaissant d’avoir la gentillesse de me le transmettre.

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