Frank Samson : « Pour être l’Empereur lors des reconstitutions, il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »

Partager

Frank Samson reste une incarnation incontestée de Napoléon Ier dans le monde de la reconstitution : sa rigueur en histoire a contribué à son exactitude, du détail de l’uniforme à la reproduction de tics de l’Empereur. Décidant de terminer sa carrière sur la fin des bicentenaires menant au dernier exil de Napoléon en 2015, il a bien voulu nous accorder une interview peu avant Waterloo 2015, apogée d’une longue carrière.

Entretien accordé par F. Samson à M. de Bruchard le 30 avril 2015 

Frank Samson : « Pour être l’Empereur lors des reconstitutions, il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux »
Frank Samson devant le trône du Sénat © Association 1804

Depuis dix ans, vous incarnez Napoléon Ier dans les plus grandes reconstitutions liées au Premier Empire. D’où vous vient cette passion ?

La passion pour le Premier Empire et celle pour la reconstitution sont liées. Avant tout, j’ai toujours été passionné par l’Histoire. À l’origine, je voulais faire de l’Histoire de l’art et du droit pour devenir commissaire-priseur. Finalement, je suis devenu avocat, ce qui me convient parfaitement. Mon attrait pour l’Histoire perdure parce que j’ai l’impression que la connaissance de l’Histoire devrait nous permettre de mieux vivre notre présent. Cela ne me semble malheureusement pas le cas : selon moi, les gens – en particulier les hommes politiques –  ne s’y intéressent pas et ne tirent pas les leçons du passé, ce qui nous condamne à refaire les mêmes erreurs. Je dis souvent, dans ce sens, que l’actualité après 1875 ne m’intéresse pas : je n’ai pas de télévision depuis 25 ans, je ne lis pas de journaux et le parti politique que j’aimerais n’existe pas.
Par ailleurs, je suis passionné par la « chose militaire », en particulier l’uniformologie et la phaléristique (NdR : l’étude des médailles et décorations). Je suis un « militaire manqué », d’une certaine façon. Ces deux passions m’ont conduit naturellement à m’intéresser à la période du Premier Empire, cette période d’apogée française, notamment pour l’uniforme militaire. Et puis le souffle épique de l’aventure napoléonienne ne peut qu’être fascinant : Napoléon ou le Christ, ce sont des trajectoires humaines complètement folles !
Je suis aussi « figuriniste » : j’aime reproduire des objets mais à taille réelle et en trois dimensions. Le problème du dessin est qu’il est à plat. Ce n’est pas la même relation à l’objet, y compris scientifique : quand on regarde l’objet en trois dimensions à échelle 1, on peut y découvrir des choses qu’on ne pourrait soupçonner autrement. Un exemple frappant est celui du collier de la Légion d’honneur de type 1, qui n’existe plus aujourd’hui : tous les exemplaires ont été fondus. Sur des dessins pourtant contemporains, Robert Lefebvre s’est trompé en dessinant le collier en question : si l’on suit ses dessins, le collier ne peut pas être porté. Je l’ai découvert en faisant refaire ce collier de type 1 : on ne peut pas le mettre autour du cou, à cause de l’imbrication des doubles anneaux. De la même manière, savoir combien pèse une grande veste de maréchal entièrement brodée permet de savoir si elle pouvait être portée à la bataille. Quand on fait sérieusement de la reconstitution, on est obligé de se poser ce genre de questions et on fait avancer la connaissance sur le poids des objets, sur leur volume, leur usage… Ma première idée était donc de refaire des uniformes.
Puis, en 2005, le monde de la reconstitution n’a plus eu d’Empereur : mon prédécesseur avait dû arrêter pour des raisons de santé en 2003. Mon costumier me l’a appris et m’a suggéré d’aller à une reconstitution. L’idée m’a plu de faire vivre un de mes uniformes, de le voir être porté… Or, de mes deux uniformes, celui d’un capitaine d’artillerie à cheval de la Garde et celui de l’Empereur, seul ce dernier m’allait, l’autre étant trop petit. J’y suis donc allé ainsi, accompagné de mon épouse qui s’était fait faire une robe Empire. Une fois sur place, les reconstitueurs ont dû juger que j’étais crédible et m’ont, si l’on peut dire, « coopté ». C’était il y a dix ans… Aujourd’hui quand je vois les photos de cet uniforme de 2004, j’y vois beaucoup d’erreurs. J’ai beaucoup progressé depuis et j’ai fait refaire la veste cinq fois !

Comment incarne-t-on l’Empereur, quelles sont vos sources documentaires/d’inspiration ? À quoi vous attachez-vous particulièrement lorsque vous incarnez Napoléon ?

Ma bibliothèque napoléonienne contient beaucoup d’ouvrages et j’apprends encore tous les jours. Sur l’homme Napoléon, les livres de Frédéric Masson ont été une bonne base de départ, par exemple… Les mémoires de Marchand, Premier valet de chambre  de l’Empereur et ceux de Roustam, mamelouk de Napoléon, m’ont aussi aidé à cerner le personnage dans son quotidien. Napoléon était quelqu’un de très nerveux et avait des tics : une mimique de bouche, une habitude d’essuyer l’encre de ses plumes sur son pantalon blanc ; une propention à casser ses montres…. Mais il y a tellement de détails et de traits de caractère !
Pour incarner un « bon Empereur », il faut quand même une vraisemblance physique : il est difficile de dire qu’un tel ou un tel est un sosie de Napoléon, on ne connaît pas réellement son visage car il n’a jamais posé réellement pour un tableau. On ne peut qu’extrapoler à partir d’un dessin posé pour Girodet et à partir de photos de son frère Jérôme ou de son neveu Plonplon dont on disait qu’il était un sosie de l’Empereur… Mais on peut quand même déterminer qu’il ne faut pas faire 1m95 ! Napoléon mesurait en effet 1m686 (il y a des discussions passionnantes là-dessus puisque le médecin qui l’autopsia parlait d’une taille d’1m70 mais il faut savoir qu’on prend de la taille une fois mort !). Mon malheur, c’est que je mesure 1m72 : je suis complexé par ma taille (rires). En revanche, j’ai la chance d’avoir la même couleur d’yeux, grise…
Par ailleurs, il faut un uniforme impeccable, parce qu’on est observé pendant les reconstitutions. Enfin, il faut une connaissance de l’époque : quand on prend la parole dans un bivouac, dire des énormités, c’est manquer de respect au personnage et à l’Histoire. Par exemple, dans un château à côté de Bordeaux, j’ai participé à la reconstitution  d’un événement qui vit Napoléon, apprenant une mauvaise nouvelle, casser tout ce qui était à sa portée. Eh bien, j’ai tout cassé sur la table. C’était un tableau vivant.

Reconstitution de Napoléon à Paris le 20 mars 1815
Reconstitution de Napoléon à Paris le 20 mars 1815 © Association 1804

Quels conseils donneriez-vous à un aspirant reconstiueur ?

Il faut de la rigueur dans l’uniforme. Il faut aussi s’interroger sur l’arme qu’on choisit : artillerie, cavalerie,… ce vers quoi on est attiré est important, le reste est du travail. Ce n’est pas faire du camping avec les copains ! Il y a certes cet aspect : quand on arrive sur un bivouac, on retrouve des gens et l’ambiance est sympathique. Mais comme je dis souvent : il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux. Nous ne sommes que des copies, il faut garder les pieds sur terre ! Mais quand on est en uniforme, il ne faut pas avoir de portable ou une bouteille d’eau en plastique. Il faut se cacher pour faire attention à l’image qu’on renvoie au public. Et aux médias ! Mais bon, ceux-là, s’ils m’enquiquinent à Waterloo, je les ferai arrêter !

Venons-en justement à Waterloo. La reconstitution organisée pour le bicentenaire de la bataille sera une de vos dernières interprétations (Franck Samson finira par la reconstitution à l’île d’Aix du départ de Napoléon vers Sainte-Hélène). Y aurait-il une règle pour les Empereurs, pour s’arrêter au bout de dix ans ?

 Armand Frascuratti, mon prédécesseur, a effectivement commencé à incarner Napoléon Bonaparte vers 1992 pour s’arrêter en 2003. J’arrêterai moi-même au bout de dix ans mais ce n’est qu’un hasard… je ne sais pas si le suivant en fera de même. Si j’arrête cette année, c’est pour plusieurs raisons : j’ai une attirance pour la conformité (« faire pareil », avec la chance que j’ai de vivre la période des bicentenaires) et, par ailleurs, j’ai envie de passer à autre chose. Cette activité est chronophage pour moi, pour ma famille (« l’Impératrice » râle un peu…), et nous voulons passer à autre chose. Napoléon a construit son « martyre » sur Sainte-Hélène avec le mémorial ; d’une certaine façon, je fais de même en partant en « pleine gloire », plutôt que risquer de devenir le vieux Napoléon croulant que personne ne supporte plus.

Reconstitution des Adieux de Fontainebleau en 1814 © Association 1804
Reconstitution des Adieux de Fontainebleau en 1814 © Association 1804

Quel est votre meilleur souvenir de reconstitution sur l’ensemble de votre « carrière en tant que Napoléon » ?

J’en ai plus d’un ! Je dirais qu’il s’agit plutôt d’images, d’instants fugitifs où l’on croit que l’on touche le moment historique : peut-être à Austerlitz, quand on revenait de la bataille, il faisait -22°. J’étais avec mes chasseurs à cheval, sur mon cheval, on était fatigués… un peu comme le tableau de la campagne de France (NdR : de Meissonnier). On chevauchait dans la neige, la nuit tombante dans la campagne… et là je me suis dit : « on est peut-être proche de ce qui a été ».
Le sacre a aussi été un souvenir à part : lorsqu’on l’a reconstitué dans la cathédrale de Boulogne, quand on s’est retrouvé avec mon épouse, qui incarnait l’impératrice, dans le carrosse avant d’arriver dans la cathédrale, il y avait une ambiance ! Sinon, je pense à de grands moments à cheval, quand on est au galop, notamment à Waterloo, où on éprouve l’impression d’un tableau fidèle à défaut d’être réel, tout le contraire d’une nature morte.

En tant qu’avocat, portez-vous un regard particulier sur le Code Napoléon ?

Nous vivons sous l’ère napoléonienne, la construction de notre pays découle directement de cet héritage. Il y a le Code civil, le Code criminel, mais pas seulement : Napoléon fut un gigantesque législateur. C’est passionnant de lire les comptes rendus du Conseil d’État lors de la rédaction du Code civil. Sur la centaine de réunions en question, l’Empereur fut présent à plus de la moitié pour faire des remarques très pertinentes et pointues alors qu’il n’a jamais fait de Droit. Certains de ces articles sont toujours en vigueur : comme l’article 2279, « En fait de meuble, la possession vaut titre » ; l’article 212, « les époux se doivent mutuellement fidélité, secours et assistance » (même s’il a évolué en 1939). Ce sont de beaux articles.
Je suis spécialiste du Code de la route et du permis à point dans ma pratique professionnelle : le premier code à cette activité date de 1899, puisque le premier véhicule automobile grand public entre guillemets, c’est 1889… C’est bien après Napoléon, mais, nécessairement, il y a des résurgences napoléoniennes dans toute pratique du Droit.

À l’heure de la retraite de votre rôle de Napoléon, avez-vous de nouveaux projets ? Continuerez-vous à régner sur l’empire de la Basse Chesnaie (NdR : M. Frank Samson a inventé une micro-nation ludique dont il est réellement l’empereur) ?

C’est encore autre chose, cela n’a rien à voir avec la reconstitution : c’est un jeu intellectuel d’écriture de droit public. J’ai adoré écrire ma Constitution, des décrets, des lois. Et comme je ne suis pas républicain, j’ai choisi une autre forme de gouvernement, et ai déclaré mon indépendance en 1993. Nous sommes l’un des plus petits états du monde avec 1,1 hectare. Il s’agit d’un jeu de l’esprit avec mes copains qui sont mes ministres (j’en ai dix-sept), nous nous amusons comme dans un jeu de rôle. C’une façon de retrouver la magie de l’enfance et de stimuler notre imagination à grande échelle, toujours en faisant ça sérieusement sans se prendre au sérieux. Le facteur sait où transmettre le courrier qui arrive pour « Sa Majesté l’Empereur » et sur la page wikipédia de la ville de Saint-Thual, notre empire est même mentionné. Je ne vais pas abdiquer de ce trône de sitôt ! J’ai plein de choses à faire, comme couronner mon fils de mon vivant à l’instar des rois mérovingiens, pour être sûr que notre jeune dynastie ne soit pas mise en péril quand je ne serai plus là.

Pour en savoir plus :

Voir plus de photos des reconstitutions organisées par l’Association Empire 1804 auxquelles Frank Samson a participé
Tout savoir sur l’empire de la Basse Chesnaie

    Partager