Les différentes étapes de l’arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte > cours, bibliographie et iconographie

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IIe République / 2nd Empire
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Le Second Empire s’identifie d’abord à un homme, Louis-Napoléon Bonaparte, qui refonda l’Empire avec une rapidité confondante en dépit de l’hostilité d’une large partie de la classe politique, et du scepticisme de sa propre famille.

Les différentes étapes de l’arrivée au pouvoir de Louis-Napoléon Bonaparte > cours, bibliographie et iconographie
Le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte en 1852, photo par Gustave Le Gray (recadré)
© Metropolitan Museum of Art of New York City

Louis-Napoléon, un prince Bonaparte au ban de l’Europe

Le fils d’Hortense de Beauharnais et de Louis Bonaparte, roi de Hollande, est né à Paris, le 20 avril 1808, premier mâle à naître parmi les Napoléonides depuis la proclamation de l’Empire, en mai 1804. L’hagiographie des années 1850 rappelle avec délectation le fait, comme signe de prédestination au trône, malgré deux frères aînés. Compte-tenu de la mésentente d’un couple mal assorti, les commérages de cour entourèrent l’enfant d’un soupçon de bâtardise : Hortense n’avait-elle pas la réputation de fabriquer de faux Louis ? Néanmoins, l’hypothèse de la paternité de Louis Bonaparte paraît vraisemblable. Ses souvenirs de Napoléon Ier sont maigres : déjeuners de famille à La Malmaison, parade des troupes aux Tuileries lors des Cent-Jours… Il y a peu de crédit à accorder à cette citation de Napoléon répétée avec délices sous le Second Empire : « Embrassez cet enfant, maréchal ! Peut-être sera-t-il un jour l’espoir de ma race. » Frappé par la loi de proscription de 1816, Louis-Napoléon vit en exil, prince aussi bien que paria, placé au ban de l’Europe sur injonction des Bourbons restaurés. Le roi Louis ayant pris en charge son fils aîné, une proximité se resserre entre Hortense et son cadet, élevé en terre suisse, dans le canton de Thurgovie, à Arenenberg.

Reprendre le flambeau des idées napoléoniennes (1839)

Ayant eu pendant sept ans Philippe Le Bas, fils d’un conventionnel, pour précepteur, Louis-Napoléon est précocement formé à la politique. Hortense loue la persévérance de son « doux entêté », et lui transmet la fierté de sa lignée, garante de la cause démocratique : « Les Bonaparte doivent se rappeler que toute puissance leur vient de la volonté populaire. » Louis-Napoléon participe de la « napoléonopée » qu’exalte la génération romantique à partir de la parution du Mémorial de Sainte-Hélène, publié par Emmanuel de Las Cases, en 1823. Fréquentant les membres de la famille Bonaparte réfugiés au sein de la péninsule italienne, il rêve de prendre les armes au nom de la liberté aux côtés des Grecs insurgés contre les Ottomans. En 1831, il combat en Romagne en faveur du droit des Italiens à une patrie commune, sans s’affilier aux carbonari, à la différence de son frère qui perd la vie dans l’aventure. L’avènement de Louis-Philippe en tant que roi des Français drapé du drapeau tricolore paraît éteindre tout espoir de restauration impériale. Certes, les cris « Vive Napoléon II » ont retenti sur les barricades parisiennes les 27, 28 et 29 juillet 1830, mais les députés ont imposé « un prince de sang royal heureusement trouvé près d’un trône brisé », selon la formule de François Guizot. Tout en se défiant de l’appel au peuple souverain, l’orléanisme prétend capter la légende napoléonienne, usant du passé en instrument de réconciliation entre Français. L’histoire est chargée d’illustrer la construction de la nation jusqu’à l’avènement du roi-citoyen : « Son règne fut ainsi une expérience politique partagée entre les notables et les historiens, une sorte de « cliocratie » » (C. Pincemaille). La monarchie de Juillet achève l’arc de triomphe de l’Étoile, couronne la colonne Vendôme de la statue de Napoléon en petit caporal et organise le retour des cendres acheminées par le prince de Joinville, fils de Louis-Philippe depuis Sainte-Hélène, pour être déposées aux Invalides. À Versailles, musée voué à illustrer « toutes les gloires de la France », la salle du Sacre est consacrée à l’épopée napoléonienne, exaltée par les toiles de David, Gros et Gérard. Soucieux de magnifier une filiation à l’égard de ces temps héroïques, Louis-Philippe s’érige en « exécuteur testamentaire de Napoléon » (C. Pincemaille). Après la mort du duc de Reichstadt, fils de Napoléon mort à Vienne en juillet 1832, Louis-Napoléon est bien isolé en prétendant théoriser la légende napoléonienne en programme politique : « La période de l’Empire a été une guerre à mort contre le vieux système européen (…). Quels sont les plus grands hommes d’État, ceux qui fondent un système qui s’écroule malgré leur toute-puissance, ou ceux qui fondent un système qui survit à leur défaite ? » (Des Idées napoléoniennes – 1839). Le cheminement de Louis-Napoléon Bonaparte vers le pouvoir commence par ses déclarations de foi bonapartiste dès l’orée des années 1830.

Les débuts catastrophiques d’un conspirateur (Strasbourg, 1839 ; Boulogne, 1840)

Ses écrits laissent transparaître un mépris envers la royauté citoyenne et la conviction de l’avènement d’une idée napoléonienne apte « à concilier l’ordre et la liberté ; les droits du peuple et les principes d’autorité » (L’Idée napoléonienne – 1840). Ces années de conspiration, l’esprit échauffé par un entourage de jeunes officiers et de têtes brûlées, ont approfondi un caractère secret, et lui ont forgé une réputation de sphinx. De taille moyenne, le buste long, les jambes courtes, Louis-Napoléon ressemblait à sa mère par ses yeux bleus gris : « Son regard était terne, vague, éteint, souvent comme perdu ; le masque sans mobilité demeurait impassible et impénétrable ; ses impressions et émotions ne s’extériorisaient point » (H. Thirria). Ce physique banal va de pair avec la conviction inébranlable en son destin. Contestant la légitimité du régime censitaire installé par Louis-Philippe, qu’il réduit à la cupidité et au matérialisme, Louis-Napoléon Bonaparte tente deux prises d’armes, qui échouent piteusement, à Strasbourg, en 1836, et à Boulogne, en 1840. L’exil a renforcé sa ténacité, l’emprisonnement va fortifier sa détermination. En effet, la tentative de débarquement raté à Boulogne, sous l’étendard impérial, aboutit à une arrestation humiliante, qui déchaîne les commentaires sarcastiques à l’encontre de celui qui prétendait arborer « l’épée d’Austerlitz ». Las, les quolibets pleuvent sur « l’aigle empaillé de Boulogne » et se moquent de la démesure du présomptueux, « dupe de sa propre vanité » (Journal des débats) ! Le régime de Juillet a la maladresse de condamner le « nigaud impérial » à l’emprisonnement perpétuel au fort de de Ham, prison d’État située dans la Somme.

L’université de Ham (ou Sainte-Hélène-sur-Somme…)

L’année même du retour des cendres, le prince se dote d’une aura d’embastillé subissant l’opprobre d’un pouvoir hypocrite : « Sire, vous revenez dans votre capitale, et le peuple en foule salue votre retour ; mais moi, du fond de mon cachot, je ne puis apercevoir qu’un rayon de soleil qui éclaire vos funérailles » (Aux mânes de l’Empereur – 15 décembre 1840). La prison lui permet de contourner la proscription qui pèse sur les Bonaparte, et favorise son destin politique. Tel est le pari de Louis-Napoléon, qui va jouer du texte, du geste et de l’image pour endosser la figure romanesque du prince captif. Un modèle de communication… En effet, passant outre le désaveu de sa famille, il transforme la citadelle médiévale en Sainte-Hélène-sur-Somme. Il s’institue en recours des misérables, prophétise par des écrits enflammés l’avènement du suffrage universel et la résolution du paupérisme ouvrier. Il combine rapprochement tactique avec les républicains et fascination obsessionnelle pour la légende impériale. L’ancien dandy à bonnes fortunes se mue en martyr de la cause populaire, porte-parole des opprimés. Il rédige l’Extinction du paupérisme, de tendance saint-simonienne, diffuse son Analyse de la question des sucres dans tout le département, s’initie à la menuiserie tout en se livrant à des expériences de chimie. Recevant plusieurs visiteurs par jour (préfet de la Somme, évêque d’Amiens, députés, sucriers des environs), le prisonnier cultive ses réseaux. Se rendre auprès du prisonnier de Ham est transformé en faveur, dans une émulation des célébrités en mal de frisson : l’écrivain Alexandre Dumas et l’actrice Virginie Déjazet entreprennent le pèlerinage. Véritable caméléon de la politique, Louis-Napoléon, tout en s’attirant les attentions énamourées d’une jolie lingère, endosse la stature de bienfaiteur de la localité. Les demeures des ouvriers s’ornent de lithographies et de médailles à l’effigie du reclus. « Le nom du Prince Louis Bonaparte est de plus en plus dans toutes les bouches et les voyageurs de commerce et autres qui passent ou séjournent à Ham témoignent tous le désir de le voir », avoue, dépité, le commissaire de police chargé de la surveillance. Le « dindon de Boulogne » endosse la stature d’un Napoléon du peuple. À ceux qui s’étonnaient de la diversité de ses connaissances, Louis-Napoléon rétorquait d’une boutade révélatrice : « La prison de Ham a été mon Université. » Loin d’être le tombeau des espérances dynastiques, l’emprisonnement, qui dura six années, devint une école d’apprentissage, rite de passage dans l’ascension vers le pouvoir.

L’avènement de la Seconde République : quand les Français deviennent électeurs…

Réfugié à Londres, après une évasion rocambolesque en tenue d’ouvrier, en mai 1846, Louis-Napoléon renoue avec une vie de plaisirs au sein de la société britannique, d’où il suit les événements qui aboutissent à la chute du roi Louis-Philippe. Le Gouvernement provisoire annonce avec précipitation, dès le 24 février, « vouloir » la République, avant de la « proclamer » solennellement deux jours plus tard, le 26, en répudiant hautement tout système héréditaire : « La royauté, sous quelque forme que ce soit, est abolie. Plus de légitimisme, plus de bonapartisme. » Le 5 mars, un décret prévoie la désignation d’une Assemblée constituante par le suffrage « universel ». Certes, l’idéal fraternel exclut les femmes du corps des citoyens, les militantes étant moquées sous le vocable grotesque de « vésuviennes ». Néanmoins, l’extension du suffrage implique l’apprentissage de la pratique pour une large partie des 9 millions d’électeurs. Les premières élections ont lieu en avril, sur deux jours, dont le dimanche de Pâques, l’acte citoyen se mêlant à la geste religieuse conformément à « l’illusion lyrique » des premiers mois de la République. L’élaboration d’une démocratie de masse présente d’abord un enjeu technique. Le recensement de ceux qui sont admis à voter implique un défi bureaucratique assumé par les communes, dont la réussite permet d’incarner l’idéal d’égalité, puisque « les listes donnent chair au corps électoral en inventoriant l’identité de ceux qui peuvent participer à une élection » (Vincent Villette). En un temps réduit, sans expérience préalable, les citoyens doivent être identifiés pour eux-mêmes, et non plus selon des critères de fortune ou de capacité. Dans le département densément peuplé de la Seine, où l’anonymat domine, la gageure n’est que partiellement surmontée. À cause d’un dénombrement établi dans la précipitation, les listes sont approximatives (soupçons de double vote, détermination litigieuse de l’état civil par l’absence de document certifiant l’identité de chacun, Suisses et Piémontais votant à Paris au motif de l’estime publique dont ils jouissent…). L’exercice concret de la citoyenneté se révèle une épreuve, car « les quarante-huitards doivent inventer de toutes pièces le plus grand corps électoral que la France ait compté. (…) L’entrée dans le monde de l’individu-citoyen est donc balbutiante » (V. Villette). Il s’agit également d’aménager l’espace civique, puisque les électeurs, réunis par communes, sous la coordination de leur maire, patientent à l’entrée de la salle d’élection, avant de s’avancer vers le bureau à l’appel de leur nom, pour déposer un bulletin préparé à l’avance, sous forme manuscrite ou imprimée. Le choix de la salle pour gérer ce flux continu est stratégique, afin d’assurer l’autonomie des électeurs : des lieux publics sont convertis en espaces de vote, à l’exclusion des églises paroissiales. Il peut s’agir de mairies, de justices de paix, d’écoles, voire à Paris de ministères et de palais nationaux (salles d’élection installées aux Tuileries et à l’Élysée). Plus rarement, essentiellement dans la banlieue parisienne sous-équipée, des restaurants sont brièvement convertis en lieux de l’expression électorale.

Le vote, expression de l’unanimité de la communauté

Certes, les contemporains vantent le calme relatif et de la réussite technique du processus. Le dépouillement prit moins d’une semaine, contrariant une prédiction de l’Académie des sciences qui avait calculé 354 jours avant l’obtention des résultats : « Pas un accident, pas un désordre grave ne vint troubler une opération jugée matériellement impossible par les habiles » (Marie d’Agoult, Histoire de la révolution de 1848). Néanmoins, le principe « un homme, une voix » n’est pas une évidence. Le vote est utilisé par les communautés rurales en outil visant à démontrer leur harmonie : les électeurs des campagnes se rassemblent sur le parvis des églises, pour se rendre en cortège jusqu’au chef-lieu de canton, y compris les infirmes et les malades hissés sur des charrettes. Ainsi, dans la Meuse, « la commune de Longueville est venue avec son vieux drapeau de 93, escortée par la compagnie des pompiers en armes ; les enfants des écoles précédaient les électeurs et faisaient entendre des chants patriotiques » (L’Écho de l’Est, 25 avril 1848). Alexis de Tocqueville a laissé dans ses Souvenirs le récit de cette procession, où le candidat, qui a pris place parmi ses 170 concitoyens, est invité à les haranguer à mi-parcours vers le bureau de vote, dans la Manche, leur rappelant « la gravité et l’importance de l’acte qu’ils allaient faire » avant de recommander « ne point se laisser accoster ni détourner par les gens, qui, à notre arrivée au bourg, pourraient chercher à les tromper ». Même à Paris, où les lieux de vote sont proches, l’élection intègre un cérémonial au cours duquel une dimension collective se manifeste par le rassemblement des votants qui attendent l’appel de leur nom, assistent au dépouillement, puis patientent jusqu’au résultat. Le vote s’adapte à des schémas préexistants, acte collectif qui valorise l’appartenance à « une collectivité physique, charnelle, quotidienne, aux dimensions d’une localité », au détriment de l’intégration à une nation « abstraite, impersonnelle et générale » (Alain Garrigou). Dans les campagnes, l’« unanimisme communautaire » (A. Garrigou) favorise les notables bien implantés localement, au détriment des militants républicains. Ledru-Rollin, ministre de l’Intérieur, avait appelé de ses vœux l’ascension d’« hommes nouveaux », susceptibles d’accompagner le renouvellement des institutions. Or, les trois quarts des 900 élus de l’Assemblée constituante satisfont aux conditions de cens de la monarchie de Juillet. La chambre est composée majoritairement de « républicains du lendemain ». À rebours des discours emphatiques de Lamartine, promettant qu’à la faveur du droit électoral, « il n’y a plus de prolétaires en France », l’urne n’a pas été l’instrument de réconciliation des Français autour d’un idéal institutionnel commun.

Les espoirs brisés de « l’esprit de 1848 »

Absent de France, Louis-Napoléon Bonaparte a été élu dans quatre départements à l’occasion d’élections complémentaires, conséquence de la pratique des candidatures multiples. En effet, un même homme pouvait être élu simultanément dans plusieurs circonscriptions, puisque la déclaration de candidature est inconnue : ainsi, Lamartine, membre clef du Gouvernement provisoire, est choisi en avril dans dix départements, l’accumulation de voix oscillant entre le biais plébiscitaire et le sondage de popularité. Louis-Napoléon décline l’honneur, se refusant à devenir une cause de désordre selon une lettre ouverte adressée à l’Assemblée :

Londres, le 14 juin 1848

Monsieur le Président,

Je partais pour me rendre à mon poste*, quand j’apprends que mon élection sert de prétexte à des troubles déplorables et à des erreurs. Je n’ai pas cherché l’honneur d’être représentant du peuple, parce que je savais les soupçons injurieux dont j’étais l’objet ; je rechercherais encore moins le pouvoir. Si le peuple m’imposait des devoirs, je saurais les remplir.
Mais je désavoue tous ceux qui me prêtent des intentions ambitieuses que je n’ai pas. Mon nom est un symbole d’ordre, de nationalité, de gloire, et ce serait avec la plus vive douleur que je le verrais servir à augmenter les troubles et les déchirements de la patrie. Pour éviter un tel malheur, je resterais plutôt en exil.
Je suis prêt à tous les sacrifices pour le bonheur de la France.
Ayez la bonté, monsieur le Président, de donner communication de ma lettre à l’Assemblée**. je vous envoie une copie de mes remercîments aux électeurs.
Recevez l’assurance de mes sentiments distingués. (consulté ici le 16 août 2019)

* Louis-Napoléon Bonaparte s’apprête à quitter Londres pour rejoindre Paris, après son élection comme député.
** La lettre est lue le 15 juin à l’Assemblée.

Ce retrait momentané est une stratégie judicieuse, qui lui évite d’être compromis dans la répression sanglante qui sanctionna à Paris la dissolution des ateliers nationaux (ces « râteliers nationaux » dénoncés par les conservateurs comme des repaires du vice). L’effervescence démocratique des premiers mois de la République, marquée par la floraison de clubs, de feuilles polémistes, d’arbres de la liberté baptisés par les prêtres, s’est éteinte. La question sociale a révélé les failles du camp républicain. Le peuple-citoyen, principe abstrait, avait été reconnu par l’adoption du suffrage universel. Le peuple-société se voit dénier toute expression, après le renoncement du droit au travail, conçu par les démocrates-socialistes comme le corolaire du suffrage. Les événements de juin font resurgir la hantise de la « guerre servile » selon l’expression d’Alexis de Tocqueville : « Telles furent les journées de Juin, journées nécessaires et funestes (…). Elles délivrèrent la nation de l’oppression des ouvriers de Paris et la remirent en possession d’elle-même. » La violence suscite le désenchantement à l’égard du militantisme, alors que la peur des luttes civiles hante les camps adverses. La République des démoc-soc inquiète les paysans, qui l’associent aux « partageux ». La bourgeoisie associe les « rouges » aux souvenirs de la Terreur : « Tous se rangèrent sous l’ombre (du drapeau tricolore), chaque parti ne voyant des trois couleurs que la sienne, et se promettant bien, dès qu’il serait le plus fort d’arracher les deux autres » (Flaubert, L’Éducation sentimentale, 1869).

Vers la présidence de la République

Louis-Napoléon est décidé à rentrer en France. Son nom ayant surgi en septembre lors de consultations partielles, il prend solennellement la parole à l’Assemblée le 26 septembre, en lisant quelques mots jetés sur un papier chiffonné : « Après trente-quatre années de proscriptions et d’exil, je retrouve enfin ma patrie et tous mes droits de citoyen ! La république m’a fait ce bonheur. » L’homme, la démarche hésitante, doté d’un accent étranger, dépourvu de talents oratoires, paraît insignifiant, « plutôt embarrassé que taciturne », selon Victor Hugo. Le camp conservateur est persuadé d’user à son bénéfice de « ce crétin que l’on mènera », selon la stratégie d’Adolphe Thiers. Le « songeur silencieux » (George Sand) endosse le rôle d’insignifiant au nom sublime, posture qui désamorce les querelles autour de la dangerosité d’une présidence de la République, titre inédit en France (la constitution de 1795 avait prudemment choisi un exécutif collégial de cinq directeurs). La constitution, adoptée le 4 novembre, décline les fondements d’une République « une et indivisible » qui a pour « principe la Liberté, l’Égalité et la Fraternité ». Il est prévu une assemblée unique, élue pour trois ans, et un exécutif, confié au président de la République, choisi au suffrage universel direct pour quatre ans, non reconductible immédiatement. Deux légitimités issues de la souveraineté du peuple sont contraintes de se côtoyer, sans possibilité d’arbitrage. Les élections présidentielles, prévues le 10 décembre, concentrent les passions, chaque candidat (Raspail, Ledru-Rollin, Cavaignac, Lamartine…) incarnant les tendances présentes à l’Assemblée. À la surprise des observateurs, Louis-Napoléon, soutenu par une coalition hétéroclite, est victorieux par plus de cinq millions et demi de voix : « Le nom de Louis-Napoléon Bonaparte jaillit de toutes les urnes comme la flamme d’une traînée de poudre » (La Presse – 13 décembre 1848). Le parti de l’Ordre regarde avec mépris une mouvance fructifiant sur le terreau de la légende impériale, qu’il espère momentanément instrumentaliser afin de repousser la menace « rouge ». Les notables rapportent en ricanant que certaines campagnes ont cru désigner Napoléon ressuscité. Les salons parisiens cancanent sur la maîtresse du président, l’actrice britannique miss Howard, qui a largement financé sa campagne. Profitant des mesures favorables à la presse, les dessins satiriques se moquent des équipées du conspirateur d’opérette, affublé d’un bicorne disproportionné (« Veille des élections » de Rigobert).

 

Veille des élections [1848, élections présidentielles, IIe République]
Veille des élections [1848, élections présidentielles, IIe République], par Rigobert
© BnF (Gallica, identifiant ark:/12148/btv1b530170663)

Les supports iconographiques participent des débats. Ainsi, Le Journal pour rire, créé par Charles Philipon, élabore une réflexion militante sur le pouvoir, à travers la satire de la figure présidentielle entre le gueux tendant misérablement la main, « un petit empire », et le nain hissé sur un char de carnaval. Dès juin 1848, Marie d’Agoult (Daniel Stern) persifle sur cet « être sans valeur et sans prestige », vaine incarnation d’un simulacre, le « commandement héréditaire » (« À propos du prince Louis Bonaparte », Esquisses morales et politiques). En fait, le résultat surprise sanctionne l’imprégnation de la légende napoléonienne, portée par les estampes de Charlet ou Raffet et les chansons de Béranger. Il s’agit également d’un désaveu envers une république qui a suscité la défiance des campagnes par l’augmentation de 45% des contributions directes. Dès l’élection, des rumeurs circulent dans le Sud-Ouest : « Napoléon est mille fois millionnaire ; il paiera les dettes de la France et la fameuse taxe des quarante-cinq centimes. » Avec lucidité, François Guizot, ancien ministre de Louis-Philippe, met en garde contre un mouvement capable de rassembler « une gloire nationale, une garantie révolutionnaire et un principe d’autorité ».

Un prétendant dynastique à l’Élysée

Le nouveau président, âgé de 41, ans, sans réelle expérience politique, revenant d’une vie d’exil, doit composer avec une majorité disparate. Sans disposer d’un parti susceptible de le soutenir, il s’accommode d’une majorité royaliste, sous la direction du modéré Odilon Barrot. Une atmosphère de cour s’improvise à l’Élysée, promu résidence présidentielle, où la princesse Mathilde, cousine de Louis-Napoléon, endosse le rôle d’hôtesse. Victor Hugo, invité dès le 24 décembre 1848, fait la description acerbe, dans Choses vues, d’un protocole improvisé dans un palais vétuste : « Je songeais à cet emménagement brusque, à cette étiquette essayée, à ce mélange de bourgeois, de républicain et d’impérial. » Le maître de maison, qualifié tour à tour d’altesse, de monseigneur et de citoyen, exprime par ses titulatures la précarité de la République. Les clivages s’accentuent au cours de 1849, lorsque les conservateurs dominent les élections législatives de mai, sans pouvoir empêcher l’émergence des démocrates-socialistes, dont les quelques 200 élus sont accusés de menacer la propriété et la religion : « blancs » et « rouges » s’affrontent au Palais-Bourbon. Le ministre de l’Intérieur, Léon Faucher, résume l’alternative sociale en ces termes : « Il n’y a plus que deux partis en France, celui du pillage et celui de la propriété. » Sous couvert d’ordre public, bustes de la liberté, bonnets rouges et autres triangles égalitaires sont détruits, sans compter l’abattage des arbres de la liberté. La destruction de ces effigies de médiocre facture est systématique. « Cet iconoclasme de bas bruit a été l’un des plus massifs du siècle, après celui de la Restauration » (Emmanuel Fureix). En juin, un corps expéditionnaire est envoyé à Rome, afin de restaurer le pouvoir temporel du pape Pie IX, sévère entorse au préambule de la constitution qui prohibait l’envoi des armées de la République « contre la liberté d’aucun peuple ». Le 13 juin 1849, une manifestation prévue à Paris, en soutien à la République romaine, est réprimée. La tentative désordonnée contraint les chefs montagnards à l’exil. Au nom de la lutte contre « le parti de la démagogie », l’espace public se restreint : les clubs sont interdits, la presse épurée. Le président a beau jeu de s’ériger en rempart contre les « factieux » accusés d’entretenir la misère : « Il est temps que les bons se rassurent et que les méchants tremblent. »

Le prince-président Louis-Napoléon Bonaparte en 1852, photo par Gustave Le Gray (recadré)
© Metropolitan Museum of Art of New York City

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L’affirmation du « parti de l’Élysée »

L’hypothèque montagnarde éliminée, le président et la majorité parlementaire se retrouvent face-à-face : deux pouvoirs issus du vote, sans sympathie pour la République. D’un côté, l’héritier des Bonaparte, qui se pare d’un droit hérité de l’histoire et ratifié par le peuple depuis un demi-siècle. De l’autre, des représentants divisés selon leurs allégeances dynastiques, qui supportent la République en mal temporaire. La bataille d’influence, d’abord feutrée, porte sur la nomination en octobre 1849 de ministres fidèles à la cause présidentielle : le président veut en finir avec le « ministère de la captivité ». L’opinion est prise à témoin à l’occasion de multiples voyages (50 départements visités en quatre ans) où le président rappelle à l’envi l’onction populaire, s’enorgueillissant d’être « placé par le vote presque unanime de la France à la tête d’un pouvoir légalement restreint, mais immense par l’influence morale de son origine » (Strasbourg – 22 août 1850). « La société du 10 décembre » mène une propagande brutale sur le terrain, tandis que le « parti de l’Élysée » s’agrège pour défendre les droits de son favori à accomplir un second mandat. L’équilibre est délicat à tenir : Louis-Napoléon soutient la loi Falloux, en mars 1850, qui conforte l’influence de l’Église sur l’Université en instituant la liberté de l’enseignement secondaire. Le vote catholique est influent, d’autant que l’Ouest royaliste résiste à la vague bonapartiste. Mais le président se garde de soutenir la loi de mai 1850 qui ampute d’un tiers le corps électoral en imposant aux électeurs trois années de résidence dans une même commune, restriction visant à exclure les catégories ouvrières. L’Assemblée se défie du suffrage ; en retour, le président la soupçonne d’attenter aux prérogatives du peuple-souverain : « Si la France reconnaît qu’on n’a pas eu le droit de disposer d’elle sans elle, la France n’a qu’à le dire : mon courage et mon énergie ne lui manqueront pas » (Dijon – juin 1851). L’échec de la révision constitutionnelle ouvre la voie au coup d’État, paré du prétexte de restaurer le suffrage et de prévenir les fièvres révolutionnaires : « Les sociétés secrètes étaient constituées ; leurs ramifications s’étendaient à toutes les communes, à tous les hameaux », consigne dans ses mémoires Émile de Maupas, préfet de police de Paris au moment du coup d’État. L’équipe de fidèles (Morny, Maupas, Saint-Arnaud, Magnan…) choisit la nuit du 1er au 2 décembre, se plaçant sous l’invocation du sacre de Napoléon et de la victoire d’Austerlitz. La référence romaine n’est pas oubliée. Le nom de l’opération ? Le « dossier Rubicon »…

Auteur : Juliette Glikman, août 2019
Docteur en histoire, et chercheur associé à l’université de Paris-Sorbonne, Juliette Glikman enseigne à SciencesPo. Elle a été lauréate des bourses de la Fondation Napoléon en 2000 pour sa thèse Symbolique impériale et représentation de l’histoire sous le Second Empire. Contribution à l’étude des assises du régime (sous la dir. d’Alain Corbin), publiée en 2013 chez Nouveau Monde Éditions – Fondation Napoléon, sous le titre La monarchie impériale. L’imaginaire politique sous Napoléon III.

Biographie
Napoléon III (1808-1873), empereur des Français, sur napoleon.org

Document
Serment et Discours de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la IIe République (1848), sur napoleon.org

Dossiers
– Les galeries historiques du château de Versailles > à consulter ici
– Julien Ebersold, « Louis Napoléon Bonaparte élu président de la République », juin 2018 > à consulter sur RetroNews (pour abonnés)
– Julien Ebersold, « Les premières élections au suffrage universel masculin en 1848 », avril 2019 > à consulter sur RetroNews (pour abonnés)
– Vincent Cuvilliers, « L’insurrection manquée de Louis-Napoléon Bonaparte à Strasbourg », avril 2018 > à consulter sur RetroNews (pour abonnés)

Sources
– Chantal Prévot, « Bibliographie Les élections de 1848 », textes et iconographies sur Gallica > à consulter ici sur napoleon.org
– Louis-Napoléon Bonaparte, Des idées napoléoniennes, Paris, Paulin, 1839 > à consulter ici sur Gallica
– Émile de Maupas, Mémoires sur le Second Empire, t.I La Présidence de Louis-Napoléon, Paris, E. Dentu, 1884 > à consulter ici sur Gallica
– Daniel Stern (Marie d’Agoult), Histoire de la Révolution de 1848, Paris, A. Lacroix-Verboeckoven, 1869 > à consulter ici sur Gallica
– H. Thirria, Napoléon III avant l’Empire, Paris, E. Plon, 1895 > à consulter ici sur Gallica

Iconographie
– Louis Napoléon, Président de la IIe République => série de gravures commentées sur napoleon.org :
—> « Louis-Napoléon Bonaparte Guidé par le Génie du peuple et la République reçoit des mains de la France la Couronne de la Présidence » : commentaire et téléchargement
—> « Prestation de serment de Louis-Napoléon Bonaparte, premier président de la IIe République française, 20 décembre 1848 » : commentaire et téléchargement
—> « L’apparition de la Grande Famille » : commentaire et téléchargement
—> « Veille des élections 1848 » (caricature) : commentaire et téléchargement
– Louis Napoléon, Président de la République et futur empereur => commentaire sur le site L’Histoire par l’image ici

Articles
– Éric Anceau, « Le coup d’État du 2 décembre 1851 ou la chronique de deux morts annoncées et l’avènement d’un grand principe« , Parlement[s], Revue d’histoire politique, 2009/2 (n° 12), p. 24-42.
Feudo, Michela Lo, « De président à empereur : Louis-Napoléon Bonaparte dans Le Journal pour rire« , Sociétés & Représentations, 2013/2 (n° 36), p. 35-50.

Bibliographie
– Maurice Agulhon, 1848 ou l’apprentissage de la République (1848-1852), Paris, Le Seuil, 1973.
– Éric Anceau, Napoléon III, Paris, Tallandier, 2008.
– Emmanuel Fureix, L’œil blessé. Politiques de l’iconoclasme après la Révolution française, Paris, Champ Vallon, 2019.
– Alain Garrigou, Le Vote et la vertu : comment les Français sont devenus électeurs, Paris, presses de la FNSP, 1992.
– Louis Girard, Napoléon III, Paris, Fayard, 1986.
– Christophe Pincemaille, « Napoléon chez Louis XIV », in Louis-Philippe et Versailles (Valérie Bajou dir.), Paris, Château de Versailles / Somogy éditions d’Art, 2018.
– Vincent Villette, Apprendre à voter. L’apprentissage du suffrage de masse sous la IIe République dans le département de la Seine, 1848-1851, Paris, Les Indes savantes, 2014.

 

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