Hervé Dumont : Napoléon, l’épopée en 1000 films (2015)

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Ancien directeur de la cinémathèque de Lausanne, historien du cinéma régulièrement primé pour ses travaux, auteur d’un monumental « Napoléon. L’épopée en 1000 films » (Éditions Ides & Calendes, Cinémathèque suisse), Hervé Dumont nous fait partager sa passion du cinéma et de l’histoire, de l’histoire au cinéma, et nous livre une analyse profonde de la production audiovisuelle internationale napoléonienne. Propos recueillis par I. Delage, septembre 2015

© Éditions Ides & Calendes, Cinémathèque suisse, 2015

Irène Delage : Votre encyclopédie couvre plus d’un siècle de cinéma napoléonien. Est-il possible de dégager une utilisation « politique » de la figure de Napoléon au fil du temps et des périodes politiques ?

Hervé Dumont : La caméra n’étant jamais innocente, pratiquement tous les films mentionnés dans cet ouvrage, du moins jusque dans les années 1980, véhiculent – ouvertement ou non – un point de vue politique et utilisent la « silhouette au bicorne » dans ce sens. Napoléon est très présent sur les écrans jusqu’à la Première Guerre mondiale – dans près de 180 films à partir des Frères Lumière en 1897, en France, en Italie, en Allemagne, en Russie, aux États-Unis – et cette présence héroïsante de manuel scolaire ou d’imagerie d’Épinal reflète surtout l’esprit belliciste, impérialiste (les colonies), revanchard (perte de l’Alsace-Lorraine) des gouvernements de l’époque. Après l’hécatombe de 1914-18, le Premier Empire est évacué presque entièrement des écrans français (Guitry mis à part), jusqu’au retour du général de Gaulle et la Ve République : Abel Gance met en chantier son « Austerlitz » en automne 1959. En revanche, Napoléon et sa Grande Armée hantent la cinématographie allemande de la République de Weimar comme du Troisième Reich (l’Empereur servant tantôt de repoussoir ou de modèle biaisé), tout comme l’imaginaire d’un Mussolini à Cinecittà et les écrans de l’Espagne franquiste nationale-catholique isolée au sein de l’Europe libérale après la victoire des Alliés. Dunkerque et la bataille d’Angleterre incitent Londres à mobiliser Nelson et Trafalgar contre l’« ogre » continental. L’Union soviétique reste coite – Marx admirait Napoléon et son ambition d’abolir le servage – jusqu’à l’invasion hitlérienne, quand Staline peut dissimuler ses désastreuses erreurs stratégiques de 1941 en ressuscitant Koutouzov à l’écran. En ce sens, on peut dire que cette étude offre un miroir aussi bigarré que révélateur du XXe-XXIe siècle à travers ses diverses perceptions du passé récent.

Irène Delage : Quel regard le cinéma européen porte-t-il sur Napoléon et l’épopée napoléonienne ?

Hervé Dumont : Il est extrêmement varié sinon contrasté selon les pays et les décennies, on peut même parler d’une véritable « guerre des regards ». Il faut dire d’entrée que, si l’on a énormément publié, dessiné, peint sur et autour de Napoléon, c’est en grande majorité le cinéma – suivi par la télévision – qui lui a redonné sa dimension européenne, au fil du XXe siècle, puis a propagé son image, ses amours et ses combats à travers le monde, dans toutes les chaumières (puisqu’on recense des films ou feuilletons égyptiens, canadiens, brésiliens, mexicains, argentins) ! Des produits imprégnés, comme partout, d’idées reçues, de préjugés, de jugements anachroniques qu’il est passionnant d’analyser et de replacer dans leur contexte géographique, sociologique ou politique. Depuis les années 1970 toutefois, la production audiovisuelle en Union européenne s’efforce de dépasser les clivages d’antan, de relativiser dans ses fictions l’imagerie caricaturale héritée de la « légende noire » du XIXe, et, historiens à l’appui, de représenter avec plus d’équité confrontations, erreurs et apports de l’Empire (par exemple la série « Napoléon et l’Europe » en 1990, interprétée par Jean-François Stévenin). Mais dans son ensemble, le cinéma des dernières décennies craint la geste napoléonienne, beaucoup trop vaste, trop complexe, trop minée, et ne l’aborde que par la tangente, comme « Le Souper » d’Edouard Molinaro (1992), « Master and Commander » de Peter Weir (2003) ou « Les Lignes de Wellington » de Valeria Sarmiento (2012). Ce qui permet d’éviter par la même occasion des comparaisons faciles mais grossièrement abusives, sinon imbéciles, avec les dictatures monstrueuses du siècle passé.

Irène Delage : Dans cette foisonnante production, française et internationale, quels seraient les trois ou quatre films à voir absolument ?

Hervé Dumont : Il y en aurait plutôt vingt que trois ou quatre ! On songe en premier lieu au mythique « Napoléon » muet d’Abel Gance (1927), qui est éblouissant sur le plan formel, visuellement étourdissant mais archifaux quant à la psychologie de Bonaparte et à la réalité historique. On ne peut non plus ignorer la fresque de 3 heures de Sacha Guitry (1955), qui, au-delà des jeux de mots, des stars et des tableautins convenus, est beaucoup plus subtile et ambiguë qu’il n’y paraît ; son Napoléon (Raymond Pellegrin, très convaincant), un politicien-comédien, s’agite sur les planches d’un théâtre continental qui lui échappe progressivement – récit illustré par un autre histrion, Talleyrand (Guitry) en perruque poudrée, l’homme qui l’a le plus trahi !  Il faut impérativement revoir le « Waterloo » de Sergueï Bondartchouk (1970), avec Rod Steiger en chef de guerre souffrant et fatigué (une composition certes marquée par l’Actors Studio, mais puissante et en fin de compte assez crédible), et Christopher Plummer en Wellington hautain et inquiet, de très loin la plus remarquable, la plus exemplaire reconstitution d’une bataille napoléonienne jamais vue à l’écran, sans effets numériques ni éclairage partial ; on ne peut que se lamenter que ce film n’existe toujours pas sous forme de DVD en France. Citons aussi « Les Duellistes » (1977), le premier long métrage de Ridley Scott, d’après un texte de Joseph Conrad, où l’Empereur n’apparaît pas, mais qui reste à ce jour l’évocation la plus juste de la vie militaire, du quotidien des cantonnements, des mentalités et des mœurs du Premier Empire. J’ai personnellement une tendresse particulière pour « Monsieur N. » (2003) d’Antoine de Caunes, avec Philippe Torreton en exilé à Sainte-Hélène : une sorte de « thriller » historique truffé de détails exacts sur les lieux du drame et son climat humain très particulier, de coïncidences troublantes, etc., une œuvre attachante qui a été boudée en salle. Brisons enfin une lance en faveur d’un autre échec public immérité, « Les Fantômes de Goya » (2006) de Milos Forman et de son compère Jean-Claude Carrière ; Napoléon n’y fait qu’une apparition-éclair et le grand peintre n’y est qu’un témoin passif et lâche du drame, mais à travers le personnage du moine dominicain Casamares (Javier Bardem), agent machiavélique de l’Inquisition espagnole devenu Jacobin puis Procureur impérial en 1808 avant de finir garrotté sous la Restauration, le film développe une analyse singulièrement intelligente, féroce et d’une lucidité implacable des enjeux idéologiques de l’époque. De quoi ébouriffer à droite comme à gauche.

Irène Delage : Selon vous, quel film reste à faire sur Napoléon ? Quel réalisateur aimeriez-vous voir s’emparer de l’Empereur ?

Hervé Dumont : J’aimerais voir une fois à l’écran un aperçu du travail civil, organisationnel de Napoléon, de son œuvre révolutionnaire loin des champs de bataille. Mais comment illustrer l’élaboration du Code Civil ou la numérotation et l’éclairage des rues de Paris ? Pour narrer une vie aussi mouvementée que celle de Napoléon tout en tenant compte de sa personnalité secrète, si souvent cachée derrière sa représentation, et du cadre historique non moins compliqué dans lequel elle se déploie, il faudrait un créateur qui possède à la fois un véritable sens épique allié à une maturité, une sensibilité et une intelligence du regard peu courants. Un Ridley Scott, un Jean-Paul Rappeneau mâtiné de Bertrand Tavernier ou d’un avatar de Joseph L. Mankiewicz. Difficile mélange ! Au premier abord, tout cinéphile ne peut que regretter le fameux projet avorté de Stanley Kubrick (1967-1971), mais à en découvrir le scénario, on peut se demander si, à l’instar d’Abel Gance, cet immense cinéaste américain n’y aurait pas projeté uniquement ses propres fantasmes, forts éloignés du personnage qui l’a tellement fasciné.

En complément :
– la présentation du livre d’Hervé Dumont, Napoléon. L’épopée en 1 000 films (2015)
– la filmographie Napoléon sur napoleon.org.

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