Charles-Éloi Vial, Le siècle des chutes : « Les monarques sont les seuls responsables de leur chute » (février 2022)

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Charles-Eloi Vial, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, archiviste et historien, nous propose depuis de nombreuses années des études rafraîchissant l’histoire des XVIIIe et XIXe s. à l’aune de sources nouvelles, fruit de ses recherches – entre autres – dans les trésors cachés de la BnF. On se souvient de sa remarquable biographie de Marie-Louise, prix Premier Empire de la Fondation Napoléon en 2017, mais la liste est longue… Il revient en ce début 2022 avec une relation détaillée et une réflexion rigoureuse sur la fin de régimes monarchiques en France, au XIXe s. dans son ouvrage Le siècle des chutes. Abdications et déchéances en France. 1814-1870, paru aux éditions Perrin. À cette occasion, il répond à quelques questions pour napoleon.org.

Propos recueillis par Marie de Bruchard en février 2022.

Charles-Éloi Vial, <i>Le siècle des chutes</i> : « Les monarques sont les seuls responsables de leur chute » (février 2022)
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napoleon.org – Votre récent ouvrage sur les Cent-Jours apporte un regard neuf sur la chute définitive de Napoléon par son étude psychologique d’un homme qui apparaît à la fois dépassé et surtout concerné par son propre sort, à son court retour au pouvoir. Est-ce que cette chute a été la porte d’entrée pour vous sur une réflexion plus globale sur les fins de monarques au XIXe s. ?

Charles-Éloi Vial – J’ai effectivement travaillé sur les Cent-Jours pour mon livre paru l’an dernier et j’ai eu la chance de découvrir de nouveaux éléments pour ce nouvel opus, mais mon intérêt pour les abdications vient plutôt de mes discussions avec Thierry Lentz en 2014, à l’époque des commémorations du bicentenaire de la campagne de France et de l’épisode des adieux de Fontainebleau. J’avais à ce moment recherché des documents sur la première abdication de Napoléon et produit un premier article sur Napoleonica. La Revue, qui a marqué le début de ma réflexion sur les renonciations au pouvoir. Celle de 1815 est venue par la suite, au fils de mes travaux sur les Cent-Jours, tandis que j’ai pu étudier les épisodes de 1830, 1848 et 1870 en travaillant sur la vie de cour en France au XIXe siècle pour mon livre Les Derniers feux de la monarchie. Enfin, avec La Famille royale au Temple, j’avais lu les débats parlementaires de la fin de l’année 1792, où les conventionnels avaient longuement débattu avant de juger Louis XVI, certains d’entre eux considérant que le roi ne pouvait être jugé que dans la mesure où sa trahison manifeste avait entraîné, comme le prévoyait la constitution de 1791, une abdication de facto. Et bien entendu, j’avais depuis longtemps été frappé par les remarques de Chateaubriand, pour qui l’exécution de Louis XVI a détruit définitivement les anciennes légitimités : depuis le 21 janvier 1793, au fond, tout régime monarchique est impossible, comme si l’abdication était désormais une fatalité inévitable : « Mais depuis que, sur une place publique, un souverain, les cheveux coupés, les mains liées derrière le dos, a abaissé sa tête sous le glaive au son du tambour […], qui conserve la moindre illusion sur la couronne ? Qui croit que cette royauté meurtrie et souillée puisse encore imposer au monde ? […] La monarchie européenne aurait pu continuer sa vie, si l’on eût conservé en France la monarchie mère, fille d’un saint et d’un grand homme ; mais on en a dispersé les semences : rien n’en renaîtra ».

© Perrin 2022
© Perrin 2022

napoleon.org – Napoléon, Charles X, Louis-Philippe, Napoléon III (et Eugénie que vous n’oubliez pas dans l’abdication de 1870) sont des personnalités aux tempéraments bien différents. Y a-t-il un dénominateur commun dans leur perte – la perte – du pouvoir ?

Charles-Éloi Vial – Tous les régimes monarchiques essayés en France au XIXe siècle ont fini par des catastrophes et par le départ en exil d’un souverain déchu, toujours dans des conditions dramatiques. C’est peut-être là leur dénominateur commun : défaite militaire conjuguée à un complot ourdi par le Sénat en 1814, le désastre de Waterloo et pression des députés en 1815, l’insurrection populaire en 1830 et en 1848, et enfin une défaite militaire à nouveau en 1870. À chaque fois, les trônes se sont écroulés de manière plutôt piteuse et le pouvoir législatif a secondé la chute sans le moindre remords, même si tous les monarques ont voulu donner le change, en présentant leur renonciation sous un jour plus favorable : la « déclaration au peuple français » signée par Napoléon à l’Élysée le 22 juin 1815 en est un bel exemple. Il y a là comme un schéma fatal qui se répète, malgré les différences des temps et des hommes. Les souverains ont eu beau défendre leur trône et s’accrocher au pouvoir, tous ont fini par devoir y renoncer et se résigner à signer leur propre déchéance. On doit donc peut-être plutôt chercher les points communs, comme j’ai essayé de le faire, dans l’arrière-plan historique et littéraire qui hante ces souverains infortunés, qui partagent tous plus ou moins la même culture. Beaucoup ont dû songer à l’exemple de Dioclétien, qui a renoncé librement à l’Empire en 305 ap. J.-C., ou celui de Charles Quint, qui s’est retiré volontairement dans un monastère en 1555. Il s’agit de sauver l’honneur face à l’opinion et à la postérité, mais aussi de marcher consciemment dans les pas des grands souverains d’autrefois. Le XIXe siècle est aussi celui de la fascination du passé, même si en réalité, leurs déchéances ressemblent davantage à celles de Jacques II d’Angleterre, qui a été déclaré déchu par le Parlement en 1689 : Napoléon a ainsi été « lâché » par les parlementaires, les députés et les pairs ont fini par se rallier aux Orléans en 1830 et la Chambre a refusé la régence en 1848. Pour finir, Napoléon III n’a même pas réellement abdiqué, mais déclaré déchu par la Chambre en 1871, précisément comme Jacques II. Toutes ces renonciations sont donc non seulement piteuses, mais aussi et surtout humiliantes : voilà un autre point commun. Enfin, toutes ces abdications ont aussi été présentées comme des messages politiques adressés à la postérité : en affirmant clairement que la couronne devrait revenir à leur héritier légitime, en tenant ensuite des discours d’exil empreints de dignité, les souverains déchus cherchaient aussi à préparer leur avenir politique, celui de leur descendant direct ou de leur dynastie. On peut parler du roi de Rome, du comte de Chambord, du comte de Paris ou du prince impérial.

 

napoleon.org – Dans l’autre sens, le peuple français est-il un facteur essentiel dans ces chutes ? A-t-il servi de modèle à d’autres peuples, notamment en 1848 ?

Charles-Éloi Vial – L’insurrection populaire n’est pas le seul facteur à prendre en compte, et ne joue réellement qu’en 1830 et 1848 avec la mise au pillage des Tuileries, qui est un écho de celle du 10 août 1792. Napoléon est battu sur le champ de bataille en 1814 comme en 1815 mais les Parisiens ne participent pas à sa première déchéance. On voit d’ailleurs qu’il conserve un fort soutien dans les faubourgs ouvriers de la capitale en 1815, même s’il fait le choix de ne pas avoir recours à la force populaire. De même, en 1870, Eugénie se hâte de quitter les Tuileries par crainte d’une invasion, mais dans les faits, la chute a déjà été consommée et les députés ont déjà acté la chute du régime impérial, l’irruption – pacifique pour une fois – du peuple dans le palais déserté est davantage un acte symbolique, on pourrait presque dire folklorique, comme l’est d’ailleurs la proclamation de la République à l’Hôtel de Ville. Plus que le peuple, ces chutes ont peut-être été davantage provoquées par l’attentisme ou la prudence des notables, ceux-ci choisissant de retirer leur soutien au monarque discrédité pour préserver leurs intérêts. On le voit bien en 1814 et j’ai beaucoup pensé à cette phrase de François Furet sur la déchéance de l’Empereur prononcée par le Sénat : « toute une France nantie est prête à liquider l’aventure, à reprendre même ses anciens rois, contre un solide contrat d’assurance sur ses biens ». En revanche, il est vrai que notre pays, que l’on peut qualifier de mère de toutes les révolutions, a ouvert la voie à d’autres déchéances, en 1848 par exemple, au cours de ce que l’on appelle le « printemps des peuples », où Louis-Philippe est bientôt rejoint sur les routes de l’exil par le roi de Bavière et l’empereur d’Autriche, puis par le duc de Parme et le roi de Sardaigne. La période de l’unification italienne est marquée par une véritable épidémie d’abdications des différents princes souverains de la péninsule, tandis qu’en 1870, quand le Second Empire s’effondre le 4 septembre, pour la première fois, on demande à l’impératrice Eugénie, qui était régente, de signer un acte d’abdication, écho de l’abdication toute récente à Paris de la reine Isabelle II d’Espagne, chassée du pouvoir en 1868 mais qui ne renonce formellement au trône en faveur de son fils que deux ans plus tard.

 

napoleon.org – Toutes ces abdications étaient-elles inévitables ? Quel monarque, selon vous – et s’il en est -, avait le plus d’atouts pour éviter sa chute ?

Charles-Éloi Vial – Travailler sur les abdications et les déchéances revient aussi à réfléchir sur les raisons plus globales de l’échec d’un régime, qui sont souvent les sanctions de plusieurs années d’erreurs politiques accumulées. S’il est difficile de refaire l’histoire, il est vrai que beaucoup de mauvaises décisions, sur le plan politique, diplomatique, économique ou militaire nous paraissent aujourd’hui parfaitement évitables, et donnent l’impression que les souverains n’ont souvent écouté qu’eux-mêmes, leurs propres ambitions ou les conseils d’un entourage aveugle, intéressé ou incompétent. Mais dans tous les cas, les monarques sont les seuls responsables de leur chute. Même sur le court terme, les événements paraissent difficilement évitables, on le voit bien en étudiant l’état d’esprit des souverains et de leur entourage dans ces moments fatidiques, où ils se retrouvent tous plongés dans un état de stress et de désespoir psychologique extrême. C’est déjà le cas avec les atermoiements de Napoléon et de son entourage à Fontainebleau en 1814, où il a tout de même mis trois jours à se décider à renoncer au pouvoir alors que son Empire appartenait déjà au passé ; à nouveau en 1815, à l’Élysée, quand il est contraint d’abdiquer mais passe ensuite presque une semaine à Malmaison à tergiverser en cherchant un moyen de reprendre le pouvoir malgré l’opposition de Fouché. C’est encore pire en 1830, quand Charles X abdique à Rambouillet le 2 août après une semaine d’émeutes provoquées par sa tentative de coup de majesté, qui est perçue comme un premier pas vers le rétablissement de l’Ancien Régime. Il renonce à la couronne en faveur de son petit-fils, mais la couronne est usurpée par son cousin Louis-Philippe, qui met en place une nouvelle monarchie, plus libérale. Par son accumulation d’erreurs de long terme et de circonstances malencontreuses sur le court terme, l’abdication la plus caractéristique du siècle est peut-être celle de 1848, où Louis-Philippe abdique le 24 février, au bout de quelques heures à peine d’émeute populaire. Les Français se sont lassés de son gouvernement perçu comme trop autoritaire, de ce roi âgé, intransigeant et sourd aux réclamations de la base, et son trône finit par s’écrouler comme un château de cartes quand il se rend compte que plus personne ne le soutient. Lamartine avait eu une phrase superbe en prédisant quelques mois plus tôt l’explosion d’une « révolution du mépris ».

 

napoleon.org – Vous faites appel à des sources inédites (comme toujours !) dans votre ouvrage. Avez-vous eu des surprises en les exploitant ?

Charles-Éloi Vial – L’histoire des abdications peut s’écrire de bien des façons. En général, l’histoire s’écrit plutôt du côté des vainqueurs : les historiens orléanistes ont par exemple été les premiers à écrire l’histoire des journées de juillet 1830, les légitimistes ayant davantage rédigé des mémoires ou des journaux d’exil, textes souvent pleins d’amertume. Pour retracer l’histoire des vaincus, il faut se plonger dans les archives de la police, dans les papiers privés de l’entourage des souverains déchus, où l’on trouve des lettres et des récits personnels, dans les journaux de l’époque bien entendu. La collecte de sources montre à quel point les effondrements, les crises politiques et les interrègnes sont des périodes qui marquent les contemporains et qui suscitent une abondante production imprimée. La Bibliothèque nationale de France conserve aussi de très nombreuses brochures, des placards, des caricatures ou des chansons, qui forment une masse de sources absolument passionnante et facilement accessible, avec des milliers de documents numérisés sur Gallica. C’est sans compter sur les confidences des souverains eux-mêmes, qui parfois racontent leur abdication de manière très sincère. Napoléon n’a pas été très bavard à Sainte-Hélène, mais tous les membres de son entourage ont relaté sa déchéance, soit dans les heures et les jours qui ont suivi l’événement, soit dans des textes écrits des décennies plus tard. Louis-Philippe a pour sa part laissé un très long récit de sa déchéance et de sa fuite hors de France, qui est resté à l’état manuscrit, et que l’on peut comparer avec d’autres textes, par exemple dans les souvenirs de Charles de Rémusat. Le plus surprenant peut-être, à relire ces documents, est de voir comment les mêmes personnages reviennent d’un régime à l’autre : Gourgaud est aux côtés de l’Empereur en 1814 et en 1815, puis il fait une apparition aux Tuileries en 1848 ; Alexandre de Girardin joue les messagers entre Fontainebleau et Paris en 1814, et il retrouve le même rôle en 1830 avec Charles X à Saint-Cloud avant que son fils Émile ne se retrouve mêlé aux événements de 1848 et 1870. Thiers médite longuement les événements de 1814 et 1815, il est aux côtés de Louis-Philippe en 1848, il attend avec impatience la chute du Second Empire qu’il déteste pour revenir au pouvoir et de manière ironique, c’est à l’Histoire du Consulat et de l’Empire de Thiers que Napoléon III fait référence dans ses lettres de captivité à Eugénie pour lui expliquer son refus de signer une abdication après sa capture à Sedan en 1870.

 

napoleon.org – Ces aléas personnels d’hommes de pouvoir, et ces fins de régime et changements de constitution ont-ils selon vous quelque chose à nous enseigner sur les XXe et XXIe s. ?

Charles-Éloi Vial – Le but du livre est de parler des chutes des régimes monarchiques du XIXe siècle, que l’on peut voir comme des étapes dans la marche vers notre propre modernité politique, mais aussi d’en tirer les conséquences, en partant du principe que les caractères fondamentaux d’un régime ressortent souvent au moment de son effondrement : on comprend par exemple en 1814 que l’Empire était un régime hybride, marqué par un fort caractère prétorien, mais qu’il s’agissait aussi d’une monarchie élective, ce que Napoléon avait oublié. On se rend compte que la Restauration était une royauté constitutionnelle travestie avec les oripeaux de l’absolutisme, la monarchie de Juillet un régime constitutionnel fragilisé par son usurpation, et enfin le Second Empire un régime personnel, façonné pour un seul individu, comme si Napoléon III avait toujours pressenti que son fils ne monterait jamais sur le trône. La grande leçon à en tirer est peut-être celle de l’instabilité du pouvoir et de la nécessité pour tout dirigeant, quel que soit le régime, de ne jamais négliger ni mépriser ceux qu’il dirige : les abdications modernes existent après tout, de nombreux présidents ont dû démissionner depuis 1870, que ce soit dans les systèmes français ou étrangers, et dans des conditions parfois tout aussi humiliantes qu’au XIXe siècle. Paradoxalement, les renonciations les plus dignes sont peut-être actuellement le fait des représentants des vieilles monarchies, qui offrent une bien meilleure image du pouvoir en y renonçant le moment venu. Comme l’ont montré les abdications de Béatrix des Pays-Bas et d’Albert II de Belgique en 2013, puis d’Akihito du Japon en 2017, l’abdication est bien loin d’être un rituel archaïque : il s’agit d’un acte politique immémorial, mais qui garde toute son actualité…

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