Charles-Éloi Vial, Histoire des Cent-Jours : « Durant les Cent-Jours, Napoléon est revenu avec son passé et son passif » (février 2021)

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L’Histoire des Cent-Jours de Charles-Éloi Vial, parue en février 2021 aux éditions Perrin, permet au lecteur de s’éloigner de « la vision centralisée des Cent-Jours qui fait passer à la trappe la complexité des événements provinciaux », de prendre la mesure de l’échec du vol de l’Aigle, « dernier cri d’un passé glorieux en train de disparaître », et de découvrir des intentions peu glorieuses chez Napoléon : « On ne discerne aucun sacrifice dans les Cent-Jours de l’Empereur, que de l’égoïsme et des intérêts ».
L’auteur apporte sa pierre à l’édifice de la compréhension d’une période dont il rappelle, en préambule, qu’elle est « suffisamment riche pour appeler toutes sortes d’interprétations ». La sienne restera parmi celles qui font date.
Charles-Éloi Vial a accepté de répondre à quelques questions à l’occasion de cette parution pour napoleon.org.

Propos recueillis par Marie de Bruchard, février 2021.

Charles-Éloi Vial, <i>Histoire des Cent-Jours</i> : « Durant les Cent-Jours, Napoléon est revenu avec son passé et son passif » (février 2021)
© DR

napoleon.org : Vous évoquez « l’équation impossible des Cent-Jours » qui se présente à Napoléon une fois de retour à Paris. Qu’entendez-vous par là ?

Charles-Éloi Vial : Napoléon remporte une extraordinaire victoire symbolique avec son « vol de l’Aigle » et son retour spectaculaire aux Tuileries au soir du 20 mars. Ce coup d’État opéré sans tirer un seul coup de fusil a tout de même un coût, puisque Napoléon se retrouve seul face à ses promesses : avec ses proclamations de Golfe-Juan et ses déclarations tenues à Grenoble et à Lyon notamment, il a constamment adopté un langage « jacobin », agité le spectre d’un rétablissement de l’Ancien Régime pour souder les Français contre Louis XVIII et les émigrés – pour faire simple – et posé en défenseur de l’égalité et de la liberté. Cependant, il revient à Paris avec son passé et son passif : il plaide pour la liberté et promet la paix pour l’Europe, discours pensé pour rassurer les notables et qui enchante ses anciens sujets, mais en réalité, ses soutiens de 1815 sont en grande partie d’anciens soldats exaltés par sa légende guerrière, rêvant de repartir avec lui faire de nouvelles conquêtes : « La France veut la paix, l’armée la Belgique », avait déjà écrit le comte de Jaucourt à Talleyrand en janvier. D’où cette idée d’équation impossible : Napoléon doit être à la fois le chef de guerre dont rêvent les demi-soldes, tout en s’engageant auprès d’une partie des Français à jouer le rôle d’un empereur pacifique. Il va tenter de réaliser ce paradoxe en nourrissant le rejet de la Restauration tout en reprenant à son compte le projet de monarchie constitutionnelle porté par Louis XVIII, et continuer à exploiter la sensibilité révolutionnaire des masses tout en évitant de se mettre définitivement à dos les notables. Durant les premières semaines de son retour, quand il cherche encore à donner un sens à sa tentative, Napoléon marche véritablement sur une ligne de crête. Il tente de faire oublier le Grand Empire autoritaire sans se renier lui-même, et cherche surtout à faire mentir ses opposants de longue date qui doutent de sa sincérité, et pour qui, pour citer Benjamin Constant, « les habitudes du despotisme ne se perdent guère ».

Histoire des Cent-Jours, Charles-Éloi VIAL © Perrin 2021
Histoire des Cent-Jours. Mars-novembre 1815, Charles-Éloi VIAL © Perrin 2021

napoleon.org : Vous vous demandez si ces Cent-Jours ne sont pas ceux « de l’indifférence ». L’image d’Épinal nous montrant un Napoléon acclamé par la foule lors du « vol de l’Aigle » est-elle totalement fausse ?

Charles-Éloi Vial : Les archives suggèrent que la présence de l’Empereur suscite une forte adhésion. Partout où il passe lors de son retour, il soulève l’enthousiasme et les ralliements sont très nombreux. Fort habilement, il passe d’ailleurs dans des régions dont il est sûr de la fidélité, comme à Grenoble et Lyon, où encore en Bourgogne, sans parler bien sûr de Paris où les faubourgs lui sont toujours favorables. En revanche, les cartons du ministère de la Police contiennent de nombreux rapports évoquant la froideur ou l’indifférence des Français et des pouvoirs publics. C’est ce qu’écrit le comte de Lavalette, qui idolâtre pourtant Napoléon : « l’indifférence semblait dominer tous les esprits. L’événement était-il au-dessus de la portée des âmes communes ? Ou bien plutôt le bon sens du peuple lui disait-il que ce n’était pas pour son bonheur que ces deux monarques luttaient ensemble, et qu’il n’en résulterait pour lui que des souffrances ? ». Même dans les régions les plus royalistes, comme en Vendée ou dans les régions méridionales, les manifestations armées en faveur de Louis XVIII sont le fait d’une minorité. Les enrôlement dans la Garde nationale, de même que le phénomène de la Fédération, qui voit quelques milliers de partisans de l’Empereur se regrouper et prendre les armes pour assurer la défense de leurs villes, montrent également le peu d’enthousiasme des Français, puisque les recrutements sont très loin des centaines de milliers d’hommes dont rêvait Napoléon. Les demi-soldes, les vétérans, les ouvriers, les petits notables, en gros une population urbaine, manifestent davantage d’enthousiasme. Les notables, les fonctionnaires, de même que la majorité silencieuse des campagnes, attendent en revanche de voir qui, de l’Aigle ou du Lys, va emporter la partie. Il est curieux de voir l’apathie avec laquelle certains maires ou sous-préfets accueillent les nouvelles de ces chassés-croisés au sommet de l’État, en se contentant de faire publier la nouvelle du retour de Napoléon puis de Louis XVIII, après avoir simplement pris la peine de vérifier leur véracité auprès de leur supérieur, sans marquer d’enthousiasme pour l’un ou pour l’autre. En somme, il faut avoir tout à perdre ou tout à gagner pour se rallier à l’Empereur en 1815. C’est ce que peut constater le Roi depuis son exil de Gand, et c’est aussi le calcul que font, à Londres ou à Vienne, les rois de l’Europe qui s’apprêtent à reprendre les armes tout en espérant que Napoléon ne chute de lui-même au bout de quelques semaines au pouvoir.

napoleon.org : Quel moment considérez-vous comme le point de bascule des Cent-Jours dans la seconde chute de Napoléon ?

Charles-Éloi Vial : Il y aurait plusieurs réponses possibles : on pourrait considérer que la tentative était vouée à l’échec dès le départ, ou au contraire, pour paraphraser certains thuriféraires de l’Empereur, que c’est Fouché qui a tout gâché en vendant la France aux Bourbons en juillet après avoir évacué l’option d’un règne de Napoléon II. Je pense qu’il y a un point de bascule très net entre le 20 et le 30 avril, durant ces quelques jours où toute la France est au courant du retour de l’Empereur, où l’administration s’est ralliée, où les choses semblent se remettre à fonctionner, mais où, curieusement, la mayonnaise ne va pas prendre. Les Français vont brusquement prendre conscience de l’inéluctabilité de la guerre, et être au même moment appelés à voter pour l’Acte additionnel. Pour beaucoup d’entre eux, la reprise des hostilités a été une énorme déception, car ils sont peu nombreux à croire à la possibilité d’une victoire : « Un million deux cent mille hommes qui nous arrivent. On se croit à la fin du monde. Faites vite saler trois cent vingt-cinq cochons ; achetez du riz, de la farine, enfouissez ça quelque part. Il va venir un temps où les riches ne seront pas plus riches que les pauvres », écrit ainsi le royaliste Montlosier dans une de ses lettres. Au même moment, la découverte de ce projet de constitution qui se démarque à peine de la Charte de 1814 et qui ménage à l’Empereur la possibilité de prendre le plus tôt possible la totalité du pouvoir et de rétablir « l’Empire autoritaire » est un vrai choc. Il y a une incompréhension autour du projet de l’Empereur, qui prépare la guerre après avoir promis la paix, qui promet une constitution tout en se ménageant la possibilité de la renverser. Beaucoup se convainquent de sa duplicité, d’autres comprennent qu’en réalité, Napoléon marche à vue, qu’il est revenu aux Tuileries non pas pour les sauver, mais par amour du pouvoir et surtout pour se sauver lui-même des projets d’exil formés par le Congrès de Vienne qui prévoyait de l’enlever de l’île d’Elbe pour l’interner ailleurs, l’option de Sainte-Hélène ayant même déjà été évoquée. Ce nouvel Empire de 1815, comme celui des années 1810-1814, se résume par bien des aspects à une fuite en avant.

napoleon.org : Vous montrez que les grands vainqueurs à l’issue de cet épisode si étrange sont les tenants d’un retour à un Ancien Régime ferme, devant un Louis XVIII plus enclin (contraint) à la modération. Est-ce que le plus grand échec du retour de l’Empereur selon vous ?

Charles-Éloi Vial : C’est assurément un échec du point de vue de l’Empereur, qui finit à Sainte-Hélène, après avoir perdu à Waterloo et après avoir été écarté du jeu par le système politique qu’il avait lui-même mis en place. Il est vrai que le second retour de Louis XVIII favorise dans l’immédiat une réaction « ultra », avec l’élection de la fameuse Chambre introuvable, et les mesures prises contre les partisans de Napoléon ou les anciens conventionnels régicides. Cependant, le choc des Cent-Jours a aussi poussé les royalistes les plus nostalgiques à s’adapter à leur époque : beaucoup comprennent enfin que c’est à la tribune des Chambres qu’ils pourront faire connaître et in fine appliquer leurs idées, non dans les salons du comte d’Artois. En somme, cet « interrègne » leur a donné un cours accéléré de parlementarisme. C’est peut-être la principale conséquence des Cent-Jours que de mettre en place le décor de la lutte parlementaire entre libéralisme et ultracisme des quinze années qui suivent, qui se prolonge, avec d’autres individus et sous d’autres formes, durant tout le XIXe siècle et sans doute également après. Rétrospectivement, si le retour de Napoléon et l’exil de Gand a servi de leçon à Louis XVIII, en le plaçant résolument sur la voie de la modération, le choc des Cent-Jours aura aussi empêché le Roi de mettre en pratique les idées de ses nouveaux amis du « creuset de Gand », la jeune garde des libéraux, partisans d’une authentique monarchie parlementaire, tels Guizot : beaucoup de ces jeunes proches du Roi seront sincèrement navrés de voir la Restauration emprunter définitivement la voie de l’ultracisme avec Charles X, certains seront sur les barricades en 1830 et accueilleront avec enthousiasme Louis-Philippe. C’est sans doute aussi des Cent-Jours que Louis XVIII a tiré l’amertume dont il fait preuve durant les dernières années de sa vie, et sa conscience douloureuse de l’inéluctable chute de sa lignée. C’est là que le dialogue entre Chateaubriand et Louis XVIII à Saint-Denis à la veille du retour du Roi dans Paris, passé à la postérité dans les Mémoires d’Outre-Tombe, prend un caractère prophétique : « – Sire […] ; pardonnez à ma fidélité : je crois la monarchie finie […]. – Eh bien, monsieur de Chateaubriand, je suis de votre avis ».

napoleon.org : Décèle-t-on déjà dans les Cent-Jours les prémices du bonapartisme qui suivra l’effacement définitif de Napoléon de l’échiquier politique ?

Charles-Éloi Vial : Il y a de très nets héritages des Cent-Jours que l’on retrouve dans les décennies suivantes. L’invasion de 1815 a été un traumatisme, la « Terreur blanche » du Midi également. La réaction conservatrice de 1848, comme surtout celle de 1871, qui voient des légitimistes revenir contre toute attente à la Chambre, évoque le cas de figure de la Chambre introuvable de 1815. Le royalisme reste bien implanté dans les régions méridionales sous la IIIe République, favorisant en réaction l’apparition d’un « Midi rouge » évoquant les aspirations égalitaires des Cent-Jours. Des analogies assez importantes ont pu être faites entre la géographie des votes de l’Acte additionnel en 1815 et le vote de l’élection de Louis-Napoléon Bonaparte en 1848, ce qui suggère un attachement très fort pour la figure de l’Empereur – et tous les fantasmes qu’il suscite : la légende du Napoléon libéral du Mémorial de Sainte-Hélène, reprenant la mission messianique de la Révolution, décidé à offrir la liberté et l’égalité à l’Europe et succombant sous les coups des forces obscures de la réaction, des rois et des traîtres, est assez éloignée de la réalité, de l’Empereur démiurgique de 1810, de son caractère cassant et autoritaire, de l’humiliation imposée aux pays vaincus ou vassalisés, sans oublier son refus permanent de signer la paix en 1813 ou 1814. Ce bonapartisme mythifié et « purifié » par l’exil est un très beau cadeau que Napoléon fait au camp libéral, qui a pu capitaliser dessus après 1821, s’appuyer sur la légende, avant que Louis-Napoléon ne reprenne à son compte ce bonapartisme « de gauche » pour partir à son tour à la conquête du pouvoir.

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