Du village à la caserne : les étapes de la conscription sous le Consulat et l’Empire

Auteur(s) : HOUDECEK François
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À compter de l’instauration de la conscription par la loi Jourdan-Delbrel, en 1798, et jusqu’en 1815, des centaines de milliers de jeunes hommes connaissent un parcours similaire qui les mène de leurs villes et villages à la caserne. Ce parcours de sélection et de réception des conscrits se fixe sous l’Empire au travers plusieurs textes législatifs notamment L’instruction générale sur la conscription publiée en 1811. Le long processus de désignation des conscrits est fait pour impressionner les jeunes hommes plus habitués aux travaux des champs qu’à la lourdeur administrative et militaire.

Du village à la caserne : les étapes de la conscription sous le Consulat et l’Empire
Instruction générale sur la conscription, 1811
© BnF/Gallica (identifiant ark:/12148/bpt6k65306558)

Suspendue en 1815, la conscription est remise en place en 1818, et avec elle le parcours de sélection et d’intégration des conscrits dans les régiments. Malgré quelques évolutions, ce parcours traverse ensuite le XIXe siècle et une partie du XXe siècle.

Fixer le contingent par la loi

Chaque année, Napoléon Ier fixe le contingent par une loi puis un sénatus-consulte qui répartit par département le nombre de jeunes hommes à devoir entrer dans l’armée. Les préfets sont chargés de répartir le nombre de conscrits demandés par arrondissement, puis les sous-préfets par canton et ce, en fonction de la population locale.

La liste municipale

Pour répondre à la demande du gouvernement, les maires dressent sur déclaration des représentants légaux (parents des appelés), la liste alphabétique de tous les jeunes hommes atteignant l’âge de 20 ans dans l’année en cours. L’ensemble des jeunes de la classe d’âge doit y figurer, y compris ceux qui ont des motifs d’exemptions, ainsi que les ajournés des classes antérieures. Leur domicile, ou celui de leur père s’ils ne sont pas mariés, fixe le lieu où les jeunes hommes doivent concourir à la conscription.

L’établissement de la liste cantonale

Dans les premières années du Consulat, la constitution des listes de conscrits est laissée en grande partie aux maires. Du fait des nombreuses fraudes, sous l’Empire, elles sont contrôlées et vérifiées par le sous-préfet lors de l’établissement de la liste cantonale générale. Lors de cette opération, le sous-préfet tente de solder les réclamations, et les erreurs, parfois intentionnelles, d’écritures : fausse date de naissance, de nom de lieu, de résidence, …

 

Tirage au sort pour la conscription, Anonyme © RMN-Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée
Tirage au sort pour la conscription, Anonyme © RMN-Musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée

 

Le tirage au sort

La liste cantonale est alphabétique ; les conscrits se voient désormais attribuer un rang de départ. Par ordre alphabétique de commune, chaque conscrit (ou en cas d’absence leur représentant) est appelé à piocher un bulletin qui lui attribue un numéro. Cette opération, placée sous l’autorité du sous-préfet en uniforme, permet d’établir une liste provisoire des conscrits du canton. Un petit numéro et le jeune homme, s’il est apte ou n’a pas de motif d’exemption, est quasi assuré de partir tandis qu’un grand numéro repousse cette hypothèse. En effet, un conscrit est désigné par exemple « si un canton ayant à fournir un contingent de quinze conscrits, le conscrit a un numéro quinze ou l’un des numéros antérieurs. » (Instruction générale sur la conscription, 1er novembre 1811, art. 165.) Cependant un numéro supérieur ne libère qu’après que le conseil de recrutement a statué sur l’ensemble des conscrits.

La toise

Désormais inscrits par ordre de rang, et immédiatement après le tirage, les conscrits sont appelés nominativement. Ils doivent individuellement justifier de leurs demandes d’exemption, de réforme ou de placement dans la réserve, et produire les pièces qui servent à instruire le dossier. Le sous-préfet ne prononce aucune exemption ou réforme, il prépare le travail du conseil de recrutement en constituant plusieurs listes : les individus concourant à la formation du contingent, les individus appartenant à l’inscription maritime, les individus devant être dénoncés au conseil de recrutement (les éventuels fraudeurs ou ceux qui auraient fait preuve de mauvaise volonté), les inaptes, les individus sur lesquels le conseil municipal n’est pas unanime, les absents.
Ensuite, tous passent sous la toise. De la stature des recrues dépend l’incorporation et ensuite l’affectation. Au-dessous de 1,488 mètre, c’est l’exemption définitive ; entre 1,488 et 1,542 mètre, c’est l’ajournement jusqu’aux 25 ans révolus ; au-dessus de 1,542 mètre, le jeune homme est déclaré « bon pour le service ». Avec l’augmentation du nombre des levées, à la fin de l’Empire les autorités sont moins exigeantes et le seul critère devient que le conscrit doit pouvoir manier le 1,515 mètre du fusil modèle 1777. La cavalerie est réservée aux plus grands (1,65 à 1,76 m) tandis que ceux qui n’atteignent pas ces mensurations – une bonne majorité – sont dirigés vers l’infanterie ou l’artillerie.

Le conseil de recrutement

Au jour dit, tous les hommes inscrits sur les listes cantonales doivent paraître devant le conseil de recrutement. L’opération a lieu en public en présence du préfet, du général du département, du major d’un régiment dont le dépôt se trouve dans le département, du capitaine de recrutement et de plusieurs officiers de santé. Le conseil de recrutement doit revoir toutes les opérations des sous-préfets et se prononcer définitivement sur les motifs de réformes et d’exemptions. Chaque cas particulier est réexaminé avec minutie.

Les exemptions

Le conseil de recrutement doit se prononcer sur les exemptions de droit qui touchent les enrôlés volontaires, les inscrits maritimes, les grands prix des écoles d’art, les ecclésiastiques, les élèves des écoles nationales (polytechniques), les étudiants en langue, les ouvriers des manufactures d’armes ou graveurs du dépôt de la guerre ou encore les conscrits mariés. Il se prononce également que sur les cas qui permettraient d’être placé en fin de dépôt (réserve) et qui assurent de ne pas partir : frère à l’armée, enfant unique d’une veuve, aîné d’orphelin, fils unique d’une personne de plus de 71 ans.
Devant le sous-préfet, les conscrits ont signalé les éventuelles difformités ou infirmités qui les rendraient incapables de soutenir les « fatigues de la guerre et notamment des marches » (Instruction spéciale sur la conscription, en ce qui concerne les conscrits et leurs parents, donnée par le préfet du département de Seine-et-Marne, aux maires de son département, Paris, 1809, art. 82.). Les médecins du conseil de recrutement doivent statuer sur la véracité des déclarations mais également vérifier que tous les conscrits sont en bonne condition physique pour supporter la vie militaire. L’examen visuel, dans le plus simple appareil, est rapide. Il est plus intrusif, voire inquisitorial, si le jeune homme déclare une infirmité invisible à l’œil. Dès 1793, des listes des exemptions médicales sont dressées : elles établissent vingt-huit cas de réforme. Les infirmités qui donnent lieu à une réforme sont celles qui rendent les jeunes hommes impropres à de longues marches, qui rendent impossible le maniement des armes, et en particulier du fusil, et celles qui affaiblissent les sens (vue, ouïe) ou les organes.
Pour échapper à la conscription, certains jeunes achètent à des médecins, peu scrupuleux, de faux certificats médicaux ou des potions pour engendrer des plaies qui ne se referment pas. Les cas de simulation de myopie, surdité ou incontinence etc. sont tellement nombreux que les conseils de recrutement deviennent de plus en stricts et les certificats médicaux civils finissent, la plupart du temps, rejetés. Après 1810, en cas de doute sur la simulation d’une myopie ou d’un bégaiement, le conscrit n’est pas réformé mais envoyé pendant un mois dans un hôpital militaire. À la fin de l’Empire, sauf à être affublé d’une grave infirmité visible, les conseils de recrutement n’offrent plus beaucoup de possibilités d’échapper légalement à la conscription pour raisons médicales.

Le remplacement et la substitution

À ce stade sont examinés les cas de remplacement. Depuis 1800, le remplacement permet, en échange d’une somme d’argent, au plus fortuné de demeurer auprès de sa famille en trouvant une recrue qui part à sa place. À cette somme, il faut ajouter l’indemnité forfaitaire à payer au gouvernement pour prix du remplacement. Au fil de l’Empire, le prix du remplacement ne fait qu’augmenter et seules les familles les plus riches peuvent se permettre un tel luxe. Cependant si le remplaçant déserte, est tué, ou à son tour est appelé, c’est le remplacé qui revient en lice pour le départ.
En dernière limite, il est toujours possible d’effectuer une substitution, c’est-à-dire intervertir, par arrangement de gré à gré, deux numéros de conscrits. L’accord passe souvent par un arrangement financier, une nouvelle fois favorable au plus riche.

Les conscrits désignés

Une fois tous les hommes examinés, et s’être prononcé sur tous les cas particuliers, le préfet proclame les noms des conscrits qui forment la portion du contingent destiné à l’armée d’active, qui doivent partir prochainement. Le préfet leur notifie les jours où ils devront se rendre au chef-lieu du département pour la revue de départ. Les futurs soldats sont désormais assignés à résidence dans l’attente de ce départ.
Le préfet désigne également ceux placer en réserve. Les aptes, qui ont eu de la chance au tirage au sort, qui sont susceptibles de servir en cas d’appel rétroactif, et ceux qui sont placés en fin de dépôt qui ne quittent pas leur domicile mais peuvent être appelés à servir dans les unités locales. Enfin les exemptés et réformés qui sont dégagés de toutes obligations.

Le départ vers le régiment

Peu de temps après le conseil de recrutement, les conscrits désignés pour marcher doivent se rendre au chef-lieu du département pour la revue de départ qui va déterminer les affectations. La taille, la vigueur physique, la profession sont autant de critères qui désignent les jeunes hommes pour l’infanterie, la cavalerie, l’artillerie ou un corps d’élite. La cavalerie est réservée aux plus grands (1,65 à 1,76 m), tandis que ceux qui n’atteignent pas ces tailles – une bonne majorité – sont dirigés vers l’infanterie ou l’artillerie. Les jeunes hommes connaissent désormais leur régiment d’affectation et reçoivent leur feuille de route. Seuls mais souvent en contingents escortés par des officiers et des gendarmes, ils entament leur voyage vers leurs unités d’affectation. Entre leur domicile et le régiment d’affectation, c’est un long, voire un très long, voyage  : les conscrits des départements belges ou bretons peuvent être affectés par exemple en Italie, en Allemagne ou en Espagne.

 

Le départ des conscrits de 1807, Léopold Boilly © RMN-Musée Carnavalet
Le départ des conscrits de 1807, Léopold Boilly © RMN-Musée Carnavalet

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L’arrivée au régiment

C’est donc au terme d’un voyage de plusieurs semaines que les conscrits parviennent au régiment. Dès leur arrivée, ils sont pris en charge par les officiers ou sous-officiers responsables de leurs premiers pas et subissent une inspection de détail par le commandant du corps ou du dépôt.
Les jeunes hommes sont ensuite menés devant le chirurgien major de l’unité pour une visite médicale. L’officier de santé est chargé de vérifier qu’après un si long voyage les nouveaux soldats sont toujours en état de servir. Il est chargé également de rechercher les personnes n’ayant jamais contracté la variole pour les immuniser (La vaccination en tant que telle n’existe pas au XIXe s. mais la « jennerisation », du nom du docteur Jenner qui la théorise en 1796, en est l’ancêtre. Ce procédé consiste à inoculer par incision cutanée  – la seringue n’apparaissant qu’au milieu du XIXe s. –  à un patient sain une forme atténuée du virus de la variole présente chez les bovins : la vaccine. Le patient se trouve alors immunisé également contre la variole. Cette méthode succède à celle de la « variolisation », plus dangereuse, qui consiste à inoculer par la même méthode au patient sain le pus de pustules humaines varioliques, ce liquide organique contenant également les restes de lymphocytes stimulés pour lutter contre le virus.). Cette opération d’abord incitative (1806) devient obligatoire après 1811.
Les jeunes s sont ensuite immatriculés et inscrits sur le contrôle de troupe du régiment. Ils sont également questionnés sur ses connaissances (écriture, notamment), et leurs professions. Les métiers de l’artisanat (cordonnier, bottier, tailleur, couturier, maréchal-ferrant, …) et les métiers de bouche (boulanger, cuisinier, etc.) sont en effet très utiles dans un régiment, à la caserne ou en campagne.
Les soldats couchant par deux, on désigne à chaque recrue son compagnon de lit (un soldat plus ancien dans la carrière des armes) qui devient le tuteur du jeune homme dans le monde de la caserne.
C’est ensuite le passage chez le frater (coiffeur) et la distribution des effets militaires : uniforme et armement (fusil, sabre, giberne), ainsi que selle et harnachement dans la cavalerie.
C’est en fin de journée que les conscrits s’installent dans la chambrée. Elle devient leur lieu de vie. Ils y dorment et y prennent leurs repas. C’est également le lieu des apprentissages théoriques de la vie du soldat : grade, hiérarchie, salut, entretien des effets militaires et de l’armement.
Le lendemain commence l’instruction des conscrits sur le champ de manœuvre. Ils doivent désormais apprendre le métier de soldat. D’abord en petits groupes puis en groupes de plus en plus importants, les recrues apprennent les manœuvres à pied, l’utilisation du fusil ; pour les cavaliers, l’équitation ; les manœuvres du canon pour les artilleurs.

Sources

  • Code de la conscription ou recueil chronologique des lois et des arrêtés du gouvernement, des décret impériaux relatifs à la levée des conscrits, Gênes, Yves Gravier, 1808.
    À lire sur Gallica ici et ici.
  • Instruction générale sur la conscription, Firmin Didot, Paris, 1811
  • G. Vallée, La conscription dans le département de la Charente, 1798-1807, Paris, 1936
  • A. Crépin, Levée d’hommes et esprit public, en Seine-et-Marne, de la Révolution à la fin de l’Empire, 1791-1815, thèse de doctorat, Paris-I, 1989
  • A. Crépin, Histoire de la conscription, Paris, Gallimard, 2009
  • A. Pigeard, La conscription au temps de Napoléon, Paris, Bernard Giovanangeli éditeur, 2003
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Mois de publication :
Juillet
Année de publication :
2019
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