Photographie : ruines du palais d’Orsay, siège du Conseil d’État (mai 1871)

Artiste(s) : LIÉBERT Alphonse (1827-1913)
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Le palais d’Orsay

Voulu en 1808 sur la rive gauche de la Seine, par Napoléon Ier pour abriter avec fastes le ministère des Affaires étrangères, le palais d’Orsay a connu une construction et une attribution erratiques (palais de l’Industrie, chambre des députés, Conseil d’État) sous les régimes suivants. En 1840, il accueille, enfin, le Conseil d’État au rez-de-chaussée, et deux ans plus tard, la Cour des Comptes au premier étage.

Le palais d’Orsay ne se remettra pas de l’incendie du 23 mai 1871 déclenché par les Communards au cours de la « semaine sanglante » du 21 au 28 mai, semaine qui voit plusieurs incendies organisés autant par action symbolique que tentative d’entraver la progression des troupes du gouvernement retranché à Versailles. S’il est un temps envisagé de reconstruire le palais pour y installer un musée des Arts décoratifs, ses ruines sont rasées en… 1898. Sur l’emplacement, racheté par la Compagnie Paris-Orléans, fut érigée la gare d’Orsay, devenue le musée d’Orsay qui rassemble l’ensemble des expressions artistiques de la période 1848-1914.

Photographie : ruines du palais d’Orsay, siège du Conseil d’État (mai 1871)
Palais d'Orsay quelques jours après l'incendie du 23 mai 1871, photo de A.J. Liébert
© Joyce F. Menschel Photography Library Fund, 2007 / MET museum of Art, New York

Le photographe et Paris en ruine

D’origine belge, Alphonse Liébert (1827-1913) est officier dans la marine, avant de devenir photographe à Paris, en France, et en Californie, aux États-Unis. Il réalise le portrait de nombreuses personnalités, et réunit de nombreuses photos de Paris et ses environs incendiés pendant la guerre de 1870-1871 et la Commune dans des albums : volume 1 et volume 2.

Voir l’image en grand sur le site du Met museum.

Les prises de vue de Liébert ne sont pas uniques, plusieurs photographes (P. LoubèreE. Appert, Wulff jeune, Bruno Braquehais…), installent leurs matériels pour immortaliser ces scènes de désolation. Bien éloignées des tableaux nostalgiques et oniriques des ruines antiques (comme les œuvres d’Hubert Robert, vidéo), ou, déjà, des albums de photographies de monuments et ruines en Orient, ou en France (mission héliographique patrimoniale de 1851), évocation ou témoignage du temps qui passe, ces photographies frappent les contemporains en immortalisant les conséquences immédiates des destructions, presque encore fumantes,  de la Commune, car les techniques photographiques ne permettent pas encore le reportage photographique en action. Complément de ces albums historiques, des « guides à travers les ruines » voient le jour, pour organiser la visite de Paris et ses environs, par les touristes, français comme étrangers (voir un exemple ici ou un autre exemple là, sur gallica.fr).

Huysmans révèle l’artiste Feu : vive l’architecture cuite !

Dans le numéro de novembre-décembre 1886 de la Revue indépendante de littérature et d’art, l’écrivain et critique d’art Joris-Karl Huysmans (1848-1907) publie une « Fantaisie sur le Musée des Arts Décoratifs et l’Architecture cuite ». Dans une première partie, il y récuse l’intérêt d’un musée qui va inciter à « l’art japonais pour l’exportation, l’imprimerie sur faïence et sur étoffe, la cartonnerie des cuirs de Cordoue en papier-pâte, le luxe à bon compte, la pacotille qui dégoût des originaux qu’elle simule […], et qui « insulte Notre Industrie Nationale qu’on déclare incapable de découvrir une forme quelconque et qu’on invite formellement, par voie de presse, à venir pasticher les objets que l’on exposera dans ses vitrines ».

Dans une seconde partie, Huymans n’exprime aucun regret quant à la destruction du palais : « […] jamais monument plus laid ne fut élevé. C’était poncif, pompier, coco, buffet, patriarche, chaufferette, tout ce qu’on voudra ». Il reconnaît que « la carcasse [du palais d’Orsay] est subitement devenue auguste ; ses colonne si patraques et si lourdes se sont allégées et filent presque altières dans le ciel. Par les cadres déserts des fenêtres et des portes, par les fentes du gros œuvre, par les trous des murs de refend, le soleil entre, éclaire les blessures fermées des flammes, caresse le bloc charbonneux, rosit les briques; blondit les plâtres, dore du haut en bas l’immense cage où des milliers de corbeaux tournoient. » Nous voici face à « une architecture de rêve, tout un cauchemar de colonnes abruptes, taillées à coup de haches, dans la congestion d’un sommeil fou ! » Regrettant que les architectes composent des monuments « de bric et de broc, prenant ici un morceau de l’Antiquité, là un bout de Moyen Âge et raccordant le tout, tant bien que mal […] », il enfonce le clou : « Quel enseignement cette ruine nous révèle ! Depuis un siècle l’architecture est un art perclus […]. »

Pour la ré-générescence de l’architecture parisienne, la solution est toute trouvée pour Huysmans : « Pour embellir cet affreux Paris que nous devons à la misérable munificence des maçons modernes, ne pourrait-on pas – toutes précautions prises pour la sûreté des personnes – semer çà et là quelques ruines, brûler la Bourse, la Madeleine, le ministère de la Guerre, l’Opéra, l’Odéon […]. L’on s’apercevrait peut-être alors que le Feu est l’essentiel artiste de notre temps et que, si pitoyable quand elle est crue, l’architecture du siècle devient imposante, presque superbe, lorsqu’elle est cuite. »

Lire le texte en entier sur Gallica/BnF.

► À lire : Le palais d’Orsay. Une autre histoire du XIXe, par Hélène Lewandowski (Passés/Composés, 2020)

Irène Delage, décembre 2020

Date :
1871
Technique :
Albumen silver prints from glass negatives
Lieux de conservation :
Metropolitan Museum of Art, New York (USA)
Crédits :
© Joyce F. Menschel Photography Library Fund, 2007
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