Point d’histoire > Bilan humain des guerres napoléoniennes (lecture : – de 3 min.)

Auteur(s) : FONDATION NAPOLÉON
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En s’appuyant sur les études les plus récentes, « Point d’histoire » vous propose une synthèse courte, claire et précise, sur un sujet de l’histoire napoléonienne.

Née des opposants à l’Empire, l’image de « l’Ogre Corse » s’est mise en place sur le continent européen à partir de 1813 et ne fit que s’amplifier. Avant cette date, Napoléon victorieux n’avait soulevé que peu de critiques quant aux mobilisations et aux pertes humaines. Cette image négative se cristallisa avec les campagnes difficiles de la fin de l’Empire et marqua en profondeur la société française.

Faire un bilan humain des guerres napoléoniennes se heurte aujourd’hui à une quantification complexe, en raison du grand nombre de sources primaires : devenues plus accessibles grâce aux nouvelles technologies, leur exploitation en cours en est paradoxalement rendue plus difficile.

Dans les premières années de la Restauration, les chiffres les plus divers teintés de partisanerie furent avancés. Le premier bilan un peu sérieux fut établi dans les années 1830 par Hargenvilliers, chef de la division de la conscription sous l’Empire. Dans son rapport à la Chambre des pairs, il évalua à 1,7 million les pertes militaires de la France pour la période 1804-1815. Ce chiffre fit longtemps consensus. Il fut repris notamment par l’académicien Hippolyte Taine qui l’accrut de 2 millions de soldats européens.
Pour la France seule, cette évaluation tendrait à montrer que la presque totalité des mobilisés de la période, environ 2,2 millions d’hommes de 1800 à 1815, auraient péri, ne laissant que 500 000 survivants. Ce bilan parut surévalué à Gaston Bodart en 1916 (1), puis à Albert Meynier en 1930 (2). Ils établirent un total des pertes entre 800 000 et 1 million de morts et disparus. Ce bilan fut appuyé par les études de la démographie historique, notamment celles de Jacques Houdaille (3). Pour établir son évaluation, ce dernier exploita les registres matricules de l’armée de terre. Ces archives décrivent par régiment chaque homme mobilisés et leurs destins. Houdaille procéda par sondage au 1/500e dans les quelques 3 millions de matricules. Cette méthode lui permit d’obtenir des résultats assez fiables qui, aujourd’hui, font consensus :

  • 439 000 soldats et officiers originaires de France sont morts des combats ou à l’hôpital ;
  • Le nombre de 706 000 correspond aux pertes incertaines (prisonniers, rayés, déserteurs, etc.) dont la situation réelle n’a pas été portée sur les registres. Houdaille estime que 300 000 à 350 000 hommes seraient rentrés dans leurs foyers après 1815, sans que l’administration militaire ne les enregistre ;
  • Le nombre de 900 000 à 1 000 000 tués constituerait donc le bilan de 15 années de conflit. Peut être établie une moyenne de près de 75 000 tués par an, en notant que les années 1812-1814 furent les plus mortifères, avec près de 50 % des pertes (4).

Le bilan revu à la baisse se confirme par des études à plus petites échelles comme les batailles qu’étudièrent Danielle et Bernard Quintin suivant la méthode de Houdaille. Ils établirent ainsi le bilan de la bataille d’Eylau entre 4 000 et 4 200 tués, contre 5 000 à 10 000 traditionnellement admis (5).

Ces bilans révèlent avant tout la déficience du service de santé plus que l’âpreté des combats. Une minorité des hommes mouraient sur le champ de bataille, tandis que l’immense majorité décédait à l’hôpital des suites de leurs blessures ou de maladie. Le service de santé, bien que très insuffisant, eut en partie les moyens de faire son travail. Napoléon répondit dans la mesure du possible aux sollicitations des chirurgiens Larrey et Percy, ou du médecin chef de la Grande Armée Desgenettes, qui firent évoluer la médecine de guerre dans leurs pratiques quotidiennes.

Pour les armées étrangères, le total de leurs pertes serait supérieur. Les écarts vont de 1 million à plus de 2,5 millions. Un bilan médian peut être défini autour de 2 millions. Selon Alexander Mikaberize (6), les Russes auraient perdu 500 000 hommes, les Prussiens, les Allemands et les Autrichiens 500 000, les Polonais et les Italiens 200 000, les Espagnols et les Portugais 700 000, et les Britanniques 300 000 (bilan accru des pertes en Indes). Rien que pour les campagnes de 1813 et 1814, ce serait près de 726 000 militaires européens qui auraient été tués en 12 mois de campagne.
Il est presque impossible de chiffrer le nombre des civils qui perdirent la vie à cause des guerres. En Calabre, en Espagne ou en Russie, les populations ne furent entraînées dans la guerre que lorsqu’elles prirent les armes contre l’armée française. Pour Napoléon et ses contemporains, la guerre se faisait entre États, et donc entre militaires. De fait, l’ingérence des civils dans la guerre fut parfois durement réprimée, enfermant notamment le conflit espagnol dans une spirale de violence inédite. Enjeu mémoriel en Espagne, les derniers bilans tendent à minorer les pertes liées au conflit qui s’étala de 1808 à 1814. Les dernières études donneraient de 215 000 à 375 000 civils tués sur une population 12 millions d’habitants, soit de 2,4 à 4,2 % de la population. Ce chiffre serait inférieur aux morts de disette ou d’épidémies, qui provoquèrent la mort de 350 000 à 500 000 personnes avant 1808 (7). Malgré les 15 ans de conflit et les morts engendrés, la période napoléonienne se solda en Espagne comme en Europe par une poussée démographique significative.

Les dépouillements et les travaux en cours pourraient modifier le bilan français de ces 15 années de conflits. Pour le chef militaire et politique qu’était Napoléon, les soldats sont un des paramètres de la guerre à gérer. On peut probablement reprocher à Napoléon de ne pas l’avoir priorisé sur tous les autres, mais moins de ne pas l’avoir pris en compte. Il s’avéra en effet un chef humain et n’eut pas la froideur qu’on lui prête généralement. Dans les pays européens, les polémiques sur les pertes touchèrent moins les opinions publiques, car au sortir de la guerre ils étaient victorieux… ce que Napoléon n’était plus.

Notes
(1) G. Bodart, Losses of life in modern wars, Oxford, At the Clarendon Press, 1916.
(2) A. Meynier, « Levées et pertes d’hommes sous le Consulat et l’Empire », Revue des Études napoléoniennes, 30, janv-juin 1930, p. 26-51
(3) J. Houdaille, « Pertes de l’armée de terre sous le Premier Empire, d’après les registres matricules », in Populations, 1972, 27-1, p. 27-50.
(4) H. Drevillon, L’individu et la Guerre, Paris, Belin, 2013, p. 178-186.
(5) D. et B. Quintin, La tragédie d’Eylau, 7 et 8 février 1807, Paris, Archives et culture, 2006.
(6) A. Mikaberize, The Napoleonic Wars, a global history, Oxford university press, 2020, p. 626-628.
(7) J. R. Aymes, La guerra de la Independencia, Milenio, Lleida, 2008, p. 390.

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11 décembre 2020

 

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