Les huit époques de Napoléon Ier ou Vie de Napoléon en huit chapeaux

Artiste(s) : STEUBEN Charles (baron)
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Les huit époques de Napoléon Ier ou Vie de Napoléon en huit chapeaux © Fondation Napoléon - R. Young

Tableau portant l’inscription au dos : donné par M. Steuben/à Mad. Amable/Tastu/ le 14 février 1826.

Le peintre Charles Steuben (1788-1856) connut des aspirations politiques ambivalentes. Élève de David, lui-même membre du comité de Salut public jacobin avant d’être peintre officiel de la cour impériale, Steuben semble avoir apprécié, bien que critiqué, Bonaparte, ce général qui n’était plus si révolutionnaire que cela, puis après 1815 partagé des idées libérales. La preuve en est, peut-être, dans le choix de la destinataire de ce tableau : Madame Amable Tastu.

Madame Amable Tastu (pseudonyme qui reprenait le nom de jeune fille de Sabine Casimire Amable Voïart) fut l’auteur en 1826 d’un premier volume de Poésies, dans lequel elle louait un portrait par Steuben de trois libéraux suisses, ayant inspiré son poème La liberté ou le service des trois Suisses. Romantique entière et passionnée, elle arborait fièrement ses couleurs politiques et artistiques, citant Victor Hugo, Lamartine, Alfred de Vigny au fil de ses vers. Un autre poème était une lamentation amère et critique sur le couronnement de Charles X qui avait eu lieu un an avant la publication de ses Poésies. Mais ses penchants bonapartistes trouvèrent expression dans un autre de ses poèmes, très clairement dédié à la duchesse de Saint-Leu, c’est-à-dire Hortense de Beauharnais. Un médaillon antique ornant ces vers porte d’ailleurs l’inscription en grec « Ortesia Basilissa » : « Reine Hortense »… Dans ce poème empruntant au merveilleux, les violettes (symbole bonapartiste du retour napoléonien) poussent à chaque pas et, lors d’une incantation, des fées promettent à une jeune enfant endormie un destin merveilleux dans tous les sens : elle sera reine. Cachés dans ce récit poétique, se révèle l’histoire de la reine Hortense.

Steuben connut également un élan bonapartiste dans les années 1825-1830 : à cette époque, il peignit la mort de Napoléon et le retour de l’empereur d’Elbe. Dans ce tableau allégorique, un travail plus intime et privé, il choisit d’incarner Napoléon en utilisant son célèbre couvre-chef.
Le premier des huit chapeaux semble représenter (délibérément ?) obscurément les sombres nuages ​​de la Révolution auquel le chapeau fait face, tournant le dos au spectateur du tableau. Certains commentaires de l’œuvre diront que ce premier chapeau est représenté sur fond de la répression du 13 Vendémiaire An IV qu’il a menée devant l’église Saint-Roch.
La lecture du tableau se poursuit par une évocation de Paris où l’on peut voir clairement la cathédrale Notre-Dame, tout comme les moulins à vent de Montmartre. Cette fois, l’étoile de Bonaparte brille et le chapeau se présente de profil, rendant visible pour la première fois la cocarde de Bonaparte : est-ce toujours pour évoquer son engament durant Vendémiaire en 1795 ou une simple évocation générale du Consulat ?
Le chapeau suivant semble représenter l’étranger, l’outre-mer, de Bonaparte. Le chapeau fait face à des colonnes antiques : e
st-ce l’Égypte ou l’Italie ?
Un bâtiment obscur fait le lien avec le quatrième chapeau, central, triomphant :  il repose, couché, sur ce qui semble être des branches d’olivier pacifiques, et non des lauriers de vainqueur : symbole de la paix du Consulat ? La paix après Austerlitz ? La paix de Tilsit ?
L’aigle (donc l’Empire) prend son envol pour se diriger vers le chapeau suivant, qui se dresse verticalement, fièrement, pour évoquer la période allant de la paix de Tilsit à 1811.
Les trois chapeaux finaux sont plus faciles à interpréter : le chapeau renversé, comme abattu, sur fond d’incendie de Moscou, la retraite à travers la neige et l’étoile décroissante symbolisant manifestement la défaite des campagnes de Russie, d’Allemagne puis de France. Puis la foudre des dieux frappe l’aigle de l’armée, que contemple un nouveau chapeau redressé, pour représenter les Cent-Jours. L’orgueil de Waterloo, suivi de l’exil à Sainte-Hélène : le dernier chapeau est couché sur le rivage de la mer, comme sur un cercueil, orienté vers un drapeau posé au sommet d’une île, évoquant à la fois l’île de Sainte-Hélène et un récif plus spirituel, voire céleste.

Par cette dédicace et ce cadeau à Madame Tastu, Charles Steuben donne forme à une vision bonapartiste de Napoléon comme héros tragique, scellant probablement une amitié bonapartiste.

Peter Hicks, trad. Marie de Bruchard, septembre 2018

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