Lettre de Charles Baudelaire à l’Impératrice Eugénie

Période : IIe République - 2nd Empire/2nd Republic-2nd Empire
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Lettre de Charles Baudelaire à l’impératrice Eugénie

6 novembre 1857,

Madame,

Il faut toute la prodigieuse présomption d’un poëte [sic] pour oser occuper l’attention de Votre Majesté d’un cas aussi petit que le mien. J’ai eu le malheur d’être condamné pour un recueil de poésies intitulé : Les Fleurs du mal, l’horrible franchise de mon titre ne m’ayant pas suffisamment protégé. J’avais cru faire une belle et grande œuvre, surtout une œuvre claire ; elle a été jugée assez obscure pour que je sois condamné à refaire le livre et à retrancher quelques morceaux (six sur cent). Je dois dire que j’ai été traité par la Justice avec une courtoisie admirable, et que les termes mêmes du jugement impliquent la reconnaissance de mes hautes et pures intentions. Mais l’amende, grossie des frais inintelligibles pour moi, dépasse les facultés de la pauvreté proverbiale des poëtes [sic], et, encouragé par tant de preuves d’estime que j’ai reçues d’amis si haut placés, et en même temps persuadé que le cœur de l’Impératrice est ouvert à la pitié pour toutes les tribulations, les spirituelles comme les matérielles, j’ai conçu le projet, après une indécision et une timidité de dix jours, de solliciter la toute gracieuse bonté de Votre Majesté et de la prier d’intervenir pour moi auprès de M. le Ministre de la Justice.

Daignez, Madame, agréer l’hommage des sentiments de profond respect avec lesquels j’ai l’honneur d’être
de Votre Majesté,
le très dévoué et très obéissant serviteur et sujet,
Charles Baudelaire,
19, quai Voltaire.

Lorsque Charles Baudelaire (1821-1867) envoie cette lettre à l’Impératrice Eugénie le 6 novembre 1857, le poète est aux abois. Le 20 août précédent a eu lieu l’audience de son procès pour offense à la morale publique et aux bonnes mœurs ainsi que pour offense à la moralité religieuse. Cette mésaventure judiciaire a débuté peu après la mise en vente le 21 juin 1857 des 1 100 exemplaires des Fleurs du mal. L’ouvrage est édité grâce à son ami et éditeur Auguste Poulet-Malassis (1825-1878), co-dirigeant avec son beau-frère de la maison Poulet-Malassis/de Broise depuis 1855.

Moins de deux semaines après la parution, la rumeur enfle : les impressions seraient menacées de saisie et Baudelaire enjoint son éditeur à « vite, cache[r] mais cache[r] bien toute l’édition ». Le 5 juillet, le journaliste du Figaro Gustave Bourdin déclenche les hostilités contre le recueil et son auteur : « On ne vit jamais gâter si follement d’aussi brillantes qualités. […] L’odieux y coudoie l’ignoble ; le repoussant s’y allie à l’infect. […] Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences ».

L’assassinat critique fait place à la procédure judiciaire : la 6e chambre de police correctionnelle est saisie. À la tête du ministère public, Ernest Pinard, substitut du procureur impérial, a déjà requis  – sans succès – en janvier 1857 contre Flaubert et la parution de Madame Bovary sur les mêmes motifs d’atteinte à la morale publique. Il n’a de cesse d’en découdre avec Baudelaire. Le poète est épaulé dans la préparation de sa plaidoirie par le célèbre critique littéraire Charles-Augustin Sainte-Beuve, qui écrit régulièrement à la Princesse Mathilde, et l’historien et écrivain Prosper Mérimée, proche de l’Impératrice. Mais il cherche de l’aide en plus haut lieu encore.

« Flaubert avait pour lui l’Impératrice. Il me manque une femme »

Entre la saisie des livres à la mi-juillet et le jugement du 20 août 1857, Baudelaire cherche la protection d’Achille Fould, ministre de la Maison de l’Empereur, dont dépend le Moniteur universel. Cet organe officiel a, dans un premier temps, défendu son droit d’expression artistique face aux propos du Figaro. La publication par feuilletons depuis 1845 d’une partie des poèmes des Fleurs du mal n’a d’ailleurs soulevé aucune polémique à chaque parution dans des revues telles que L’artiste ou Les poètes de l’amour ou La revue des deux mondes. Mais les ministres de la Justice Abbatucci et de l’Intérieur Billault refusent cette intervention en faveur du poète.

Sans avoir accès direct au cercle impérial, Baudelaire n’est pas sans ressource puisqu’il est un des soupirants d’Apollonie Sabatier, dite « la présidente », demi-mondaine qui navigue dans l’entourage du duc de Morny. Baudelaire lui écrit : « Flaubert avait pour lui l’Impératrice. Il me manque une femme ». L’auteur de Madame Bovary a en effet bénéficié de l’intervention de l’Impératrice pour éviter sa condamnation.
Apollonie Sabatier a-t-elle plaidé la cause de Baudelaire auprès de Morny ? Nulle trace d’une telle intervention. Eugénie accède cependant à la requête présentée dans la lettre du 6 novembre : les 300 francs d’amende de Baudelaire sont réduits à 50 francs. Ses éditeurs, en revanche, doivent s’acquitter à l’issue du procès de 100 francs chacun et Les Fleurs du mal sont épurées de six poèmes (13 avaient été retenus pour motiver la mise en accusation).

L’intervention d’Eugénie

Les raisons de l’intervention d’Eugénie ne sont pas précisément connues : entend-elle protéger tous les artistes menacés par la censure ? Sans doute pas : il semble probable qu’elle ait approuvé une politique défendant les « bonnes mœurs ». Les Fleurs du mal ne correspondent pas non plus à son type de lectures. On peut déceler ici un geste de clémence qui sied à la réputation de l’Impératrice, mais sa raison est toute politique : Baudelaire est connu depuis le milieu des années 1840 pour être un fin critique d’art. Il est également le traducteur attitré d’Edgar Allan Poe depuis la parution de la Philosophie de l’ameublement en 1854. À ce titre, il est devenu une figure importante du milieu artistique parisien qui a souffert de l’exil de plusieurs de ses figures majeures, parmi lesquelles Victor Hugo. Ce dernier lui a d’ailleurs écrit une lettre d’encouragement depuis Guernesey le 30 août 1857 : « Une des rares décorations que le régime actuel peut accorder, vous venez de la recevoir ».

En choisissant de réduire son amende sans toutefois lever sa condamnation, le pouvoir impérial via Eugénie confirme la culpabilité de Baudelaire, réprimant officiellement la licence entrevue dans ses vers, mais adoucit la vie du poète déjà criblé de dettes. Le fait que cette réduction d’amende ait été actée plusieurs mois après le procès révèle également la volonté de l’Impératrice et de son entourage d’attendre que l’affaire se soit tassée dans la presse avant d’accéder à cette demande.

Cette faveur n’empêche pas Napoléon III de récompenser son implacable et zélé substitut du procureur Senard qui reçoit l’année suivante la Légion d’honneur. Le très conservateur juriste participe par la suite à l’élaboration de la loi sur la presse et devient un éphémère ministre de l’Intérieur de 1867 à 1868. L’auteur des Fleurs du mal, atteint de syphilis, s’est quant à lui éteint à Paris le 31 août 1867.

Voir la lettre recto et verso en haute qualité

Marie de Bruchard, juillet 2017 

Date :
1857
Technique :
encre sur papier
Lieux de conservation :
Archives nationales, AE-II-1980
Crédits :
© Archives nationales
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