Portrait de Germaine Necker, baronne de Staël-Holstein, dite madame de Staël (1766-1817)

Artiste(s) : GODEFROID Marie Éléonore
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Cette représentation de Germaine de Staël a été peinte par Marie Éléonore Godefroid (1778-1849), fille du peintre Ferdinand-Joseph Godefroid. Elle quitte son poste de professeur d’art à l’Institut de Saint-Germain de Jeanne Campan pour assister le baron Gérard, le célèbre portraitiste de cour sous l’Empire et la Restauration, à partir de 1795.
Dès les années 1800, elle présente ses propres toiles dont les sujets sont souvent les enfants de personnalités connues (les enfants du maréchal Ney, du ministre Savary, de la reine Hortense ou du duc d’Orléans). Elle se fait également connaître plus tard pour les portraits de deux de ses inspirateurs : Jacques-Louis David (peint entre 1814 et 1825) et son propre maître, le baron Gérard (peint dans les années 1820).
Godefroid participe activement à certains tableaux de Gérard qui lui confie également très souvent les commandes de reproductions de ses œuvres. La technique de Godefroid se confond tellement bien avec celle de Gérard que certaines créations de l’élève ont parfois dû lui être réattribuées au détriment du baron.

Dans le cas présent, la conformité flagrante entre ce portrait de madame de Staël et celui qu’a fait le baron (supposé achevé en 1810) démontre les talents de copiste de Godefroid.

Madame_de_Staël_GERARD © Versailles

À part les changements de couleur (robe, étole en cachemire et pan de mur), les deux tableaux sont bel et bien identiques, de la légère entr’ouverture des lèvres de madame de Staël, au camée qu’elle porte, en passant par l’inclinaison au degré près de sa main tenant une branche de fleur.
Les couleurs des deux portraits restent d’ailleurs similaires quoiqu’inversées. Blanc, noir et rouge se répartissent seulement différemment sur la toile : l’élève ne s’est pas bien éloignée de la représentation que le baron a produite…
On note même une pièce complètement superposable d’un tableau à l’autre : le turban de la célèbre Suissesse, dont couleurs et plis sont absolument les mêmes. Germaine de Staël est une adepte du turban orientalisant, dont la mode est venue de Grande-Bretagne – son pays d’adoption – et a été popularisée dans les années 1790-1820. Elle est si souvent représentée avec cette coiffe que le turban semble être, aux yeux de la postérité, son accessoire emblématique à l’instar du bicorne noir pour Napoléon.

© Pinterest
Le turban se retrouve ici dans une page de mode parisienne de 1808 © Pinterest

Il est difficile d’affirmer que madame de Staël a posé pour le portrait originel de Gérard et tout aussi hasardeux d’avancer des dates pour ces éventuelles séances de pose : en 1810, elle est déjà exilée depuis sept ans hors de Paris, sur ordre appuyé du Premier Consul. Devenu empereur, Napoléon ne relâche jamais la surveillance de la fille du banquier suisse Jacques Necker, ancien ministre de Louis XVI. Durant tout cet exil loin de Paris, et jusqu’à son retour après la chute de l’Empire dans la capitale, l’intellectuelle, pétrie de la philosophie des Lumières, partage sa vie entre ses séjours à Coppet, dans le domaine familial en Suisse, et d’incessants voyages en Allemagne en 1803 puis en Italie en 1805 ou encore à Vienne en 1807.
Sa nouvelle incartade aux yeux de Napoléon, la parution de son Allemagne, immédiatement censurée en 1810, donne à douter que Gérard ait produit ce portrait flamboyant à l’apogée de la disgrâce de cette femme de tête. Par ailleurs, un portrait de 1812 par Vladimir Borovikovski, exécuté pendant son séjour en Russie, laisse à penser que les traits de Germaine de Staël, beaucoup plus mûrs, ne peuvent pas correspondre au visage jeune du tableau de Gérard.
Le portrait du baron pourrait donc avoir été créé d’après des esquisses beaucoup plus précoces, au début du XIXe s. Gérard fera d’ailleurs à partir de ces traits difficilement datables un autre tableau posthume (entre 1819 et 1821) de madame de Staël en Corinne, l’héroïne d’un de ses plus célèbres romans.

Malgré ces incertitudes sur les dates de création des portraits de Gérard et Godefroid, la forte personnalité et l’exaltation du modèle sont manifestes sur cette toile. Madame de Staël est réputée pour son esprit brillant et fantasque. Son œuvre reflète deux tendances fondamentales de son caractère : passionnée mais également toute imprégnée de protestantisme, elle publie aussi bien des romans (Delphine en 1802, Corinne en 1807), introduisant le romantisme dans la littérature française, que des analyses historiques, culturelles, morales et philosophiques parmi lesquelles son Allemagne (censuré en 1810, édité en Grande-Bretagne en 1813), ses Réflexions sur le suicide (1811) ou encore ses Considérations sur la révolution française, écrites entre 1814 et 1815 et publiées après sa mort.

Dans la préface biographique qu’elle adjoint aux Mémoires d’exil de madame de Staël, sa cousine, madame Necker de Saussure, explique qu’on « regardait madame de Staël comme une personne extraordinaire en conversation ; mais dans les lettres, on la mettait encore au nombre des auteurs spirituels que des défauts de manière ont exclu du premier rang ». Critiquée pour ce style « émotif », madame de Staël est en revanche considérée comme une adversaire politique de taille contre Napoléon. Elle l’a certainement été quand elle dénonce avec acharnement l’accaparement dangereux du pouvoir par un homme… sur lequel elle n’a pu acquérir la moindre influence, malgré de nombreuses tentatives.
À partir de l’exil de Napoléon en 1814, elle montre une certaine sympathie pour l’empereur déchu, y trouvant sans doute une figure romantique telle qu’elle les affectionne. D’une indépendance farouche, elle défendra jusqu’en 1817, à sa mort, une vision oscillant entre libéralisme et prudence, résumée par sa cousine : « comme en France, comme partout, son inclination l’avait portée à se rattacher à l’opposition modérée et conservatrice, sans jamais se séparer entièrement du parti ministériel ».
Madame de Staël reste une romancière d’avant-garde mais aussi une des premières grandes penseuses de la politique, reconnue comme telle dès son temps.

Marie de Bruchard, avril 2017

Ce portrait pourra être admiré lors de l’exposition sur l’empereur Napoléon Ier au musée des Beaux-Arts d’Arras, créée en partenariat avec le château de Versailles, et qui se tiendra du 20 octobre 2017 au 20 novembre 2018.

Date :
1800-1810
Technique :
Huile sur toile
Dimensions :
H = 116 cm, L = 83 cm
Lieux de conservation :
Versailles, châteaux de Versailles et de Trianon, INV. MV4784
Crédits :
© RMN-Grand Palais (Château de Versailles) / Franck Raux
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