Le régime parlementaire – Caricature de Napoléon III, empereur des Français

Artiste(s) : TISSOT James
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<i>Le régime parlementaire</i> – Caricature de Napoléon III, empereur des Français
Napoléon III, « Le régime parlementaire », caricature de James Tissot, 4 septembre 1869 © National Portrait Gallery

Présentée dans Vanity Fair – magazine de société britannique publié de 1868 à 1914, qui a introduit un procédé novateur de chromolithographie pour ses illustrations -, cette caricature est l’oeuvre non pas d’un artiste britannique mais français : James Tissot, de son vrai nom Jacques-Joseph Tissot (1838-1902).
L’ironie veut qu’elle soit parue le 4 septembre 1869, très exactement un an avant la proclamation de la IIIe République, enterrant définitivement le Second Empire.
Ce portrait acerbe montre que les sujets de Napoléon III étaient tout à fait conscients de l’état de santé déclinant de l’Empereur, en particulier ceux évoluant dans le milieu artistique parisien, comme Tissot. L’auteur n’est pas foncièrement contre l’Empereur mais il décrit avec une certaine cruauté la réalité d’un pouvoir qui, d’autoritaire à ses débuts, s’est transformé peu à peu en régime hybride. Un régime qui, sans être devenu tout à fait parlementaire, s’est libéralisé depuis les élections législatives de 1869, et semble – aux yeux de Tissot – révéler la faiblesse de l’Empereur. Affublé du bicorne de Napoléon Ier, Napoléon III est appuyé sur le bras de l’allégorie d’un Corps législatif représenté sous les traits d’une jeune fille ailée couronnée, vigoureuse et enjouée, aux couleurs de la France. Elle contemple avec une tendresse mêlée de pitié et de moquerie un souverain, vieillard fragile, appuyé sur sa canne, qu’elle enjoint à se taire.
Tissot, qui a débuté une brillante carrière sous le Second Empire, a commencé à produire quelques mois plus tôt des caricatures, dont une série sur « Les souverains », pour le magazine britannique. C’est à cette série qu’appartient son portrait au picrate de Napoléon III. La National Portrait Gallery de Londres a mis en ligne une partie de sa production pour le magazine ; on peut y constater le regard variable que porte l’artiste sur ses contemporains.

Émile Ollivier, « L'Empire parlementaire », par James Tissot, <br>paru dans <i>Vanity Fair</i> le 15 janvier 1870 © National Portrait Gallery
Émile Ollivier, « L’Empire parlementaire », par James Tissot,
paru dans Vanity Fair le 15 janvier 1870 © National Portrait Gallery

Tantôt est-il subtilement moqueur, comme dans son portrait d’Émile Ollivier, avant-dernier chef du gouvernement sous Napoléon III, dont la pose compassée montre l’inconfortable position politique de modéré entré au service de l’Empereur.
Cette caricature est publiée le 15 janvier 1870, treize jours après qu’Ollivier a pris les rênes du gouvernement et la tête du ministère de la Justice. Tissot ne s’attaque pas au physique du chef du Tiers Parti.
Il se fonde fidèlement sur un portrait photographique du ministre, réalisé par Pierre-Louis Pierson, juste avant sa nomination au gouvernement. Mais l’artiste y adjoint deux portefeuilles, symboles de sa double fonction et surtout emblématiques de sa posture médiane et ambivalente au sein de l’échiquier politique (Le Tiers Parti navigue entre gauche et droite de l’échiquier politique français depuis les années 1860). Il resserre également les genoux d’Ollivier, le positionne les pieds rentrés, sur leurs pointes, renforçant l’impression de gêne du ministre.

Henri Rochefort par James Tissot,<br><i>Vanity Fair</i> du 22 janvier 1870 © National Portrait Gallery
Henri Rochefort par James Tissot,
Vanity Fair du 22 janvier 1870 © National Portrait Gallery

Tantôt réalise-t-il de vrais portraits à charge, comme  son interprétation peu flatteuse d’Henri Rochefort, parue le 22 janvier 1870 et sous-titrée « La voyoucratie ».
Ce journaliste est alors le patron des journaux d’opposition les plus satiriques envers le pouvoir : La Lanterne, diffusé clandestinement à partir de 1869 et La Marseillaise, qui tirent à boulets rouges sur Napoléon III. Dans l’édition du 27 avril 1869 de La Lanterne, ne lit-on pas : « Le libéralisme de l’Empire consiste donc à avoir mis de côté les chefs de bureau pour les remplacer par des sous-chefs » ?
Rochefort a trouvé une place au sein du Corps législatif après les élections de 1869 grâce au siège laissé vacant par Gambetta, ce qui lui accorde (momentanément) une immunité contre tout emprisonnement.
Tissot n’est pas fondamentalement bonapartiste, comme l’a prouvé sa caricature de Napoléon III parue quelques semaines plus tôt. Il représente néanmoins Rochefort sautant dans les airs, toutes mains crispées telles des griffes dehors, au-dessus du Palais Bourbon, siège du Corps législatif, et du Panthéon.
Dix jours auparavant ont eu lieu les obsèques de Victor Noir, jeune journaliste qui travaillait pour lui et a été assassiné par Pierre Bonaparte, cousin de Napoléon III. Un cortège anti-bonapartiste a suivi le cercueil du jeune homme et Rochefort s’est vu renforcé dans sa position de tribun populaire capable de faire vaciller le régime. Le caricaturiste le représente en démagogue faisant partie d’une « voyoucratie » populiste.
Rochefort, à la chute de l’Empire, poursuivra sa carrière médiatique et politique sous la IIIe République. Ses engagements complexes et entiers continueront de polariser l’opinion publique dans le second quart du XIXe s. ► Lire une article de Miche Winock, « Rochefort : la Commune contre Dreyfus », Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 1993).

Le général Trochu par James Tissot <br>pour le <i>Vanity Fair</i> du 17 septembre 1870 © National Portrait Gallery
Le général Trochu par James Tissot
pour le Vanity Fair du 17 septembre 1870 © National Portrait Gallery

Tissot peut également se montrer totalement neutre (donc positif), à l’exemple de son portrait du général Trochu du 17 septembre 1870. La jeune IIIe République a été proclamée depuis deux semaines quand il sert cette vision à Vanity Fair. Il s’agit de la copie conforme d’un portrait photographique réalisé vers 1855.
L’artiste, qui a participé à la guerre de 1870-1871 et à la défense de Paris en tant que tirailleur de la Seine, voit sans doute – comme nombre de ses contemporains à cet instant – Louis-Jules Trochu, président du gouvernement provisoire en charge de la Défense nationale, comme l’ultime recours contre l’invasion prussienne…
Le général ne rencontrera pas le succès dans ces fonctions et décevra tous les espoirs au cours des mois. Après sa destitution en février 1871 éclatera un mois plus tard la Commune de Paris, à laquelle participe James Tissot.

La production de Tissot pour Vanity Fair est ainsi un miroir des réflexions et atermoiements politiques de l’artiste. On le remarque particulièrement dans sa représentation de la famille royale de Prusse. Si sa vision du Kron-Prinz Frederick III reste plutôt flatteuse le 24 septembre 1870 – il le figure comme un militaire fier et droit bien qu’ennemi -, sa représentant du roi de Prusse Guillaume est hargneuse : cette chromolithographie est publiée à la veille de l’institution de l’Empire allemand (18 janvier 1871), permise par la débâcle française durant la guerre. Il représente le futur empereur se délectant du sang versé dans l’eau sur le Rhin, armé d’un couteau portant le nom de Bismarck.

James Tissot est aujourd’hui connu internationalement pour ses voluptueux portraits, notamment de Parisiennes et de demi-mondaines, grâce à sa série La Femme à Paris mais également pour ses représentations religieuses transposées dans son monde contemporain, à travers son autre série autour du thème du fils prodigue. Il serait dommage de passer à côté de ses caricatures pour Vanity Fair à la qualité aussi précise que celle de ses huiles sur toile, plus connues.

Artiste aux thèmes et aux idées paradoxaux en apparence, Tissot est surtout un spectateur engagé et humaniste de son temps. Et s’il a été sévère avec Napoléon III, sans pour autant cautionner tous ses opposants, ses convictions multiples ne l’empêcheront pas de faire un des portraits les plus touchants de la famille impériale en exil, après la mort de l’empereur déchu des Français.

L'impératrice Eugénie et le Prince impérial dans le jardin de Camden / Franck Raux Place en 1874, James Tissot<br> © Musée du château de Compiègne
L’impératrice Eugénie et le Prince impérial dans le jardin de Camden Place en 1874, James Tissot © Musée du château de Compiègne / Franck Raux

Marie de Bruchard, avril 2020

Date :
Septembre 1869
Technique :
Chromolithographie
Lieux de conservation :
National Portrait Gallery, Londres
Crédits :
© National Portrait Gallery, London
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