Bonaparte n’est plus ! : trois questions à Thierry Lentz

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Après avoir ausculté la mort de Napoléon (Perrin, 2009) avec Jacques Macé, Thierry Lentz nous entraîne sur la trace de la « fama » immédiate du décès impérial avec son nouvel ouvrage Bonaparte n’est plus ! Le monde apprend la mort de Napoléon (juillet-septembre 1821)  (Perrin, 2019). Une occasion de lui poser trois questions sur ses recherches.

Propos recueillis en janvier 2019

<i>Bonaparte n’est plus ! </i>: trois questions à Thierry Lentz
Bonaparte n'est plus ! Th. Lentz © Perrin, 2019

Napoleon.org : L’Empereur a lui-même dicté une semaine avant le 5 mai 1821 l’annonce de son décès, nous rappelez-vous au début de votre ouvrage. N’est-ce pas son ultime acte politique : contrôler au mot près comment le monde doit apprendre sa mort ?

Thierry Lentz : L’annonce « officielle » du décès de l’empereur par les Français de Sainte-Hélène est en effet une lettre de Montholon au gouverneur Lowe. Cette lettre a été dictée par Napoléon lui-même et évoque le transfert de son corps en Europe. Il y a fait figurer la formule « l’Empereur Napoléon », nouvelle et ultime affirmation de ce qu’il avait effectivement été. Cette fois, Lowe ne refusa pas la lettre au motif « qu’il n’y avait pas à sa connaissance d’empereur sur cette île ». C’est une petite victoire posthume de Napoléon. Il y en aura d’autres… mais il faudra attendre un peu avant que le souvenir de l’empereur ne les remporte.

Napoleon.org : « Si Napoléon était mort de nos jours, le monde entier l’aurait appris en quelques minutes », remarquez-vous. Ce n’est qu’à partir du 4 juillet que la nouvelle de la mort du « général Buonaparte », transmise par Hudson Lowe à Henry Bathurst, circule enfin dans l’administration britannique puis dans la presse avant d’être détaillée et romancée dans des brochures. Pourquoi a-t-elle mis autant de temps à parvenir au public ?

Thierry Lentz : C’est évidemment le temps de trajet depuis Sainte-Hélène qui l’explique. Il fallait alors deux mois au moins à un bateau pour se rendre en Europe. Une fois la nouvelle arrivée, elle ne s’est répandue que progressivement : les journaux étaient rares et avaient finalement peu de lecteurs, d’où une diffusion lente, y compris en France d’ailleurs, d’informations très parcellaires, distillées au compte-goutte par l’administration anglaise et filtrées par la censure de la Restauration. C’est pourquoi il n’y eut pas « d’émotion collective » et de manifestations significatives immédiates, en dehors de cercles restreints, généralement des bonapartistes nostalgiques.

Napoleon.org : Au fil des pages, on découvre en effet que la nouvelle ne fait pas beaucoup de remous : très peu de manifestations dans la population française, chagrin plutôt vite surmonté chez les Bonaparte et les Beauharnais, retenue prudente bien qu’officiellement en deuil chez Marie-Louise et quasi-mutisme habituel de l’Aiglon. La mort de Napoléon n’a-t-elle donc rien à voir avec le développement de sa légende ?

Thierry Lentz : C’est un peu ce que cette recherche fait toucher du doigt, et j’en ai été le premier surpris. Avant le retour des compagnons de l’empereur (Bertrand, Montholon, Marchand, etc.), on ne sait presque rien de ce qui s’est passé à Longwood et encore moins sur les circonstance du décès. On s’est donc contenté du fait brut, tel que l’annoncèrent les feuilles du monde entier dont les articles commencent presque tous par : « Bonaparte n’est plus ». Comme l’a dit un contemporain, on a « pleuré en dedans »… et puis on en a très peu reparlé. Ce fut le cas notamment des Bonaparte exilés. On est frappé par la rapidité avec laquelle ils tournent la page et, après une visite à Rome, chez Madame Mère, rentrent chez eux. Il faudra attendre deux ans et la parution du Mémorial, accompagnée de textes venus de Sainte-Hélène pour que la mort de Napoléon prenne un tour résolument politique. C’est le début de la fusion entre les libéraux et les bonapartistes, au nom du souvenir d’un « l’empereur libéral » largement inventé, avec en toile de fond les espoirs placés dans le roi de Rome.

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