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Le mystérieux Éléphant de la place de la Bastille

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Une fontaine en forme d’éléphant, en plein Paris ?

Mais oui, en 1809  l’empereur Napoléon Ier décide qu’une fontaine sera construite place de la Bastille et qu’elle aura la forme d’un pachyderme*. Découvrons l’histoire du projet de ce monument… inattendu !

* Le mot pachyderme est souvent utilisé comme synonyme d’éléphant, il regroupe les animaux herbivores à peau épaisse comme l’éléphant, l’hippopotame, le rhinocéros.

De l’eau pour les Parisiens !

Au début du XIXe siècle, les Parisiens ne disposent que de 15 litres d’eau par jour (aujourd’hui, un Français utilise 145 litres par jour !). Il faut aller chercher l’eau aux fontaines publiques, souvent payantes, à la Seine, ou avoir son propre puits dans la cour de son immeuble. Certains Parisiens en font leur métier et deviennent porteurs d’eau. En 1806, Napoléon décide la construction de 15 nouvelles fontaines, et en 1812 l’eau devient gratuite pour tous les Parisiens. Napoléon entreprend aussi le creusement du canal de l’Ourcq et du bassin de La Villette, pour permettre d’apporter davantage d’eau dans la capitale.

La place de la Bastille, un endroit idéal

Sous la Révolution française, on commence la destruction de la prison de la Bastille dès le 15 juillet 1789. Située à l’est de la capitale, cette place reste longtemps déserte. Napoléon pense faire élever un Arc de triomphe. Puis en 1809, il prend la décision de faire construire une fontaine monumentale.

Le choix d’un éléphant

Le 9 février 1810, un décret* confirme le projet : « Il sera élevé, sur la place de la Bastille, une fontaine sous la forme d’un éléphant en bronze, fondu avec les canons pris sur les Espagnols insurgés ; cet éléphant sera chargé d’une tour et sera tel que s’en servaient les anciens ; l’eau jaillira de sa trompe. Les mesures seront prises de manière que cet éléphant soit terminé et découvert au plus tard le 2 décembre 1811. »

On ne sait pas vraiment pourquoi l’Empereur a choisi un éléphant : peut-être pour rappeler la ruse du général Hannibal qui a traversé les Alpes avec des éléphants pour s’opposer à l’Empire romain, ou encore pour évoquer les Indes orientales que Napoléon rêvait de conquérir.
Il faut aussi se rappeler qu’en 1804, Napoléon a hésité pour choisir l’animal qui allait symboliser l’Empire : « Le coq n’a point de force […], il faut choisir entre l’aigle, l’éléphant ou le lion ». L’aigle a finalement été préféré (découvrir la symbolique impériale ici).

L’eau doit jaillir de la trompe de l’animal, paré d’un somptueux harnachement et d’un palanquin**, et du bassin circulaire. De très nombreux dessins ont été réalisés (à découvrir en cliquant ici) pour les montrer à l’Empereur.
L’éléphant doit faire 15 mètres de haut et 16 mètres de long, et l’ensemble avec le palanquin, le soubassement et le bassin, 24 mètres de haut. Les architectes estiment qu’il faut 177 000 kilos de bronze pour le fabriquer ! Un escalier est prévu dans l’une des pattes de l’animal pour assurer le fonctionnement de l’appareil distribuant l’eau.

* Un décret est un texte d’exécution d’une décision prise par l’Empereur, ou aujourd’hui le Président de la République ou le Premier Ministre.
* Un palanquin est une sorte de chaise, portée par des hommes ou par des animaux.

Une maquette qui étonne les Parisiens

Une maquette grandeur nature est construite, en bois et en plâtre, sur un côté de la place de la Bastille. Elle est abritée dans un hangar, surveillé par un gardien. Les Parisiens accourent pour découvrir la maquette de ce projet curieux. Certains aiment l’idée, d’autres pas du tout… Napoléon lui-même visite le chantier en 1813.

Maquette de l’éléphant dans son hangar, 1830, gravure d’après un dessin de Pugin père © Brown University Library

 

Dans son célèbre roman Les Misérables, Victor Hugo fait même du pachyderme le refuge de son héros, le jeune Gavroche.
L’écrivain écrit dans un épisode situé en 1832 :  » Il y a vingt ans, on voyait encore dans l’angle sud-ouest de la place de la Bastille, près de la gare, un monument bizarre qui s’est effacé déjà de la mémoire des Parisiens.  […] C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint noir par le ciel, la pluie et le temps. Dans cet angle désert et découvert de la place, le large front du colosse, sa trompe, ses défenses, sa tour, sa croupe énorme. et ses quatre pieds pareils à des colonnes faisaient la nuit, sur le ciel étoilé, une silhouette surprenante et terrible. On ne savait ce que cela voulait dire. C’était une sorte de symbole de la force populaire. C’était sombre, énigmatique et immense. C’était on ne sait quel fantôme puissant, visible et debout à côté du spectre invisible de la Bastille. […] Peu d’étrangers visitaient cet édifice, aucun passant ne le regardait. Il tombait en ruine ; à chaque saison, des plâtras qui se détachaient de ses flancs lui faisaient des plaies hideuses. Les « édiles » […] l’avaient oublié depuis 1814. Il était là dans son coin, morne, malade, croulant, entouré d’une palissade pourrie souillée à chaque instant par des cochers ivres ; des crevasses lui lézardaient le ventre, une latte lui sortait de la queue […]. Quoi qu’il en soit, pour revenir à la place de la Bastille, l’architecte de l’éléphant avec du plâtre était parvenu à faire du grand ; […] [Gavroche] entra par une lacune de la palissade dans l’enceinte de l’éléphant et aida les mômes à enjamber la brèche. » [Victor Hugo, Les Misérables, Livre 6, chapitre 2].

Avec la chute de l’Empire en 1815, la fontaine ne sera jamais construite, et la maquette est détruite en 1846. Il ne reste que la base circulaire de la fontaine, sur laquelle est dressée la colonne de Juillet : cet autre monument historique a été construit en hommage aux victimes des journées révolutionnaires des 27, 28 et 29 juillet 1830. La colonne est surmontée du célèbre Génie de la Liberté.

Irène Delage, août 2018

 

La colonne de Juillet et la maquette de l’éléphant, place de la Bastille © Wikimedia Commons
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