Doigt de la statue de l’empereur Constantin : de la collection Campana au musée du Louvre

Artiste(s) : Anonyme
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Doigt de la main de la statue de Constantin © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Hervé Lewandowski

En juin 2018, le musée du Louvre publiait un communiqué de presse*, informant le public de la résolution d’un mystère vieux de plus de 150 ans. En effet, le musée détient depuis 1862 un doigt en bronze, de 38 cm de haut, manifestement détaché de la main d’une statue antique. Si l’on savait que ce doigt provenait de la collection Campana, rachetée pour partie sous le Second Empire par Napoléon III, son histoire et son origine n’étaient pas connues.

La collection Campana et l’éphémère musée Napoléon III

Directeur du Mont-de-Piété du Vatican (banque de dépôt dépendant du Trésor pontifical), le marquis Giampietro Campana (1808-1880) constitue, à la suite de ses grand-père et père, une exceptionnelle collection d’objets archéologiques, ainsi que de peintures de primitifs italiens, de peintures, sculptures et objets de la Renaissance. Mais, profitant de son poste, Campana utilise des fonds du Mont-de-Piété pour enrichir sa collection. Arrêté en 1857, il est condamné en 1858 à vingt ans de prison, sa peine étant finalement commuée en 1859 en un bannissement perpétuel, avec confiscation de ses biens. Récupérant cette collection réputée dans toute l’Europe, le pape Pie IX entreprend de la vendre. Des négociations discrètes s’engagent avec Napoléon III, proche de Campana et de son épouse, l’anglaise Emily Rowles qu’il avait connue à Chislehurst dans le Kent (et dans l’ancienne maison de laquelle il s’installera lors de son dernier exil), mais l’Empereur trouve les premières propositions trop élevées. La Grande-Bretagne en 1860 pour le musée de South Kensington (aujourd’hui Victoria and Albert museum), puis la Russie en 1861 pour le musée de l’Ermitage, sont donc les acquéreurs des premiers lots, relançant la pression des milieux culturels français sur Napoléon III. En 1863, la Belgique finalise l’acquisition d’un ensemble de vases cachés par des proches de Campana à l’État pontifical.

Afin de conserver une certaine discrétion, l’Empereur n’envoie pas négocier le comte de Nieuwerkerke (1811-1892), directeur général des musées impériaux, et futur surintendant des Beaux-Arts (en juin 1863), mais l’historien Léon Rénier (1809-1885) et le peintre Sébastien Cornu (1804-1870 ; époux d’Albertine-Hortense Lacroix, dont les parents étaient au service de la reine Hortense). Le 20 mai 1861 est signé le contrat de vente de 11 835 pièces, pour un montant de 4,36 millions de francs. Avec la loi du 2 juillet 1861, un crédit de 4,8 millions de francs est alloué pour constituer un musée Napoléon III destiné à accueillir cette collection, ainsi que les pièces résultant des fouilles archéologiques impériales en Orient.**

L’objectif de ce musée « des arts appliqués à l’industrie » est alors de proposer une vision d’ensemble des techniques et de leurs évolutions à travers des séries didactiques d’œuvres, afin d’encourager le développement des arts industriels et décoratifs en fournissant des modèles d’inspiration et de réflexion.*** En attendant que les salles du musée du Louvre puissent accueillir les œuvres, le musée Napoléon III est installé dans le palais de l’Industrie. Inauguré le 30 avril 1862, il est ouvert au public le 1er mai, jour de l’ouverture de l’Exposition universelle à Londres, et rencontre un immense succès. Plusieurs centaines de cartes sont distribuées afin de permettre aux professionnels (savants, chefs d’atelier et ouvriers « recommandés par leur patron ») d’étudier les pièces en dehors des jours d’ouverture au public.**** Et un guide de visite est édité à partir d’articles d’Ernest Desjardins publiés dans le Moniteur (à lire ici sur Gallica).

La fermeture du musée Napoléon III, initialement prévue le 1er août, est repoussée au 31 octobre par décret impérial du 12 juillet 1862 (en raison du retard pris dans les travaux du Louvre). Ce même décret confirme la décision de réunir une grande partie des œuvres aux collections du Louvre et d’envoyer une sélection de pièces dans les musées provinciaux, dans la perspective de développer un « semis de musées-école dans l’ensemble des départements ».**** En effet, le décret de juillet 1862 est publié alors que d’intenses et polémiques discussions partagent d’une part les partisans de la décision de Napoléon III de réunir, dans une perspective encyclopédique, la plus grande partie des œuvres exposées à celles du musée du Louvre, et d’autre part ceux d’un musée Napoléon III indépendant du Louvre, tourné vers les arts industriels.

Outre le Louvre, deux autres musées « parisiens » reçoivent des œuvres, le musée du Moyen Âge de Cluny, et le musée de la Céramique de Sèvres. En province, les musées de Montpellier et de Nantes, considérés comme les plus importants à l’époque, mais aussi ceux de Lyon, Avignon, Lille, Dijon, Metz, et bien d’autres, se voient attribuer des œuvres, dont le nombre et la qualité dépendent de l’appartenance de l’établissement à la première, deuxième ou troisième catégorie du classement des musées.

Le 15 août 1863, jour de la fête des Napoléonides, le Louvre ouvre au public les neuf salles consacrées à la collection Campana, qui peut admirer l’émouvant sarcophage des époux de Cerveteri, et La Bataille de San Romano : la contre-attaque de Micheletto da Cotignola d’Uccello.

Sarcophage, dit « Sarcophage des époux », vers 520-510 av. J.-C. © musée du Louvre, distr. RMN / Philippe Fuzeau

 

Paolo di DONO, dit UCCELLO (1397-1475), La Bataille de San Romano : la contre-attaque de Micheletto da Cotignola, vers 1435 – 1440?
© RMN / Jean-Gilles Berizi 1997

 

« Musée Napoléon III, salle des terres cuites au Louvre », par Sébastien Charles Giraud, présenté au Salon de 1866 © RMN-Grand Palais (musée du Louvre) / Adrien Didierjean

 

2018 : quand le doigt retrouve sa main…

C’est dans le cadre du projet de recherche sur la technique de fabrication des grands bronzes antiques mené par le musée du Louvre et le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF)*, que le doigt a pu être réuni à sa main d’origine. Une copie en résine a été réalisée afin de confirmer la découverte des conservateurs du Louvre : ce doigt manquait bien à la main de la statue monumentale de l’empereur Constantin, main détenue par le musée du Capitole à Rome (ainsi que la tête, le globe sans doute porté par cette main, et un pied : voir une vidéo de la salle du musée avec ces pièces).

 

M. Claudio Parisi Presicce plaçant la reproduction en résine
du doigt du musée du Louvre sur la main
de la statue colossale de Constantin du musée du Capitole.
Mai 2018. © Musée du Louvre / F. Gaultier

 

Irène Delage, septembre 2018

* Lire le communiqué de presse du musée du Louvre

** Arnaud Bertinet, « L’achat de la collection Campana », in Napoléon III, le magazine du Second Empire, 2011, n°48, pp 25-29.

***Isaline Deléderray-Oguey, « La collection Campana au musée Napoléon III et la question de l’appropriation des modèles pour les musées d’art industriel », Les Cahiers de l’École du Louvre [En ligne], 11 | 2017, mis en ligne le 26 octobre 2017, consulté le 28 août 2018. URL : http://journals.openedition.org/cel/721 ; DOI : 10.4000/cel.721

**** Arnaud Bertinet, Les musées de Napoléon III. Une institution pour les arts (1849-1872), publiée chez Mare et Martin, en 2015 : voir pp. 239-309 et pp. 403-412.

Lire aussi : Gianpaolo Nadalini, « La collection Campana au musée Napoléon III et sa première dispersion dans les musées français (1862-1863) », in Journal des Savants, Année 1998 2 pp. 183-225.
https://www.persee.fr/doc/jds_0021-8103_1998_num_2_1_1618

À NOTER > Exposition au musée du Louvre, Un rêve d’Italie. La collection du marquis Campana, du 7 novembre 2018 au 11 février 2019

Date :
Vers 330 ap. J.-C.
Technique :
Bronze doré
Dimensions :
H = 38 cm
Lieux de conservation :
musée du Louvre
Crédits :
© RMN-Grand Palais (musée du Louvre) Hervé Lewandowski
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