Patrice Gueniffey : Napoléon, de Gaulle et la question du grand homme (février 2017)

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Patrice Gueniffey publie aux éditions Perrin un essai : Napoléon et de Gaulle, deux héros français, ouvrage à paraître le 9 février 2017. À cette occasion, il a accepté de nous éclairer sur l’approche de l’histoire qui anime son ouvrage.

Propos recueillis le 2 février 2017 par Marie de Bruchard.

Napoléon et de Gaulle - P. Gueniffey © Perrin 2017

Marie de Bruchard : Votre ouvrage confronte deux figures séparées d’une centaine d’années : Napoléon, dont vous avez une connaissance profonde, et de Gaulle, l’homme fort du XXe s. Comment est né ce projet et pourquoi le choix de ces deux « héros français » ?

Patrice Gueniffey : Ce livre s’inscrit dans le prolongement du Bonaparte, même s’il n’en est pas la suite annoncée. Il revient, sous une autre forme, sur la question à mon avis centrale qui se trouvait posée par le premier volume de la biographie que j’ai publié : la question du grand homme, du héros, celle de la gloire et la conception de l’histoire dont elle témoigne. Si j’ai choisi de traiter ces questions sous la forme d’un parallèle, ce n’est pas pour devenir le successeur de Plutarque, mais parce que l’un de mes grands modèles reste le Hitler et Staline d’Alan Bullock, que je tiens pour un chef d’œuvre. Dès lors, le choix des personnages s’imposait. Contrairement à Hitler et Staline, ils ne sont pas contemporains, mais ils appartiennent à la même histoire, celle de la France postrévolutionnaire et, plus décisivement, ils règnent sans partage sur le classement des personnages historiques qui ont la préférence des Français. Cette seule faveur ne suffirait bien sûr pas à justifier le parallèle. Mais si différents soient-ils, et aussi bien l’époque qui fut la leur, les points communs ne manquent pas, qui expliquent du reste la faveur dont ils bénéficient. L’un et l’autre ont acquis le statut de « sauveurs », le premier pour avoir terminé la Révolution et rétabli la paix civile, le second pour avoir par deux fois restauré la république et, là aussi, mis fin ou prévenu une guerre civile. Ensuite, grâce à eux la France a retrouvé son lustre international, elle a renoué avec la renommée, retrouvé sa vocation universelle. Enfin, grâce à un pouvoir associant autorité, efficacité et volonté de réforme, ils ont répondu à une très ancienne aspiration française à l’avènement d’un gouvernement qui transcenderait les divisions franco-françaises, échapperait aux calculs politiciens et s’appliquerait à conduire une politique pragmatique et rationnelle. Au fond, ils ont l’un et l’autre, l’un après l’autre, et eux seulement, réincarné une conception du pouvoir qui s’était épanouie sous le règne de Louis XIV, puisque lui aussi, avant les années sombres de la fin du règne, avait pacifié le royaume, assuré le rayonnement de la France, politique et culturel, et incarné l’idéal, si prégnant ensuite, notamment au siècle des Lumières, du gouvernement rationnel, ce qu’on avait alors baptisé du nom de « despotisme éclairé ». A des degrés divers, Napoléon et de Gaulle furent, après Louis XIV, les deux autres despotes éclairés de notre histoire, avec cet inconvénient de n’avoir pas facilité la tâche de leurs successeurs. Tout comme la gloire du Roi-Soleil avait assombri le règne de Louis XV comme celui de Louis XVI, tous les gouvernements du XIXe siècle souffrirent du souvenir de l’épopée napoléonienne qui, indépendamment de leurs mérites, les rapetissait. Et on le sait bien : excepté François Mitterrand – au moins pour les apparences – aucun des présidents de la Ve n’a réussi à endosser convenablement le costume taillé par de Gaulle et pour de Gaulle.

Marie de Bruchard : Vous interrogez leurs parcours sur des points précis : leurs retours en politique, leurs visions de l’histoire, leur image de la France, leurs rapports à l’écriture, … Cette démarche éloigne votre ouvrage de la biographie comparée classiquement chronologique. Pouvez-vous nous expliquer votre démarche ?

Patrice Gueniffey :La biographie comparée se prête mieux à la contemporanéité qu’au décalage chronologique, surtout quand celui-ci renvoie à des contextes radicalement différents. Lorsque je dis que Napoléon et Charles de Gaulle appartiennent tous deux à l’histoire postrévolutionnaire de la France, c’est vrai, et c’est pour cette raison que sont possibles les convergences que je viens de signaler. Pour autant, il n’est pas utile d’insister sur tout ce qui sépare le début des années 1800 du milieu du XXe siècle. La France n’est pas la même. J’y insiste dans le livre : celle de 1800 « porte » Napoléon, elle le pousse, il lui reste de l’énergie et de l’agressivité à revendre, et de ce point de vue, Napoléon est représentatif de son époque, il en est le représentant alors même qu’il est le plus improbable des candidats à l’emploi, car ne se sentant aucune attache avec la France ni aucune dette envers elle. De Gaulle, c’est le contraire : il est la personnification même de l’histoire et des valeurs traditionnelles françaises, mais il n’en trouve nulle part l’écho. Loin d’être « porté » par la France, il la « porte », il s’efforce de lui faire retrouver le « rang » hors duquel, selon lui, elle n’est plus la France. Aussi une biographie comparée classique n’aurait guère de sens. Ce serait comme deux lignes parallèles qui ne dévieraient de leur cours qu’une seule fois, au moment du 18 brumaire (novembre 1799) et du 13 mai 1958. C’est le seul moment où les deux histoires s’inscrivent dans des séquences fort comparables. J’ai donc préféré emprunter des chemins de traverse, que vous venez d’énumérer, mais qui permettent de traiter, en profondeur je l’espère, les points d’une possible comparaison, et d’en déduire ce que ces deux personnages si différents, et leurs deux histoires si différentes, disent de la France et de son histoire. Car leur singularité même, leur étrangeté, est un miroir où se donne à voir la singularité française, celle de « l’incomparable nation », comme disait Mauriac.

Marie de Bruchard : Vous émaillez votre réflexion sur les deux hommes avec des anecdotes personnelles – à l’exemple d’un passage sur M. Lévy, votre professeur – ou encore par de nombreuses analyses de livres.  Que souhaitiez-vous partager avec vos lecteurs ?

Patrice Gueniffey : Je ne suis pas certain de pouvoir répondre à cette question. Je crois que j’ai conçu ce livre comme un essai, et comme un essai un peu personnel portant sur ma conception de l’histoire, sur les changements survenus depuis quelques décennies, et surtout depuis quelques années. Le fait d’être sorti du cadre chronologique de mes recherches m’a donné plus de liberté, donc la possibilité de vagabonder un peu, même si l’histoire reste le sujet principal du livre. J’ai la conviction que le type de personnage incarné par Napoléon et de Gaulle est étroitement lié à l’histoire française, à la place qu’y occupe la politique, au rôle qu’y joue la volonté, à l’idée du progrès qui constitue le fil conducteur de notre histoire depuis l’époque de la monarchie absolue. J’ai le sentiment d’avoir grandi dans un monde qui était encore celui-là, où la république avait succédé à la monarchie mais l’avait d’une certaine façon continuée. On serait bien en peine de dire quand tout cela a changé. Les uns accuseront mai 68, les autres le choc pétrolier de 1973 et ses suites, d’autres encore préféreront insister sur les conséquences de la fin de la Guerre froide, voire dater cette véritable révolution copernicienne que nous vivons de la mondialisation économique ou du 11 septembre 2001. Reste qu’à un moment donné, nous sommes sortis de cette représentation de l’histoire (une philosophie du progrès) et des rapports entre la société et l’Etat qui était née en Europe aux XVIIe et XVIIIe siècles et qui s’est étendue ensuite, peu ou prou, au monde entier, sous des formes très différentes, puisqu’on peut dire que marxisme et libéralisme en furent les rejetons rivaux. Dans cet univers, l’histoire occupait une place centrale, à la fois ciment national et ouvrant la possibilité d’une action délibérée et efficace sur les choses. L’histoire a depuis été destituée avec la politique, au profit du règne sans partage de l’économie. Un historien ne peut qu’être sensible à ce phénomène. Ce livre en est l’expression, même s’il porte sur un aspect particulier de la question : le grand homme comme métaphore du volontarisme politique. J’ai donc cru pouvoir y mêler quelques souvenirs personnels, s’agissant notamment de cet enseignement de l’histoire fort traditionnel que j’ai reçu de cet instituteur dont j’ai conservé le souvenir. Il est du reste le seul qui soit resté présent à ma mémoire.

Marie de Bruchard : Une réflexion constante sur les métiers d’historien et de biographe, et sur l’enseignement de l’Histoire se déroule au fil de votre ouvrage. À vos yeux, ces sujets, et leurs enjeux, sont-ils suffisamment abordés actuellement ?

Patrice Gueniffey : Votre question rejoint la précédente. Notre époque cherche désespérément à échapper à l’histoire. Quand je dis « notre époque », je suis injuste. Il faudrait plutôt accuser la France, car dans aucun pays, même ceux dont l’histoire a été la plus tragique, on ne passe autant de temps qu’en France à renier le passé et à en instruire le procès. Je suis, sur ce point, disciple de Barrès : l’histoire de chaque nation est un bloc, qu’il faut assumer sans pouvoir effectuer aucun tri ni dresser aucun inventaire. L’histoire est tragique, toujours tragique. Mettre en procès l’histoire, c’est au fond manifester la volonté de ne plus former une nation, car une nation sans histoire est une impossibilité. Tout comme une nation dont l’histoire serait entièrement détestable et détestée. Ne pas faire à l’histoire, à notre histoire, la place qui lui revient, ou l’épurer, ou la réécrire en noir et blanc, c’est se détester soi-même. Si crise de l’histoire il y a aujourd’hui, elle est le symptôme, l’expression, d’une crise beaucoup plus profonde, celle d’une société qui, incertaine de son avenir, croit qu’en oubliant ou répudiant son passé elle se donnera la possibilité de commencer une histoire entièrement nouvelle et entièrement différente. Les révolutionnaires de 1789 avaient cru à cette possibilité. Ils ont échoué. Quoi qu’on fasse, on ne déracine pas plus le passé qu’on ne peut effacer d’où l’on vient. C’est d’ailleurs en retrouvant, par la guerre, le long passé de la France, sous Napoléon, que la Révolution a dû de survivre à son échec politique et de creuser un sillon si profond.

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