La guerre sous le Premier Empire : bibliographie sélective commentée

Période : Directoire-Consulat-Ier Empire/Directory-Consulate-1st Empire
Auteur(s) : HOUDECEK François
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En France, l’histoire militaire a longtemps été négligée par le monde universitaire. Les renouvellements historiographiques commencés dès les années 80, et la conflictualité ambiante des dix dernières années ont impulsé un regain d’intérêt aussi bien du public que des universitaires. Depuis le début des années 2000, les travaux scientifiques connaissent une croissance exponentielle et le nombre d’étudiants travaillant sur des sujets d’histoire militaire est en constante augmentation. L’inscription dans les programmes de terminale, dans la spécialité d’Histoire Géographie Science Politique, de l’évolution de la guerre du XIXe au XXe siècle est symptomatique de cet intérêt croissant.

En 20 ans, grâce à un accès aux sources facilité, leur relecture, ainsi que la prise en compte de sources nouvelles (archéologiques notamment), tous les axes de recherches en histoire militaire (sociale, opérationnelle, institutionnelle, économique, culturelle ou anthropologique) ont connu un profond renouvellement historiographique.

Impulsé par la recherche anglo-saxonne et l’étude des conflits du XXe, le mouvement de renouvellement des approches s’est porté sur les conflits du XIXe siècle et notamment les périodes révolutionnaire et impériales. Le bicentenaire de la mort de Napoléon Ier en 2021  en a montré toute la vivacité. Longtemps porté par l’histoire des campagnes et des batailles, le champ des études en histoire militaire napoléonienne embrasse aujourd’hui tous les sujets.

La guerre sous le Premier Empire : bibliographie sélective commentée
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► Consultez le dossier thématique « Vivre et mourir dans la Grande Armée » (2023)

Pour une approche diachronique de la guerre

  • H. Drévillon (dir), Mondes en guerre, Paris, Passés Composés, 4 vol., 2019-2020

Ce monumental ouvrage collectif en quatre volumes, dirigé par Hervé Drevillon, permet d’explorer la diversité des pratiques guerrières sur tous les continents, depuis la Préhistoire jusqu’à nos jours. Le volume 2 explore plus précisément l’époque moderne (XVe-XIXe siècle) et analyse la montée en puissance des États-nations par la guerre. Période de l’émergence de l’imprimé, elle est marquée par une forme de normalisation des pratiques en Europe occidentale et une augmentation de la puissance de feu que seuls les États peuvent se permettre. Toutes les formes de la guerre qui se mettent en place dans cette période sont explorées : guerre de mouvement, guerre de siège, guérilla, expéditions coloniales, etc. Cette exploration mondiale du phénomène guerrier permet de souligner des constantes dans l’art de la guerre.

Ce volume va de pair avec le 1er volume de l’histoire militaire de la France.

  • H. Drévillon, O. Wieviorka, Histoire militaire de la France, Paris, Perrin, 2 vol., 2018

Cette étude collective fait suite à deux ouvrages majeurs plus anciens dirigés par André Corvisier (PUF, 1997, 3 volumes) et Jean-Paul Bertaud, William Sermant (Fayard, 1997, 1 vol.). Elle permet de souligner l’enracinement de l’armée dans la constitution de l’État-nation français. À l’époque moderne, la figure du roi puise dans la guerre le fondement même de sa souveraineté, à l’image de Louis XIV roi de guerre. La gloire du souverain mobilisa les ressources du royaume pour asseoir et contribuer à l’affirmation de la Nation qui se constitua en un corps politique souverain avec la Révolution française. La formation d’une armée nationale se combina avec des innovations et une mobilisation sans précédent pendant le conflit qui embrasa l’Europe de 1789 à 1815. Ce volume explore le rapport au politique ainsi qu’à la société dans son ensemble, revient sur les différents types d’engagements, les évolutions stratégique et tactique, décrit les grands conflits, et s’attarde, enfin, sur la réalité du combat, l’armement, la violence de guerre et son imposition aux civils. À elle seule cette étude témoigne du renouvellement historiographique qui a touché l’histoire militaire de ces trente dernières années.

Les guerres napoléoniennes

  • H. Drévillon, B. Fonck, M. Roucaud, Guerres et armées napoléoniennes. Nouveaux regards, Paris, Nouveau Monde Édition/Fondation Napoléon, 2013

La vivacité des renouvellements historiographiques s’est incarnée dans un colloque dont les actes ont été publiés en 2013. Les contributions explorent les différents champs de recherche en histoire militaire des campagnes aux groupes sociaux.

  • A. Mikaberize, Les guerres napoléoniennes, une histoire globale, Paris, Flammarion, 2020

La tendance générale historiographique est au décloisonnement des histoires nationales. La guerre étant une relation et l’Europe ayant une culture militaire commune, l’histoire militaire est de toutes les disciplines historiques celle qui porte le plus cette idée d’échange et de globalisation. Cette étude pointue internationalise le conflit napoléonien, qui s’il se passa principalement en Europe, eut des répercussions à l’échelle de la planète. Le continent américain (nord et sud), l’espace caraïbe, l’Inde, l’Indonésie ou l’Australie connurent des moments de tensions ou d’opérations militaires en répercussions directes du conflit qui se déroulait en Europe.

Napoléon, chef de guerre

Napoléon a été un des plus grands chefs de guerre de l’histoire. Comprendre sa pensée et sa manière de mener la guerre est certainement l’aspect qui a le plus intéressé les historiens militaires depuis 1815.

  • B. Colson, Napoléon, de la guerre, Paris, Perrin, 2011

À Sainte-Hélène, Napoléon dicta de nombreuses notes et ouvrages historiques plus ou moins aboutis qui ont été publiés dans les volumes 32 à 35 de la Correspondance publiée par Napoléon III. Cependant, il n’écrivit jamais lui-même une théorie de la Guerre. Pour comprendre la pensée de Napoléon, Bruno Colson a compilé les maximes napoléoniennes sur la manière de concevoir et de conduire la guerre en utilisant de nombreuses sources : correspondances de Napoléon, œuvres de Sainte-Hélène, recueils précédemment édités, etc. Pour construire son ouvrage, Colson a organisé les citations de Napoléon selon le plan du célèbre Vom Kriege de Carl von Clausewitz. Publié en 1832, ce livre, qui marqua des générations d’officiers, est encore aujourd’hui un incontournable de la pensée militaire. Les citations de Napoléon sont toujours remises en contexte et chaque chapitre est introduit et conclu par l’auteur, qui fait montre de sa parfaite maîtrise tant de l’histoire napoléonienne que de la pensée du Théoricien de la guerre.

  • J. Tulard, Napoléon chef de guerre, Paris, Tallandier
  • J. Garnier, Napoléon, une biographie militaire, Paris, Fayard
  • Fr. Lagrange, É. Robbe, assistés d’H. Boudou-Reuzé, Napoléon stratège, Paris, Lienart Musée de l’Armée, 2018.

Jean Tulard et Jacques Garnier sont deux historiens connus et reconnus. À travers ces deux ouvrages, ils s’attaquent à la figure de Napoléon, chef de guerre avec leurs connaissances pointues. Le premier analyse le système de guerre mis en place par Napoléon et étudie les différentes structures de décision et de mise en application ériger par le chef de l’État pour mener la guerre. Le second, à la suite d’Hubert Camon (La guerre napoléonienne : les systèmes d’opérations : théorie et technique, Paris, Economica, 1997 réed.), tente par la chronologie de percer le secret des victoires sur le champ de bataille. Son travail se rapproche de l’exposition « Napoléon stratège » qui a eu lieu aux Invalides en 2018, dont le catalogue permet d’explorer à travers les différentes contributions la formation du chef de guerre, les moyens de sa prise de décision, la mise en œuvre des plans élaborés, la manière d’exploiter les victoires et enfin l’héritage laissé par Napoléon.

Les batailles, les campagnes

  • J. Garnier, Austerlitz, Paris, Fayard, 2005
  • M.-P. Rey, L’effroyable tragédie, Paris, Fayard, 2012
  • B. Colson, Leipzig, La bataille des Nations, 16-19 octobre 1813, Paris, Perrin, 2013
  • S. Calvet, Leipzig, 1813. La guerre des peuples, Paris, Vendémiaire, 2013
  • J.-O. Boudon, Napoléon et la campagne de France 1814, Paris, Armand Colin, 2014.

Les batailles conservent un fort pouvoir d’attraction. En mobilisant des milliers d’hommes de chaque camp, ces gigantesques conflagrations caractérisent la période révolutionnaire et impériale. L’utilisation massive de l’artillerie, les dizaines de milliers de fusils déchargés simultanément, les gigantesques charges de cavalerie, etc., furent quelques-unes des spécificités de ces affrontements. Déchaînement de violence chaotique et aléatoire, la bataille est un univers à part auquel l’individu est confronté et doit s’habituer pour tenir son rang et sa place dans la formation. Appréhender les attitudes du soldat dans les combats est un exercice complexe auquel les historiens du fait militaire sont confrontés. Le bicentenaire napoléonien a été l’occasion de nombreuses publications. Le renouvellement des approches fait qu’elles ne sont plus simplement une analyse des mouvements des unités issues des décisions des tacticiens de chaque camp. Désormais, c’est une exploration de toute la chaîne de commandement depuis la base jusqu’au sommet de la hiérarchie.

Par ailleurs, replacer les batailles dans la logique des campagnes permet de contester leur importance cruciale comme l’ont longtemps porté les historiens militaires. Dans cette logique, se révèlent des éléments souvent négligés comme la logistique, les sièges, la discipline, etc.

Les guerres asymétriques

  • N. Cadet, Honneur et violences de guerre au temps de Napoléon, la campagne de Calabre, Paris, Vendémiaire, 2015
  • M. Lafon, L’Andalousie et Napoléon : contre-insurrection, collaboration et résistances dans le midi de l’Espagne, Paris, Nouveau Monde éditions/Fondation Napoléon, 2007.

De par leur étendue géographique et leur diversité, les guerres napoléoniennes relèvent de plusieurs réalités qui impactèrent chacune à leur manière les hommes qui y furent confrontés. Les guérillas qui se mirent en place en Calabre, en Espagne, et dans une moindre mesure en Russie, portent en elles un déchaînement de violence extrême auxquelles chacun des acteurs civils et militaires a été confronté. Guerre des peuples où s’affrontent civils en armes et militaires du rang, ces conflits furent une des grandes nouveautés du XIXe siècle pour les praticiens et les théoriciens de la guerre. Frappant rapidement pour ensuite disparaître, les bandes de guérillas espagnoles installèrent une forme de paranoïa chez les combattants français. En retour, les autorités militaires tentèrent de contrer ces bandes par des tactiques de contre-guérilla qui inspirèrent les généraux jusqu’aux conflits du XXe siècle.

Guerre maritime

  • J.-M. Humbert, Bruno Ponsonnet (dir.), Napoléon et la mer : un rêve d’Empire, Paris, Seuil, 2004.
  • S. Muffat, Les marins de l’Empereur, Saint-Cloud, Sotéca, 2021

Napoléon n’est pas un marin et la gloire impériale repose totalement sur les victoires terrestres. De ce fait, les études maritimes sont souvent négligées par les historiens. Néanmoins, dans sa vision globale du conflit que Napoléon menait en Europe, la Marine devait jouer un rôle important comme le rappelle l’exposition «  Napoléon et la mer » en 2004. Dans sa vision réformatrice, Napoléon jeta les bases de la Marine qui s’illustra dans le courant du XIXe siècle. Sophie Muffat analyse quant à elle la vie quotidienne des marins ainsi que leur formation.

La Grande Armée

  • J.-Fr. Brun, La Grande Armée, Analyse d’une machine de guerre, Paris, Éditions Pierre de Taillac, 2022

À partir de 1803, Napoléon a mis sur pied un outil militaire à la mesure de ses ambitions et qui répondait à sa tactique. Jean-François Brun analyse et décompose cette machine de guerre qui, par son organisation et son fonctionnement, surclassa ses opposants de 1805 à 1813. Les livres traitant de la Grande Armée sont le plus souvent fondés sur un déroulement chronologique qui sert de toile de fond à un récit des campagnes militaires. Brun expose une analyse systémique de cette machine militaire qui, par certains aspects (organisation des états-majors notamment), inspire encore aujourd’hui les armées modernes.

Anthropologie

Des nouveaux champs de recherche en histoire militaire qui se sont révélés durant le bicentenaire napoléonien, l’anthropologie historique des guerres de l’Empire est celui qui a connu le plus fort développement. L’histoire traditionnelle faisait la part belle aux batailles, aux mouvements de troupes et aux faits glorieux. De l’homme, ses comportements et ses émotions de la chaumière au cœur des combats, en passant par la caserne et la vie en campagne, on savait beaucoup et peu à la fois. Période de mutation de la place de l’individu dans la société, les guerres révolutionnaires et impériales offrent un vaste champ de recherche qui restait à développer.

  • John Keegan, Anatomie de la Bataille : Azincourt 1415, Waterloo 1815, la Somme 1916, Paris, Perrin, 2013

C’est sous l’impulsion des chercheurs anglo-saxons que les thématiques d’anthropologie historique ont connu un véritable renouveau. En disséquant Waterloo, Keegan analyse les tactiques employées par les belligérants, et entre au plus près du ressenti de chacun des acteurs des combats. Ce regard neuf sur le XIXe siècle faisait suite aux nombreux travaux sur les conflits du XXe siècle dans le monde anglo-saxon.

En France, ce sont les études sur la Première Guerre mondiale qui ont initié le mouvement avec notamment les travaux d’Annette Becker et Stéphane Audoin-Rouzeau (14-18 retrouver la guerre, Paris, Gallimard, 2000). Ces études sur le XXe ont influé sur la recherche du XIXe siècle qui est une période de mutation de la place de l’individu dans la société.

  • N. Petiteau, Lendemain d’Empire, les soldats de Napoléon dans la France du XIXe siècle, Paris, Bibliothèque de l’histoire, 2003.
  • S. Calvet, Les officiers charentais de Napoléon au XIXe siècle, destins de braves, Paris, Les indes savantes /université d’Avignon,

Natalie Petiteau met en lumière la destinée des vétérans des guerres napoléoniennes, et explore les marques profondes qu’a laissé le conflit sur les individus et leur vie d’après-guerre. Sur un échantillon plus petit, Stéphane Calvet approfondit cette étude et explore les stratégies multiples, de vie dans la Grande Armée, comme de réinsertion après 1815.

L’étude de l’impact des combats sur les corps des soldats par l’étude de la prise en charge des blessés est ancienne et s’est longtemps basée sur l’étude des grands praticiens que furent Larrey, Percy, Coste ou Desgenettes. Ces travaux nécessitent de nouvelles approches qui sont en cours d’étude et renouvelleront le trop ancien ouvrage de Jean-François Lemaire (Les blessés dans les armées napoléoniennes, Paris, Lettrages Distribution, 1999). L’amputation a été massivement employée pour traiter les plaies complexes. Elle a fait des centaines de mutilés, mais a permis de sauver de nombreux soldats.

  • T. Dodmann, Nostalgie histoire d’une émotion mortelle, Paris, Seuil 2022
  • W. Bruyères-Ostell, B. Pouget, M. Signoli, Des chairs et des larmes, combattre, souffrir, mourir dans les guerres de la Révolution et de l’Empire, 1792-1815, Aix Marseille université, Presses Universitaires de Provence, 2020

La guerre impacte les corps, mais également les psychismes. Très étudiés sur les conflits contemporains du XXe s. (J.-Y. Le Naour, Les soldats de la honte, Paris, Perrin, 2011), , les troubles psychiques de guerre sont un champ d’études nouveau pour les historiens du XIXe siècle grâce à une nouvelle analyse des sources. De tous ces phénomènes, la nostalgie est celui qui, par son ampleur, a laissé le plus de traces. Cette sorte de dépression, le plus souvent consécutive à l’enrôlement, impressionna les praticiens militaires de la Révolution et de l’Empire par son ampleur. La multiplication des cas entraîna une abondance de sources et de travaux dont les historiens modernes se sont saisis. Les attitudes sous le feu, les paniques, le vent du boulet ou les traumatismes liés au combat dans ces mêmes perspectives ont suscité des travaux dont les premiers résultats ont été présentés en 2018 dans un colloque à Marseille, dont les actes ont été publiés en 2020.

Vie quotidienne des soldats

  • A. Forrest, Au service de l’Empereur, Paris, Vendémiaire, 2014.
  • M. Roucaud, Dans les rangs de la Grande Armée, Paris, EPA, 2021

Le combat et sa violence n’occupent réellement qu’une petite partie du temps des soldats de l’Empire. Le quotidien est pour l’essentiel fait de marches et d’attentes. Leurs aspirations se limitent le plus souvent à se reposer et à se restaurer. Depuis Jean Morvan (Le soldat Impérial, Paris, Plon Nourrit, 1904), nombreux furent les ouvrages qui se penchèrent sur ces questions sans parfois beaucoup d’analyses critiques. C’est à travers les lettres de soldats qu’Alan Forrest analyse la dureté de la vie en campagne, la motivation, les perceptions des événements, etc. Ces courriers sont plus abondants qu’on ne l’a longtemps dit et les recueils ont été nombreux à être publiés durant le bicentenaire napoléonien. Ces documents rapprochent par bien des points les combattants du Premier Empire de leurs homologues de la Première Guerre mondiale, au moins au début du conflit.

C’est plus traditionnellement à travers les mémoires que Michel Roucaud retrace la vie dans les rangs de la Grande Armée. Le conflit qui embrasa l’Europe pendant 23 ans est le début de « l’ère du témoin ». Ces hommes se sont sentis acteurs des événements et étaient conscients de participer à des moments historiques. De nombreux soldats ont eu l’envie de raconter leurs aventures militaires. Beaucoup ont pris la plume dans l’espoir de laisser une forme d’héritage mémoriel, de participer à la création du récit historique ou à des débats de société, mais pour certains ce fut dans le but de purger une expérience trop lourde à porter qu’ils couchèrent sur le papier leur expérience de guerre. Cette profusion des récits donne à lire à la fois la gloire et l’héroïsme, mais également des réalités plus sombres de la vie militaire. Nombre d’études d’anthropologie historique se sont basées sur cette relecture des mémoires, sources fondamentales pour l’histoire napoléonienne.

François Houdecek
Août 2023

consultez le dossier thématique « Vivre et mourir dans la Grande Armée » (2023)

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