Portrait d’Otto von Bismarck en 1870 [Photographie]

Artiste(s) : Anonyme
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Portrait d’Otto von Bismarck en 1870 [Photographie]
Portrait photographique d'Otto von Bismarck vers 1870-1871, anonyme
© Europeana.eu / National Library of the Netherlands - Koninklijke Bibliotheek / Spaarnestad Photo

Quand la guerre franco-prussienne de 1870 éclate, Otto von Bismarck (1815-1898) est au sommet de l’état prussien, bras droit direct du roi Guillaume Ier depuis plus de sept ans. Appelé de son poste d’ambassadeur auprès de la France en septembre 1862 pour devenir ministre-président du royaume (également en charge des Affaires étrangères), il a su imposer sa vision politique d’une Prusse forte.
Entre 1863 et 1865, le royaume a réussi à faire admettre sa domination sur des populations à l’est de la Prusse en Pologne (en partage avec la Russie), et sur des territoires au Nord, au détriment du Danemark (en accord avec l’Autriche). En provoquant – et en remportant – un conflit direct en 1866 avec l’Empire autrichien, rival séculaire de la Prusse dans le contrôle des territoires germaniques, Bismarck a fait de son pays la tête de proue d’un nouveau conglomérat d’états allemands. La création de la Confédération de l’Allemagne du Nord en 1867 est la concrétisation flamboyante de la réussite de sa stratégie expansionniste.
En 1870, année où débute le conflit direct avec la France, et au moment où cette photographie du ministre-président est prise, la sphère d’influence de la Prusse sur les populations germanophones dépasse largement les frontières théoriques de cette confédération et le texte même de sa constitution préfigure celui du futur état fédéral du Reich allemand créé à Versailles en 1871 en conséquence directe de la guerre avec la France.

Du civil au militaire : évolution d’une image

Otto von Bismarck, en 1862, année de son accession au poste de ministre-président du royaume de Prusse © Bundesarchiv
Otto von Bismarck, en 1862 © Bundesarchiv

Dans les années 1860, Bismarck est volontiers représenté dans des habits civils sobres.
Il a même souffert, en début de carrière internationale, de la réputation de son caractère strict, aux antipodes du charme qu’on aurait attendu d’un ambassadeur auprès de la cour de Napoléon III.

Néanmoins sa culture et son esprit vif le distinguent du frustre Junker (noble propriétaire terrien) ou du militaire borné, caricatures que les salons parisiens font volontiers des Prussiens et dont ils l’ont affublé à sa prise de poste à Paris.
L’empereur des Français, quant à lui, saluera la nomination de Bismarck en tant que ministre-président en 1862, espérant y voir un rapprochement francophile de la part de Guillaume Ier.

Le charisme de Bismarck est proportionnel à la réussite de sa politique et à son ascendant sur Guillaume Ier

Otto von Bismarck, après 1875 © BnF/Gallica ark:/12148/btv1b105012004
Otto von Bismarck, vers 1877 © BnF/Gallica ark:/12148/btv1b105012004

La figure du nouveau chancelier gagne en aura au fur et à mesure de ces victoires militaires et diplomatiques. À partir des années 1870, après la victoire sur la France de Napoléon III puis de la Troisième République, et après la création du Reich allemand dont il devient chancelier, ses portraits changent.

Délaissant le costume noir, sobre et luthérien, Bismarck adopte des représentations militaires qui le rapprochent de celles du roi de Prusse et rappellent qu’il est à l’origine des conquêtes territoriales dont bénéficie son pays. Il ne quitte désormais plus son uniforme de cuirassier  (Bismarck a fait son service militaire en tant que chasseur à pied (Jäger). Mais il adopte l’uniforme de cuirassier après avoir été nommé général de division en 1866, peut-être en mémoire de son père, Rittmeister dans la cavalerie prussienne. En 1890, lors de sa « démission », il est nommé colonel général de cavalerie au grade de maréchal.) dans ses portraits officiels, mais également durant la plupart des manifestations publiques auxquelles il participe. Il ne se départit de cette habitude qu’à la fin de sa carrière.
Le souci d’esthétisme n’est pas non plus étranger à ce port permanent de l’uniforme. Bismarck est un homme excessif dans la bonne chère et souffre dans les années 1870-1880 de problèmes de santé et de faiblesses physiques que l’uniforme peut servir à masquer. Le chancelier ne se prive pas de faire recadrer les portraits qui ne lui conviennent pas et préfère les portraits de visage ou de buste aux portraits en pied. 

Outre ce changement vestimentaire, les peintures de Bismarck mettent également en scène l’ascendant qu’il a auprès de Guillaume Ier, à l’exemple d’une aquarelle de Konrad von Siemenroth. Le peintre représente le duo politique dans la chambre de l’Empereur au palais royal à Berlin en 1887, peu de temps avant la mort du Kaizer (Guillaume Ier meurt le 9 mars 1888).
Tout dans cette illustration des deux hommes au travail suggère la domination de Bismarck sur son souverain : Bismarck se tient droit, en uniforme, avec sérieux et concentration ; Guillaume est à demi-assis, le regard dirigé vers le haut, dans une tenue plus négligée, les mains désœuvrées. Comme s’il recevait le discours de son ministre avec obéissance…

"Bismarck bei Kaiser Wilhelm I. im Königlichen Palais, Unter den Linden in Berlin", nach einem Aquarell von Konrad Siemenroth; Lithografie, 1887, 64,8 x 41,5 cm; Foto: Lutz Braun; © Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz
Bismarck auprès de Guillaume Ier au Palais royal, à Unter den Linden à Berlin, d’après une aquarelle de Konrad Siemenroth, 1887 © Bildarchiv Preußischer Kulturbesitz/Lutz Braun

 

Jusqu’en 1888, Bismarck sait jongler brillamment aussi bien avec les protestations de Guillaume Ier sur sa politique qu’avec les différentes récriminations qui agitent les groupes politiques du Reichstag (parlement de l’Empire allemand) contre son gouvernement très personnel. Conservateurs et libéraux (Bismarck a tenté d’amoindrir la portée politique des catholiques qui ne comptent pas parmi ses électeurs et il a fait en sorte d’interdire les socialistes au parlement.) ont tour à tour été ses alliés, parfois avec succès, mais sont souvent en opposition à la vision peu parlementaire qu’a le Kanzler.
À la mort de Guillaume Ier le 9 mars 1888, et après l’éphémère règne de Frédéric III (jusqu’en 15 juin 1888), Guillaume II accède au pouvoir. Leur très houleuse collaboration ne dure que quelques mois ; il évince le chancelier encombrant.

Une figure symbolique essentielle dans l’imaginaire européen du début du XXe s.

Si la majorité de la population du Reich accueille ce limogeage positivement, dans l’espoir de renouvellement politique, l’aura de Bismarck n’en reste pas moins grande. Sa personnalité représente, avant même sa mort, une allégorie de l’Allemagne dont il a forgé l’unité pendant plus de trente ans, aussi bien extérieurement qu’intérieurement.
L’apothéose de Bismarck ci-dessous est peinte lorsqu’il est renvoyé par Guillaume II. Le chancelier y est entouré des figures allégoriques de la Victoire, de la Germanie et de la muse de l’Histoire, Clio.

Cette apothéose de Bismarck est peinte lors Bismarck est renvoyé par Guillaume II. Le chancelier du même monument est entouré des figures allégoriques de la Victoire, de la Germanie et de la muse de l'Histoire, Clio. Par Ludwig Rudow, 1890 © Deutsches Historisches Museum, Berlin
Apothéose de Bismarck par Ludwig Rudow, 1890 © Deutsches Historisches Museum, Berlin

 

À l’évidence, ce culte se renforce particulièrement après sa mort, le 30 juillet 1898.
En 1901, Ernst Henseler peint un des derniers grands discours du chancelier de fer au Parlement : le 6 février 1888, Bismarck en appelle au renforcement militaire de l’Empire face aux menaces extérieures. Il conclut sa longue prise de parole par une phrase devenue immédiatement célèbre : « Nous, Allemands, craignons Dieu, mais sinon rien au monde ! » [Wir Deutschen fürchten Gott, aber sonst nichts in der Welt!].

Bismarck à la séance parlementaire du 6 février 1888 © Deutsches Historisches Museum, Berlin
Bismarck à la séance parlementaire du 6 février 1888 © Deutsches Historisches Museum, Berlin

 

Peu de ses contemporains, et encore moins de ses admirateurs ultérieurs, se souviennent de la suite du discours du Chancelier. Bismarck lie cet appel au réarmement à une volonté de maintien de la paix : « C’est bien la peur de Dieu qui nous fait aimer et prendre soin de la paix » [Die Gottesfurcht ist es schon, die uns den Frieden lieben und pflegen lässt]. Un malentendu voit le jour…

Bientôt, une mythologie belliqueuse autour de la personnalité d’Otto von Bismarck se propage dans l’opinion publique, au fur et à mesure que se rapproche l’idée d’un nouveau conflit européen, en particulier avec la France. Son image (« Il vit encore ! », s’intitule ce portrait par Ludwig Fahrenkrog de 1915) est omniprésente durant la propagande de la Première Guerre mondiale.

Carte postée de 1915 reprenant la célèbre phrase tronquée de Bismarck dans son discours de 1888 © Colnect.com : GER/EMP-Coln-0041
Carte postée de 1915 reprenant la célèbre phrase de Bismarck dans son discours du 6 février 1888 mais tronquée. Avec les portraits de Bismarck et de Guillaume II, sous l’aigle impérial allemand © Colnect.com : GER/EMP-Coln-0041

 

Sa récupération se poursuit lors de la Seconde Guerre mondiale, ce qui achève d’en faire une figure sulfureuse dans l’imaginaire populaire de la seconde moitié du XXe s. L’historiographie permet depuis de rendre distincte l’action réelle du premier chancelier impérial, de l’utilisation postérieure de son image et des réclamations de filiation que Bismarck a suscitées.

Marie de Bruchard, mars 2020

Date :
1870-1871
Technique :
inconnue
Lieux de conservation :
National Library of the Netherlands
Crédits :
© National Library of the Netherlands - Koninklijke Bibliotheek/Europeana.eu
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