La ménagerie impériale, composée des ruminants, amphibies, carnivores et autres budgétivores qui ont dévoré la France pendant 20 ans

Artiste(s) : HADOL Paul
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La ménagerie impériale, composée des ruminants, amphibies, carnivores et autres budgétivores qui ont dévoré la France pendant 20 ans
Couverture de La ménagerie impériale, par Paul Hadol (fin 1870) © Fondation Napoléon/Thomas Hennocque

Conçu en partie sur le modèle du Premier Empire, le régime politique de Napoléon III a expérimenté une période de libéralisation à partir de 1861 que jamais n’aura connue celui de Napoléon Ier (en dehors de la période exceptionnelle des Cent-Jours, et ce, plus que modérément). Mais, alors que les caricatures politiques qui étrillaient Napoléon Ier (si remarquablement efficaces) venaient pour la plupart de l’étranger, ce sont des auteurs français qui vont libérer une critique du régime libéral de Napoléon III à travers de féroces caricatures. En acceptant une opposition politique officielle, Napoléon III allait voir la caricature politique déstabiliser son gouvernement, puis plus tard détruire sa réputation, le tout – cette fois-ci – depuis le territoire même de la France.

L’auteur des caricatures présentées ici, Paul Hadol est né à Remiremont dans le nord-est de la France en 1835. Il déménage à Paris pour y poursuivre une carrière d’illustrateur et de portraitiste-caricaturiste, travaillant sous son propre nom, ou parfois sous le pseudonyme de « White ». Il travaille ainsi pour des journaux et des magazines tels que Charivari, Le Gaulois et La vie parisienne, où il commence par produire les caricatures de personnalités du monde de la musique et de la scène, avant de se tourner vers celles de personnalités et de sujets politiques. Il crée par ailleurs de nombreuses affiches de théâtre, à l’exemple de celle des Pilules du Diable au théâtre du Châtelet (1874). Hadol meurt à Paris, en 1875, quelques années après la chute du Second Empire.

Son œuvre la plus célèbre reste La ménagerie impériale, une série non datée précisément (mais postérieure à la chute du régime) de 31 grandes feuilles (17 sur 27 cm) non reliées où s’enchaînent caricatures et portraits à charge de Napoléon III, de sa famille et de personnalités du Second Empire, représentés comme des animaux dans une sorte de zoo. Ce recueil – signé d’un simple « H » sur la couverture – a été produit par l’imprimeur Coulboeuf et vendu à Paris, chez l’éditeur. Au Bureau des annonces ainsi qu’au siège du journal satirique pour lequel Hadol travaille, L’éclipse. Ce dernier a été fondé en 1868 sur les restes d’un autre périodique parisien, La lune, qui a déjà été interdit en raison de ses caricatures offensantes de l’Empereur.

La couverture de La ménagerie présente une figure féminine vêtue d’une robe à l’antique et coiffée d’un bonnet phrygien de la République. Cette Marianne montre le panneau de la ménagerie impériale et semble inviter les passants à venir voir derrière le rideau des curiosités et des dessous dignes d’un spectacle forain.
À l’entrée de ce spectacle, que le lecteur sait donc animalier et inhabituel, un programme le confirme : le type d’animaux qui va y être présenté sera particulier. En dehors des classiques catégories biologiques « ruminants », « amphibies » et « carnivores », on y verra des « budgétivores ». Pour appuyer la satire, l’inscription « Le grand vautour de Sedan » légende une copie à peine esquissée de la caricature de Napoléon III qui ouvre le recueil, confirmant une date de production des caricatures située après la défaite de Sedan le 1er septembre 1870.

Cette première des trente-et-une illustrations dépeint Napoléon III sous les traits d’un vautour charognard estampillé du sceau de la Lâcheté et de la Férocité. Il tient dans ses serres ensanglantées le cadavre éviscéré d’une femme qui n’est autre que l’allégorie de la France.

Caricature de Napoléon III dans La ménagerie impériale, Paul Hadol, fin 1870 <br>© Fondation Napoléon/Thomas Hennocque
Caricature de Napoléon III dans La ménagerie impériale, Paul Hadol, fin 1870 <br>© Fondation Napoléon/Thomas Hennocque
Caricature du Prince impérial dans La ménagerie impériale, Paul Hadol, fin 1870 <br>© Fondation Napoléon/Thomas Hennocque
Caricature de Pierre Bonaparte dans La ménagerie impériale, Paul Hadol, fin 1870 <br>© Fondation Napoléon/Thomas Hennocque

Les membres de la famille de l’Empereur ne sont pas épargnés : l’impératrice Eugénie est représentée comme une grue à la « pose bêtise » ; le Prince impérial, en serin, à vélo ; Pierre Bonaparte, en sanglier armé de ses dague, révolvers et pistolet, emblématique de la Sauvagerie et de la Brutalité (il a tué en duel le journaliste Victor Noir le 10 janvier 1870, suscitant l’émoi dans l’opposition et les milieux républicains). Les ministres du Second Empire et d’autres personnalités sont également mis au pilori, à l’exemple du dernier président du Sénat du Second Empire, Eugène Rouher.

Populaires, les caricatures de Hadol ont aussitôt servi de support à l’imaginaire de l’opposition républicaine dont la haine viscérale du régime napoléonien explose à la débâcle de Sedan. Qui plus est, le nombre de copies parvenues jusqu’à notre époque prouve que ces portraits ont trouvé un public sur le long terme et ont contribué à cimenter la réputation du Second Empire dans la mémoire collective. Ce n’est qu’après la Seconde Guerre mondiale que l’historiographie française commence un travail de relecture plus équilibré des vingt ans de règne de Napoléon III.

Hadol, quant à lui, trouvera une autre source d’inspiration en vue d’une nouvelle satire emblématique, avec la montée en puissance de la Prusse après la chute de Napoléon III. Sa Nouvelle carte d’Europe dressée pour 1870 rencontrera encore plus de succès que La ménagerie et trouvera un marché international, lorsque traduite en anglais et vendue aux États-Unis. Cette image figure parfaitement les tensions profondes induites en France et sur les terres germanophones au tournant de 1870-1871. À l’issue de la guerre franco-prussienne, la création du nouveau Reich allemand sous égide prussienne au château de Versailles allait ouvrir inexorablement la voie vers la Première Guerre mondiale.

Nouvelle carte d'Europe dressée pour 1870 : carte drôlatique d'Europe pour 1870. : [estampe] / dressée par Hadol ; Marchandeau 305, rue S¦t¦ Denis - https://www.europeana.eu/portal/record/9200518/ark__12148_btv1b53028721h.html. Hadol, Paul (1835-1875). Graveur; Marchandeau (18..-18.. ; graveur). Auteur du texte. (fr) Bibliothèque nationale de France - http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b53028721h. No Copyright - Other Known Legal Restrictions - http://rightsstatements.org/vocab/NoC-OKLR/1.0/
Nouvelle carte d’Europe dressée pour 1870/carte drôlatique d’Europe pour 1870,  par Paul Hadol  © gallica.bnf.fr (ark:/12148/btv1b53028721h)

 

Peter Hicks avec Jessica Rock, trad. Marie de Bruchard, février 2020

→ La Fondation Napoléon possède dans ses collections un exemplaire de La ménagerie impériale de Paul Hadol.
→ Pour consulter en ligne l’ensemble des planches, sur Gallica/BnF

Annexe : liste complète des planches avec n°, personnalité représentée, animal la caricaturant, vices portraiturés entre parenthèses

N° 1 Badinguet/Napoléon III – Le vautour (lâcheté-férocité)
N° 2 Badinguette/Eugénie – La grue (pose-bêtise)
N° 3 Le Rejeton/Prince impérial – Le serin (parade-inutilité)
N° 4 Le Prince Plonplon – Le lièvre (prudence-couardise)
N° 5 La Princesse Mathilde – La truie (luxure-impudeur)
N° 6 Pierre Bonaparte – Le sanglier (sauvagerie-brutalité)
N° 7 Rouher – Le perroquet (domesticité-jactance)
N° 8 Haussmann – Le castor (activité-lucre)
N° 9 Émile Ollivier – Le serpent (bassesse-duplicité)
N° 10 Marguerite Bellanger – La chatte (souplesse-rouerie)
N° 11 Devienne – Le maquereau (proxénétisme)
N° 12 Schneider – Le lapin blanc (arrogance-domesticité)
N° 13 Persigny – Le singe (imitation servile)
N° 14 Pietri – La mouche (ruses-espionnage)
N° 15 Cassagnac – Le PORC-épic (irritabilité-violence)
N° 16 Jérôme David – Le dogue (fidélité-voracité)
N° 17 Zangiacomi – L’ibis (fétichisme-mensonge)
N° 18 Fleury – Le cheval-marin (chair et poisson)
N° 19 Pinard – Le crapaud (hideur-venin)
N° 20 De Failly – Le bichon (frivolité-cotillon)
N° 21 Bernier – L’huître (intrigues ténébreuses)
N° 22 Frossard – L’âne (entêtement-ignorance)
N° 23 Conneau – La sangsue (attachement-avidité)
N° 24 Maupas – Le dindon (vanité-stupidité)
N° 25 Palikao – Le phoque (Vive l’Empereur !!)
N° 26 Newerkerque – Le caniche (bohême-rapine)
N° 27 Lebœuf – L’oie (suffisance-nullité)
N° 28 Chevreau – Le bouc (odor della feminata)
N° 29 Les empaillés : Magnan, Walewski, Billault – Le crocodile, Le crabe, Le caméléon
N° 30 Les empaillés : Troplong, Baroche, Saint-Arnaud, Morny – Le condor, La chauve-souris, Le tigre, Le renard
N° 31 Les empaillés : Jérôme Bonaparte, Sibour, Mocquard, Fould, Nero [NdR : le chien du Prince impérial] – Le boa – Le rat d’église – Le hibou – La pie – Le chambellan

Date :
Après le 1er septembre 1870
Technique :
Gravure, en couleur
Dimensions :
H = 27 cm, L = 17 cm
Lieux de conservation :
Paris, Fondation Napoléon, B 3248
Crédits :
© Fondation Napoléon – Thomas Hennocque
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