Études autour des projets d’étendards de l’armée

Artiste(s) : DAVID Jacques Louis
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Études autour des projets d’étendards de l’armée
Études autour des projets d’étendards de l’armée, J.-L. David © Archives nationales - 1

De nouveaux étendards

En janvier 1812, l’Empereur prescrit la confection de nouveaux étendards, à renouveler tous les trois ans, demandant à ce que l’étoffe choisie soit d’une double soie bien serrée et brodée avec soin. En réponse, le comte de Cessac, ministre de l’administration de la Guerre consulte le premier peintre de l’Empire, Jacques-Louis David, célèbre auteur en 1810 du tableau La Distribution des Aigles, immortalisant la cérémonie du serment de l’armée à l’Empereur le 5 décembre 1804. Le peintre soumet alors plusieurs propositions, tant sur les étendards eux-mêmes que sur les aigles, ou l’uniforme des porte-étendards. Ses dessins sont accompagnés de commentaires de sa main (Projets d’étendards et d’uniformes dessinés et annotés par Jacques-Louis David, joints à un rapport du ministre de la Guerre de janvier 1812. Archives nationales, AF/IV/1164.).

Sur les étendards eux-mêmes, David recommande une forme « à la romaine », trapèze d’étoffe monté sur une barre transversale, pour une raison toute simple, que nous livre l’œil exercé du peintre, sensible au mouvement :
« Le drapeau des Romains (…) a le grand avantage d’être toujours déployé et par conséquent visible à chaque instant. Le pavillon de l’aigle actuelle de nos régimens ne peut au contraire être déployé que par l’action du vent. »
L’art du mouvement, cher à l’artiste, transparaît également dans son analyse du drapeau de la cavalerie :
« [L’actuel] est je pense le meilleur que l’on puisse lui donner, parce que l’action du cheval produisant un déplacement continuel dans l’air, le pavillon s’en trouve toujours déployé sans le secours du vent. »

Études autour des projets d’étendards de l’armée, J.-L. David © Archives nationales - 2
Études autour des projets d’étendards de l’armée, J.-L. David : porte-drapeau de cavalerie © Archives nationales

David répond également à l’Empereur qui s’était montré désireux d’éviter toute analogie avec les bannières religieuses portées en processions :

« La coupe trapézoïde du pavillon (…) présente l’aspect d’un quarré par l’effet du poids des glands ; et le jeu de ces plis que cela lui fait former, en lui donnant de la grâce, empêche que ce drapeau ressemble aux bannières de nos églises. »

 Décorum et uniformes

L’uniforme du porte-étendard fait également l’objet de remarques du peintre, qui souhaite l’orner davantage, montrant là encore son souci du détail graphique :
« Le porte-drapeau devant être un officier, il seroit ce me semble à propos de faire du baudrier du drapeau une espèce de décoration, en l’ornant de quelques galons d’or ou d’argent, selon les régiments. »
David va encore au-delà, proposant de nouvelles armes pour ces hommes, destinées à souligner l’honneur qui leur est fait en leur confiant la garde de l’étendard.
« Les garde-drapeaux devant être choisis parmi les soldats d’élite, je propose de leur donner des armes défensives : elles augmentent la sécurité et l’audace des braves. Elles seroient un casque de fer et des épaulettes en maille de fer, ou écailles de cuivre. Leurs armes offensives seroient un épieu assez gros, armé d’un large fer long et tranchant qui pourroit faire de terribles blessures ; et un sabre court et large qui tiendroit lieu de hache d’armes, avec une paire de pistolets. L’épieu seroit orné d’une frange qui pourroit effrayer un cheval dans l’attaque. Cette frange à filets d’or, semblable aux épaulettes des pages de S. M. seroit aussi portée toute semblable sur l’épaule du garde-drapeau et le décorerait honorablement. »
David souhaite ainsi allier l’efficacité militaire à l’apparat. Ce faisant, cependant, il outrepasse largement sa consigne initiale ; le choix des armes n’est en effet pas uniquement une affaire de « style », pourrait-on dire, mais c’est avant tout un arbitrage dicté par l’efficacité sur le champ de bataille. Il ne revient donc pas au peintre de s’exprimer sur ce point.

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Études autour des projets d’étendards de l’armée, J.-L. David : projet de costume pour le garde-drapeau © Archives nationales

Des aigles trop lourdes ?

Comme le rappelle le décret impérial relatif aux aigles, drapeaux et étendards du 25 décembre 1811, les armées reçoivent des mains mêmes de l’Empereur l’aigle à porter comme enseigne et doivent prêter serment de mourir pour la défendre – ce qu’illustrait en 1810 le tableau de David La Distribution des Aigles. Chaque corps doit recevoir son aigle, avec un étendard sur lequel doivent être inscrites d’un côté les batailles auxquelles le corps aura participé et de l’autre la mention « l’Empereur Napoléon à tel régiment ».
Le poids des aigles impériales paraît être un handicap : David propose donc de les alléger considérablement et de ne plus les faire qu’en tôle dorée et à plat, au lieu d’en ronde-bosse et cuivre coulé. Cependant, l’Empereur oppose une fin de non-recevoir : « l’aigle ne changera pas […] ce sera quelque chose d’imposant qu’une aigle dont on pourra citer les batailles. C’est là l’avantage d’avoir pour enseigne quelque chose qui ait un corps (Lettre au duc de Feltre datée du 14 janvier 1812, citée par Correspondance générale (sous la direction de Thierry LENTZ), t. XII, Fayard, 2012, p. 100 (n° 29743), d’après une copie d’expédition, SHD, département de l’Armée de Terre, 17 C 326.). » Napoléon réserve les honneurs à l’aigle seule : les fanions ne doivent comporter aucun élément, afin que, « si par malheur ils venaient à tomber au pouvoir de l’ennemi, on vît bien par leur extrême simplicité que c’est sans conséquence (Ibid.). »

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Études autour des projets d’étendards de l’armée, J.-L. David : projet de costume pour le porte-drapeau © Archives nationales

Le drapeau tricolore

Entre octobre 1811 et février 1812, est évoqué le choix des couleurs des drapeaux de l’armée. Il est un temps envisagé de préférer au drapeau tricolore bleu-blanc-rouge, adopté sous la Révolution et conservé sous l’Empire, des couleurs plus « simples » à faire figurer sur un étendard qui doit en outre accueillir les inscriptions prescrites par l’Empereur. Le ministre de la Guerre propose ainsi un drapeau de couleur unique, bleu (rappelant que le blanc, couleur des rois de France, est proscrit et qu’il ne l’envisage pas un instant). Sont avancées aussi des couleurs rouge garance, jaune orange et gris pour les régiments suisses et étrangers, pour les vétérans et les équipages militaires. Le drapeau tricolore bleu-blanc-rouge est finalement maintenu, comme l’atteste une lettre du duc de Feltre du 8 février 1812 à l’Empereur, ce dernier s’y montrant personnellement attaché – et sensible à la réaction de l’armée en cas de changement de couleurs.

Pour conclure…

Propositions de nouvelles aigles, de nouvelles armes, de nouveaux uniformes… ces initiatives semblent déplaire à Napoléon, qui, visiblement agacé par la mauvaise compréhension de ses instructions du 25 décembre 1811 par le ministre de l’administration de la Guerre, écrit au duc de Feltre, ministre de la Guerre, qu’il lui confie désormais cette affaire. L’Empereur n’a jamais souhaité, en effet, que l’on touche aux aigles : il ne souhaite « ni aigles ni bâtons », mais « veu[t] seulement qu’on confectionne l’étendard qui doit être attaché aux aigles (Ibid.). »
Les propositions de David sont conservées aujourd’hui dans la sous-série AF/IV des Archives nationales, dans la section des papiers provenant de l’administration de l’artillerie du fonds de la Secrétairerie d’État.

Marie Ranquet
Juin 2021

Marie Ranquet est conservateur du Patrimoine, responsable du pôle des archives de l’Exécutif (1789-1870), des Assemblées et du contrôle de l’État au département de l’Exécutif et du Législatif des Archives nationales

► Ces dessins sont à admirer durant l’exposition Dessiner pour Napoléon. Trésors de la Secrétairerie d’État impériale, aux Archives nationales, sur son site de l’hôtel de Soubise, jusqu’au 19 juillet 2021, puis du 1er septembre au 18 octobre 2021 (Fermeture estivale du 20 juillet au 30 août).

 

Date :
vers 1812
Dimensions :
H = 40,5 cm, L = 31,5 cm
Lieux de conservation :
Archives nationales, AF/IV/1164
Crédits :
© Archives nationales
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