Émile Kern, Ils rendent l’Histoire vivante : « L’Histoire vivante a de beaux jours devant elle » (mars 2022)

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Émile Kern, boursier de la Fondation Napoléon en 2009 pour ses travaux sur le thème « D’un bicentenaire à l´autre : les images de Napoléon Bonaparte (1969-2009) », professeur agrégé et docteur en histoire contemporaine de l’Université Paul Valéry-Montpellier III, rédacteur en chef de la jeune revue Revivre l’histoire, vient de publier la première synthèse de fond sur l’Histoire vivante. Éclairant ce phénomène relativement nouveau en France, il a accepté de répondre à quelques questions pour les lecteurs de napoleon.org, à l’occasion de la parution de son ouvrage Ils rendent l’Histoire vivante. De l’Antiquité à nos jours (Éditions SOTECA, 2022).

Propos recueillis par Marie de Bruchard, mars 2022.

Émile Kern, <i>Ils rendent l’Histoire vivante</i> : « L’Histoire vivante a de beaux jours devant elle » (mars 2022)
Émile Kern, professeur agrégé et docteur en histoire contemporaine, rédacteur en chef de Revivre l'histoire © DR

napoleon.org – Pourquoi parler d’Histoire vivante plutôt que de reconstitution historique ?

Émile Kern – L’Histoire vivante trouve ses origines dans le Living History britannique et englobe toutes les formes de pratiques, plus ou moins sérieuses, avec l’archéologie expérimentale, la reconstitution et l’évocation historiques. En effet, si la majorité des pratiquants se revendique de la reconstitution historique, dès qu’il s’agit de mise en scène et de spectacle, la rigueur historique s’efface et il s’agit davantage d’évocation historique.

napoleon.org –Vous êtes historien et beaucoup de vos confrères sont circonspects devant cette passion de « non-initiés ». Qu’est-ce qui vous a poussé à vous intéresser de plus près à cette pratique ?

Émile Kern – En 2006 je me suis lancé dans une thèse sur « Les commémorations napoléoniennes » et me suis rendu à Golfe-Juan en mars 2009 pour assister à ma première reconstitution historique à l’occasion du Vol de l’Aigle. J’ai trouvé les pratiquants fascinants et j’ai décidé de m’intéresser à l’Histoire vivante plus spécifiquement. J’ai également intégré un groupe d’histoire romaine, la Xe Lorica Romana de Comps (Gard) en 2017. Pour participer aux événements napoléoniens du bicentenaire, comme à Montereau ou à Fontainebleau, porter une tenue de bourgeois Premier Empire m’a ouvert des portes, me permettant de mieux comprendre les problématiques des reconstituteurs.

Source : Blog de Philippe Poisson
Source : Blog de Philippe Poisson

napoleon.org – Pour écrire votre ouvrage, vous avez dû côtoyer des centaines de reconstituteurs, sur toutes les périodes et de toutes les générations. Avez-vous une rencontre marquante à nous raconter ?

Émile Kern – Oui, plusieurs m’ont marqué. Je me souviens de ce grenadier à Golfe-Juan qui attachait beaucoup d’importance à la justesse de son uniforme, alors qu’il avait des difficultés à évoquer sa profession (en fait policier municipal). Il souhaitait me faire comprendre qu’un reconstituteur costumé ne vit plus au XXe ou XXIe siècle mais bien dans une autre époque. Car oui, l’habit fait le reconstituteur ! C’est une étape indispensable même si ce n’est pas la seule.

Bicentenaire du débarquement de Napoléon à Golfe-Juan, 2015 © Association 1804
Bicentenaire du débarquement de Napoléon à Golfe-Juan, 2015 © Association 1804

Lors de la reconstitution de Livron-sur-Rhône, en juin 2017, je fais la rencontre de Walter Rocher. Son parcours m’a ému en tant que professeur d’histoire. En effet, enfant, il est puni par son enseignant et doit préparer un exposé sur Austerlitz. Pour épater ses copains, il s’investit dans un important travail de recherche et obtient les félicitations du professeur d’histoire. Quelques années plus tard, en compagnie de ses parents, il visite un bivouac napoléonien et repense à son exposé. Le président de l’association du 37e de ligne lui propose de participer. Il joue le jeu et intègre l’association : depuis une dizaine d’années, il en est le président.

napoleon.org – Vous distinguez d’emblée l’évocation ou le théâtre de l’Histoire vivante, dont vous dites que la forme la plus aboutie est l’archéologie expérimentale. Ces frontières sont-elles de moins en moins floues à cause du regard du public ou parce que cette discipline amatrice gagne en précision ?

Émile Kern – Pour le public, il y a peu de nuances entre évocation, reconstitution historique et archéologie expérimentale. Par contre cette différence est très importante pour les pratiquants eux-mêmes. Les premiers n’ont pas de prétentions et n’hésitent pas à faire des entorses à l’histoire, aux tenues et objets qu’ils portent qu’ils soient historiques ou non, ce qui n’est pas le cas des deux suivants. En effet, les pratiquants de la reconstitution historique utilisent des tissus et des objets d’époque -ou compatibles-, ne portent pas de montre au poignet et ne dorment pas dans des sacs de couchage au bivouac. L’idée est de coller à la réalité historique le plus que possible. Pour l’archéologie expérimentale, il s’agit en réalité de véritables recherches car les groupes travaillent étroitement avec les scientifiques (archéologues, ethnologues, etc.). C’est le cas de la VIIIe Augusta d’Autun qui a collaboré avec des historiens comme Yann Le Bohec et les musées de la romanité d’Autun et d’Alésia pour mettre en place les marches expérimentales des soldats romains entre 2010 et 2012.

© https://leg8.fr/
© https://leg8.fr/

napoleon.org – Passion comme savoir-faire de l’Histoire vivante sont aujourd’hui mieux considérés dans le monde universitaire, avec notamment l’existence Master Histoire vivante de l’ICES et celui de Nîmes. Cette forme d’institutionnalisation plaît-elle à tous les reconstituteurs, selon vous ?

Émile Kern – La création récente de ces deux Masters est un signe encourageant pour convaincre les historiens du rôle de l’Histoire vivante dans la découverte et l’enseignement de l’histoire auprès des plus jeunes et du public en général. Éric Teyssier est l’historien qui a mis en place le master Histoire vivante à l’université de Nîmes, université dans laquelle j’ai enseigné durant quatre ans. Il connaît bien le milieu de l’Histoire vivante ayant été lui-même gladiateur puis général (tribun) romain et grenadier de Napoléon. Il organise également les Grands Jeux Romains dans les arènes de Nîmes depuis 2010.

napoleon.org – Les deux Masters évoqués sont très liés à la proximité de grandes manifestations en Histoire vivante : le Puy du Fou et les Grands Jeux romains de Nîmes. L’Histoire vivante est-elle intimement liée à un lieu de mémoire ou peut-elle s’exporter partout, ex nihilo ?

Émile Kern – Oui, la présence d’un monument lié à une histoire locale très forte, d’un événement important ou de musées et champs de batailles, favorisent la naissance d’une association de reconstitution. Quand on superpose la carte des ruines antiques et des musées romains en France avec celle des associations d’histoire antique, on s’aperçoit que les deux cartes correspondent. Les groupes romains se trouvent en effet essentiellement localisés le long de la vallée du Rhône et de la Saône et sur le pourtour méditerranéen.

En 2018, Rebecca Young, web éditrice à la Fondation Napoléon assistait au Festival Historia - Vivez l'Histoire à Strasbourg © Fondation
En 2018, Rebecca Young, web éditrice à la Fondation Napoléon assistait au Festival Historia – Vivez l’Histoire à Strasbourg © Fondation Napoléon/Rebecca Young

► Voir l’album entier des photos du festival Historia – Vivez l’Histoire 2018

napoleon.org – Des formations universitaires voient le jour, des initiatives locales et touristiques créent des partenariats avec les associations d’Histoire vivante mais qu’en est-il du rapport avec le ministère de la Culture ?

Émile Kern – Pour l’instant, ni le ministère de la Culture, ni celui de l’Éducation nationale ne semblent s’intéresser et prendre au sérieux l’Histoire vivante. Pourtant, les associations et les pratiquants multiplient les interventions pédagogiques auprès des scolaires. Par ailleurs, les musées qui bénéficient de l’appellation « musée de France » (loi musée du 4 janvier 2002) ont des obligations pédagogiques vis-à-vis de leurs publics et certains font appel à des reconstituteurs pour participer à la médiation culturelle de leurs collections. Enfin, le public a pu voir des associations de reconstitution historique de la Première Guerre mondiale défiler sur les Champs-Élysées pour le 14 juillet 2014. Le président François Hollande a même visité le camp des soldats de la Grande Guerre reconstitué dans les Jardins du Luxembourg. À l’occasion des grandes commémorations (napoléoniennes, Première et Seconde Guerres mondiales), les musées et les lieux de mémoire s’appuient de plus en plus sur l’Histoire vivante, et plus seulement à l’occasion de spectacles historiques (Bouvines, Castillon la Bataille, Le Puy du Fou, les Grands Jeux Romains, etc …).

Reconstitution organisée par le musée de la guerre de 1870 pour le 150e anniversaire de la bataille de Gravelotte
Reconstitution organisée par le musée de la guerre de 1870 pour le 150e anniversaire de la bataille de Gravelotte

napoleon.org – Avec la fin des bicentenaires napoléoniens, un certain émoi a pu s’emparer des pratiquants de l’Histoire vivante de la période du Premier Empire : l’âge d’or aurait été fini. L’avenir de l’Histoire vivante vous semble-t-il compromis sans ce type d’anniversaires ?

Émile Kern – Il est vrai que la fin du bicentenaire de Napoléon a marqué une rupture pour les pratiquants de cette période. De nombreux « vétérans » de l’Histoire vivante napoléonienne, à l’image de Frank Samson (alias Napoléon, entre 2004 et 2015), ont jeté l’éponge. ► Lire une interview de Frank Samson sur napoleon.org (2015) : « Pour être l’Empereur lors des reconstitutions, il faut faire les choses sérieusement sans se prendre au sérieux » (avril 2015).

Frank Samson devant le trône du Sénat © Association 1804
Frank Samson devant le trône du Sénat © Association 1804

D’autres continuent à pratiquer leur passion dans d’autres époques comme la Grande Guerre, qui entamait à son tour des commémorations du premier centenaire. Pourtant, si les plus anciens ont eu tendance à prendre du recul, ces reconstitutions des batailles d’Austerlitz, de Borodino-La Moskova, de Leipzig, de Montereau ou de Waterloo ont créé des vocations auprès des plus jeunes. ► Voir un album de la reconstitution de la bataille d’Austerlitz en 2014 et de la reconstitution de la bataille de la Moskova en 2018
On note aussi l’engagement de plus en plus important des femmes dans l’Histoire vivante, dans toutes les époques. La fin des commémorations du bicentenaire a vu également se développer des événements et groupes de reconstituteurs civils Premier Empire, comme les groupes de danses. Ces groupes réalisent leurs costumes et pratiquent les danses du Consulat et du Premier Empire.

Bal du colonel Girard au château de Châteaudun en 2021 par l'association Aux Portes de l'Histoire, partenaire du label « 2021 Année Napoléon » © Aux Portes de l'Histoire
Bal du colonel Girard au château de Châteaudun en 2021 par l’association Aux Portes de l’Histoire, partenaire du label « 2021 Année Napoléon » © Aux Portes de l’Histoire

napoleon.org – Comment voyez-vous l’Histoire vivante dans dix ans : quelles sont ses perspectives ou ses défis ?

Émile Kern – Je pense que l’Histoire vivante a de beaux jours devant elle car le nombre de pratiquants a fortement augmenté à la faveur des commémorations napoléoniennes et de celles des deux conflits mondiaux. L’autre atout est l’appétence des Français pour l’Histoire et les « déguisés », comme le public les appellent chaleureusement, attirent l’attention. Si l’Éducation nationale continue d’ignorer le phénomène (Pour aller plus loin sur Éducation nationale et enseigner Napoléon : écouter les interventions aux Rendez-vous de l’Histoire de Blois d’Émile Kern sur La formation ESPÉ (écoles supérieures du professorat et de l’éducation) : les Empires et Rencontres pédagogiques : Napoléon Bonaparte, de l’histoire à la légende), les musées ont compris tout l’intérêt à la fois pédagogique et événementiel qu’ils pouvaient tirer de ces « fous d’histoire » comme les surnomme avec sympathie l’historien Jean Tulard.
Comme le disent eux-mêmes les reconstituteurs : « Nous avons choisi de montrer l’histoire autrement, de sortir des cours d’histoire donnés à l’école, des livres et des musées pour faire vivre l’histoire »… ou pourrait-on dire : Revivre l’histoire.

Couverture du n°2 de la revue <i>Revivre l'histoire</i>, à paraître en avril 2022 © C2P Éditions
Couverture du n°2 de la revue Revivre l’histoire, à paraître en avril 2022 © C2P Éditions

Le prochain numéro de la revue entièrement dédiée à l’Histoire vivante, dont Émile Kern est le rédacteur en chef, paraîtra en avril 2022. Découvrez son sommaire, son éditorial (par Émile Kern) et des extraits de l’article « Reconstituons au Musée de la Grande Guerre de Meaux ! Une histoire de passions au service de la transmission », par Aurélie Perreten, directrice du musée ► Revivre l’histoire n°2

 

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